Dehors
Par Nera, mardi 13 mars 2007 à 01:19 :: Nouvelles - Textes - Urban-fantasy - Alys :: #103 :: rss
<< Vert bizarre   Buveur décent >>Cette nouvelle entre le fantastique et l'Urban-fantasy est la première que j'ai écrite à impliquer Alys (et ça ne doit pas être la meilleure).
En plus d'être disponible intégralement ci-dessous, elle est téléchargeable en <a href = "http://reveries.info/courtes/dl/dehors/dehors.pdf">PDF</a> et en <a href = "http://reveries.info/courtes/dl/dehors/html/dehors.html">HTML</a>.
« Ouvre toi ! Merde ! »
Hardin s’escrimait depuis quelques minutes sur le scanner digital de son immeuble. Et, même si ce n’était pas son genre, il commençait à perdre un peu patience.
Il posa une nouvelle fois son index sur la surface noire de l’appareil pour qu’il analyse son empreinte, mais là encore le petit écran LCD n’afficha qu’un pathétique « Accès refusé ».
Hardin soupira et songea à l’ironie de la situation. Il était informaticien, et vivait donc grâce à et pour la technologie. Et maintenant, cette même technologie l’empêchait de rentrer chez lui. C’était à croire qu’elle n’avait pas apprécié qu’il se retrouve au chômage pendant six mois.
Sauf que ce n’était pas ça, décida Hardin en effectuant une nouvelle tentative. D’une part, parce que la technologie n’était pas une entité consciente, il en était presque sûr, et, d’autre part, parce qu’elle ne lui aurait pas fait ce coup là le jour-même où il retrouvait un travail.
Les souvenirs de sa première journée en tant qu’employé après six mois d’angoisse, permirent à Hardin de ne pas violenter le mécanisme. Il se contenta de lâcher un « nuit de merde ».
Il ne le savait pas encore, mais ça allait bientôt empirer.
*****
« Alors, l’orcaille, t’arrives pas à te faire inviter ? »
Hardin interrompit sa quarante-deuxième tentative d’ouverture de porte et se retourna. Il avait en face de lui trois hommes, dont l’un tenait un seau, et qui le regardaient d’un air mauvais.
« J’habite ici. On dirait que ça ne fonctionne pas », expliqua l’orc.
Il est utile de préciser, à ce stade du récit, qu’Hardin était effectivement un orc, ce qui n’était pas sans lui poser quelques problèmes. Il était fier d’avoir réussi à surmonter les obstacles qu’étaient son origine et sa peau vert sombre. Cela n’avait pas été facile : il avait dû travailler dur pour entrer dans une bonne école et, même une fois son diplôme en poche, il avait encore souffert du racisme ordinaire. Lorsque son ancienne entreprise avait eu des difficultés financières, il avait été le premier à être licencié. Mais ce n’était officiellement que le fruit du hasard.
Et maintenant qu’il avait enfin retrouvé un travail, trois types se sentaient obligés de venir lui rappeler son origine non-humaine. Ce n’était pourtant pas comme s’il risquait de l’oublier.
« Mais c’est que t’es bien sapé, l’orcaille, fit un des types en se rapprochant de lui. Tu les as piquées à qui, ces fringues ?
— Ce sont les miennes. Je les ai achetées.
— Avec quel fric ?
— Celui que je gagne en travaillant, répondit Hardin, calme quoiqu’un peu anxieux. Honnêtement.
— Ah ouais ? Vous entendez ça, les gars ? Y’a pas de travail pour les humains, et on en file aux étrangers...
— Je ne suis pas étranger, protesta Hardin. J’ai la nationalité... »
Il n’eut pas le temps de finir, car l’homme lui envoya un coup de poing dans l’estomac qui le fit se plier en deux de douleur.
« À votre place, fit une voix de femme, je laisserais ce type tranquille et je me barrerais vite faf’. Vous devriez savoir faire. »
Les trois agresseurs se retournèrent, surpris, tandis qu’Hardin se contentait d’essayer de lever les yeux en gémissant. Ils aperçurent une jeune femme plutôt grande qui tenait à la main une bouteille en verre pleine d’un liquide translucide et fermée par un chiffon enflammé.
« ’Savez quoi, les gars ? demanda-t-elle joyeusement avec un sourire malsain. Quelque chose me dit qu’on n’est plus en trente-neuf, et que ce Molotov-là va pas signer de pacte avec les nazillons dans votre genre.
— Tu crois qu’on a peur d’une gonzesse ? » lança le moins intelligent des trois en s’avançant, mais un geste menaçant avec la bouteille suffit à le stopper.
