Il est vingt heures, et je suis au bar PMU d'un patelin paumé. Accoudée au bar, je mange un sandwich jambon-beurre en regardant distraitement la télé.

C'est le journal. Ça parle des résultats des matches de la coupe du monde.

« Ah », lance un des types à coté de moi, en m'envoyant un coup de coude dans les côtes. « On n'est pas folichons, cette année. »

Je ne mentionne pas le fait que je n'aime pas le foot, et que je n'ai absolument rien à carrer des résultats de notre équipe nationale. Il y a des endroits et des périodes où il vaut mieux éviter.

« Bah, renchérit un type rougeaud. Vu tous les noirs et les arabes qu'il y a, est-ce qu'on peut encore parler d'équipe de France ? »

Son voisin acquiesce avec la tête, l'air grave.

« Ouais. Attention, hein ? Je n'ai rien contre les immigrés, mais... »

Mais. Le mot qui veut tout dire. Lorsque quelqu'un commence par « je ne suis pas raciste » ou « je n'ai rien contre les noirs », on peut s'attendre au pire pour le reste de la phrase, parce qu'en général il y a un « mais ».

Là, ça n'y coupe pas. Les immigrés piquent les emplois des français de souche, explique le bonhomme.

Je baisse la tête, et je mange en silence, un peu honteuse. Je me trouve lâche, mais je n'ai pas envie de conflit. Pas ce soir. Pas ici.

À la télé, le sujet change, alors, par mimétisme, le sujet de conversation dans le PMU change aussi. Enfin, quand je dis changer, c'est une façon de parler, parce qu'il s'agit maintenant de parler des musulmans d'un aéroport interdits de travailler parce que soupçonnés d'être des islamistes. Il va sans dire que dans le bar, les commentaires nauséabonds continuent. Je vais aux toilettes, pas encore pour vomir, mais parce que ça me donnera quelques minutes de répit entre les remarques racistes.

Enfin, c'est ce que je crois, mais la porte des chiottes est pleine de graffitis anonymes encore pire que les commentaires à haute voix, du genre «Les arabes dehors », « À mort les bougnoules », je ne retranscris pas les fautes d'orthographe. Là, je ne vois pas de raison d'être lâche, et je m'en donne à coeur joie avec mon marqueur pour remplacer « arabes » et « bougnoules » par « fascistes » et « racistes ».

Quand je reviens devant ma bière, la télé parle d'une manifestation d'enseignants, et les fins commentateurs politiques du coin des privilèges de ces sales branleurs de fonctionnaires payés à ne rien faire.

Et puis, sans transition, le présentateur passe à la Gay Pride. Je hausse les épaules. Je trouve ça un peu nul de continuer à parler de « Gay Pride » alors que ça fait un bout de temps qu'on essaie de parler de Lesbiennes-Gays-Bi-Trans.

Mes voisins de comptoir, eux, parlent plutôt de « pédés ». Et puis rapidement de « pédophiles ». Quelqu'un lance un :

« J'ai des amis homos, mais... »

Le « j'ai des amis », c'est le même principe que « je n'ai rien contre » : un certain nombre de personnes voient ça comme une sorte de caution qui dédouanerait de tous les propos à gerber tenus dans le reste de la phrase.

« Le pire, c'est les travelos. Au moins, les homos qui font ça chez eux, discrètement... »

Et ça continue, dans la même veine. Ces types sont des champions. Ils confondent tout, ils mélangent tout, mais ils parlent comme s'ils étaient les plus au courants. Selon leur logique, les transsexuels sont des homosexuels qui se travestissent en femme pour berner les hommes hétérosexuels.

Le gros type rougeaud qui pue l'alcool a l'air d'avoir peur de se faire violer par un homosexuel qui se déguiserait en femme pour l'attirer dans un traquenard. À croire que non seulement les transsexuels sont des homosexuels travestis trompeurs et fourbes, mais qu'en plus ils sont attirés par des types repoussants.

Perdue dans mon élucubration, je n'ai pas remarqué que tous leurs regards s'étaient tournés vers moi. Je me rends compte alors que mon verre a explosé entre mes doigts. Du sang coule un peu de ma paume. Je souris, et je retire lentement les morceaux.

« Je ne suis pas violente », dis-je.

Puis mon sourire s'agrandit. Des fois, ça m'arrive de sourire sincèrement, et que ça ait l'air gentil, mais, ces derniers temps, c'est devenu plutôt rare.

Là, j'arbore plutôt mon autre sourire, un poil plus méchant. Les gens se sentent moins à l'aise, quand ils le voient. Un jour, un flic m'a collé un outrage à agent en invoquant « sourire mesquin ».

Mesquine et souriante, j'ajoute en faisant craquer mes jointures :

« MAIS. »