« C’est bon, fit un autre. Laisse tomber pour cette nuit. Mais on se retrouvera, salope. »
La jeune femme haussa les épaules, manifestement peu effrayée par la menace.
« Merci », fit l’orc en se redressant, tandis qu’elle écrasait par terre le chiffon pour l’éteindre. « Je m’appelle Hardin.
— Alys, répondit la jeune femme en lui tendant la bouteille en verre. T’en veux ?
— Hein ? De l’essence ?
— C’est du jus de pomme.
— Quoi ?
— Disons que je suis un peu magicienne, d’accord ? J’arrive à transmuter le jus de fruit en essence. De nuit, surtout. »
L’orc fronça les sourcils, et goûta avec circonspection ce qui se trouvait être effectivement du jus de fruit.
« J’ai de la chance que vous soyez passée par là.
— Ben, ’faut dire que je les suivais un peu.
— Vraiment ?
— ’Vaut mieux décoller leurs affiches avant que la colle ait séché. Sinon, c’est plus chiant.
— Merci, en tout cas. Vous avez pris des risques.
— N’exagérons rien.
— S’ils avaient découvert que le cocktail Molotov n’en était pas un...
— Avec des « si », on mettrait cette ville de merde en bouteille.
— Ouais », soupira Hardin, posant à nouveau son index sur le scanner, espérant que l’altercation aurait fait changer d’avis à la machine.
Ce ne fut, étonnamment, pas le cas.
« T’as oublié de payer ton loyer ? demanda Alys.
— Hein ? Ça se bloque tout seul si on ne paie pas ?
— Ouais. C’est le progrès, mec.
— Mais je n’ai que deux semaines de retard ! Je les ai prévenu que je paierais un peu plus tard ce mois-ci, dès que j’aurais commencé mon nouveau travail !
— ’Faut croire qu’ils s’en foutent.
— Ce n’est pas comme si j’étais mauvais payeur... Eh ! Qu’est-ce que vous faites ?
— Je vais te faire rentrer par magie », expliqua Alys, qui avait ramassé une grosse pierre et s’apprêtait à la lancer contre la porte vitrée.
« Non, non, non. Ça va aller. Je vais aller dormir à l’hôtel, et je contacterai le propriétaire demain. Je vais demander à mon patron de me faire une avance. Ça va s’arranger. Merci, mais ça va.
— Comme tu veux », fit Alys, un brin déçue, en lâchant la pierre qui roula à ses pieds. « Tu veux crécher chez moi ?
— Non, ça va. Je ne voudrais pas....
— C’est bon. Si ça me faisait chier, je ne te proposerais pas... »
Hardin hésita. Même s’il était persuadé que sa situation allait s’arranger, il n’était pas sûr, à l’heure actuelle, d’avoir suffisamment d’argent pour pouvoir se payer une nuit d’hôtel. Et, surtout, vu l’heure avancée, il était sûr de n’avoir pas envie d’en chercher un encore ouvert. Surtout que, même si Alys paraissait à l’antipode de ce qu’il était, c’est-à-dire un jeune cadre sage et rangé, elle semblait sympathique et... intéressante. Elle avait un côté étrange, un peu irréel peut-être.
« Pourquoi pas ? » répondit finalement Hardin, en se demandant tout de même si c’était une bonne idée.
*****
« On va prendre le métro », expliqua la jeune femme tandis qu’ils marchaient côte à côte.
Hardin consulta sa montre et secoua la tête.
« Hum. Il est minuit et demi.
— Il faut qu’on se dépêche un peu, alors.
— Mais le dernier métro passe à minuit et quart...
— Il reste celui d’une heure moins le quart. »
Hardin, déconcerté, ne trouva pas quoi répondre. Elle ne savait pas ce que voulait dire « dernier » ?
Déconcerté, il le fut encore plus lorsque la jeune femme s’agenouilla devant une bouche d’égouts et entreprit de soulever la plaque.
« Bon sang, qu’est-ce que vous faites ?
— Ça ne se voit pas ? Passe devant. Et arrête de me vouvoyer.
— On ne va quand même pas descendre...
— À ton avis ? Tu crois que je fais ça juste pour qu’un passant se casse une jambe ? Allez, vas-y. »
Hardin soupira, prit son courage à deux mains, et descendit à contrecœur quelques échelons.
« Bon sang, on n’y voit rien.
— Une seconde, fit Alys en sortant une petite lampe de poche de son sac à main. Je vais t’éclairer.
— Est-ce que tu sais ce que tu fais, au moins ? demanda Hardin en terminant de descendre.
— Mais oui. Je t’ai dit. On prend le métro. »
*****
Le trajet dans le sous-sol dura quelques instants seulement, mais il parut plus long à Hardin, qui ne s’y sentait pas à l’aise, peu habitué à l’obscurité et au côté très étouffant de l’endroit.
Alys déverrouilla une porte métallique avec une clé rouillée, et Hardin constata avec un peu de surprise qu’ils se trouvaient dans le métro ; et pas dans une station, mais en plein tunnel, juste à côté des rails. Heureusement, un rebord permettait de marcher à côté de la voie, mais l’idée qu’un train puisse passer si près de lui le remplissait d’effroi.
« Quelle heure il est ? demanda Alys.
— Quarante-deux.
— C’est bon, on l’aura. »
Après avoir marché quelques minutes, ils débouchèrent dans une station sans lumière quelques secondes avant d’entendre le bruit d’un métro qui arrivait dans leur dos.
C’était une sorte de train de marchandise, constitué d’une petite locomotive et d’une benne où traînaient toutes sortes d’outils. Hardin ignorait qu’il existait des métros de marchandise, mais, peut-être à cause de la présence d’Alys ou parce qu’il était fatigué, il trouva cela plutôt normal et ne s’en offusqua pas.
« Salut, lança Alys une fois le train arrêté. On peut monter ?
— C’est qui, qu’est avec toi ? demanda le conducteur.
— Il s’appelle Hardin. Il est à la rue pour cette nuit.
— Bon, d’accord. Montez derrière. Mais je t’ai déjà dit d’éviter de balader n’importe qui. »
*****
« Faut pas lui en vouloir, expliqua Alys tandis qu’ils s’installaient au milieu des outils. Il stresse parce que c’est pas très légal, de nous trimballer.
— J’imagine », répondit Hardin en criant à cause du bruit que commençait à faire le train. « Ne t’en fais pas, je garderais le secret. Mais c’est une drôle de manière de voyager.
— Question d’habitude.
— Et tu te balades toute seule, en général ? Je veux dire, ici ?
— Des fois. Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Ça me filerait les chocottes, à moi.
— J’ai pas peur du noir. Mais c’est vrai qu’on n’est pas en première classe. Ça doit te changer. »
Hardin se contenta de hausser les épaules, ne voyant pas trop quoi répondre.
« Tu fais quoi comme métier ? reprit Alys.
— Je suis consultant en informatique.
— Waow. C’est pompeux, comme nom. Ça paie bien ?
— Assez.
— Alors pourquoi t’es à la rue, si c’est pas indiscret ?
— Je suis resté au chômage six mois. Ça a fait plonger mon compte en banque. Et toi, tu fais quoi ?
— Moi ? Oh, ça dépend. Des petits boulots, des fois. Sinon, je suis écrivaine.
— Ah ? s’étonna l’orc. Et tu as déjà été publiée ? Si ça se trouve, j’ai déjà lu un truc à toi, et je ne le sais pas.
— Ben, c’est probable. Y’a pas beaucoup de murs dans cette ville sur lesquels j’ai jamais écrit. »
*****
Ils restèrent silencieux pendant le reste du trajet. Hardin regardait la silhouette d’Alys et la trouvait étrangement attirante. Il se demanda pourquoi, alors qu’elle n’était pas vraiment son genre, mais avant qu’il ne puisse y réfléchir sérieusement le métro s’arrêta.
L’orc reconnut le terminus de la ligne, et se rappela avec un certain soulagement qu’il s’agissait d’une station en plein air et que, par conséquent, il était peu probable qu’ils aient à nouveau à passer par les égouts.
De fait, ils n’eurent qu’à emprunter une sortie de secours et à descendre une volée d’escaliers pour se retrouver dehors.
« Ça te gêne, si on passe chercher quelques bières avant ?
— Non », mentit Hardin, qui se sentait fatigué et n’avait aucune envie de passer une soirée à boire de l’alcool, mais qui trouvait qu’il aurait été impoli de refuser.
Ils s’arrêtèrent devant une petite boutique où un néon qui ne marchait plus disait : « épicerie de la nuit ».
Alys attrapa quatre bouteilles et les tendit au vendeur, qui était affalé sur sa chaise, en train de regarder une série télé tardive.
Hardin tiqua lorsqu’elle déclara : « je peux payer en nature ? »
L’épicier arbora un grand sourire, ce qui décida Hardin à protester mais, avant qu’il ne puisse le faire, elle lui avait déjà tendu le poignet et y plantait une sorte de petite seringue reliée à un tube.
« Hum », toussa l’orc tandis que le vendeur aspirait le sang qui sortait de l’appareil.
Une demi minute plus tard, Alys retirait le mécanisme pour le remplacer par un petit pansement.
« Ne fais pas ces gros yeux. Ce n’est pas dangereux pour moi.
— Tu peux attraper des maladies, protesta Hardin.
— C’est mon kit. Il n’y a pas trop de problème d’hygiène.
— Mais, d’un point de vue moral...
— Quoi, la morale ? Les vampires aiment boire du sang. Humain si possible. Moi, ça ne me gêne pas d’en donner. Surtout quand je reçois des bières en échange. Où est le problème ?
— Je ne sais pas. Nulle part, peut-être. Mais quitte à donner ton hémoglobine, tu ne crois pas que le don du sang pour ceux qui en ont vraiment besoin serait plus utile ?
— Ils en veulent pas, parce que je fais partie d’une soi-disant « population à risques ». Les vampires sont moins chiants. Bref. Bienvenue chez nous.. »
Ils entraient dans ce qui semblait être une vieille usine inoccupée. Hardin ne fut que modérément surpris.
« Il faut que je te prévienne, j’ai une colocataire.
— Ah ? D’accord. J’éviterai de faire du bruit.
— C’est pas le problème. C’est juste qu’elle est un peu...
— Un peu quoi ?
— Un peu morte.
— Hein ?
— Tu verras.
— Tu veux dire... Comme le vampire ?
— Non. Elle est... plus morte.
— Un fantôme, alors ?
— Oh non, fit Alys en poussant la porte rouillée de l’ancien bâtiment. Elle n’est pas aussi morte.
— Je ne comprends pas », dit Hardin tandis qu’ils descendaient des escaliers étroits qui débouchaient, enfin, sur une pièce éclairée.
« Tu vas voir. Salut, Eve ! »
Eve sortit de la cuisine et s’approcha lentement d’Alys.
« ’aaaluuut, lâcha-t-elle dans un râle.
— C’est... c’est une zombie !
— C’est un terme un peu péjoratif.
— Mais... je veux dire... Tu vis avec une mort-vivante ?
— Et j’héberge un orc. Où est le problème ? Il ne faut pas croire tous les préjugés. Elle ne va pas te bouffer. Allez viens, je vais te montrer où tu vas dormir.
— Je ne voulais pas être blessant, bafouilla Hardin à Eve, avant de rattraper Alys. Excuse moi, reprit-il. C’est juste que c’est la première fois que je vois... Enfin...
— Ouais. En général, on ne les laisse pas vivre quand ils se relèvent. Mais je n’allais pas dire que ce n’était plus mon amie sous prétexte qu’elle était morte ?
— Euh...
— Bon, en tout cas, voilà. Viens, je vais te montrer ma chambre », reprit la jeune femme en le dirigeant dans un couloir et en entrant dans ce qui devait avoir été dans un passé pas si lointain un vestiaire. Un lit, une étagère, une télé et quelques posters lui donnaient une allure plus personnelle, qui contrastait avec la rangée de casiers rouillés toujours présents. « Tu dormiras ici, ça te va ? J’irai dans celle d’Eve, elle ne dort pas souvent.
— Euh, d’accord. Merci. »
Alys tira une chaise bancale et s’assit à califourchon dessus, puis elle ouvrit une bière, et en but quelques gorgées.
« Alors, demanda-t-elle en la tendant à Hardin, tu ne trouves pas ça trop pourri ? Ça doit te changer de ton immeuble classe.
— Un peu. Mais ça va. C’est plutôt sympa, en fait.
— Et le loyer n’est pas cher.
— Mais vous n’avez pas d’ennuis ?
— Pas pour l’instant. Mais ça viendra probablement. « Profite de la carpe », comme on dit.
— Ça ne doit pas être légal.
— Rien à foutre. La France, aime là ou quitte là, comme a dit l’autre. J’ai choisi : je l’ai quittée.
— Quoi ?
— Disons que j’ai fait sécession, expliqua Alys avec un sourire joyeux.
— Ce n’est pas ça qui empêchera les flics de venir.
— On verra sur le coup. Mais je pense qu’on saura les recevoir.
— Je ne sais pas comment vous pouvez vivre comme ça.
— Ouais. Y’a qu’à voir tes fringues, on sait que tu ne sais pas comment on peut vivre comme ça.
— Hé ! protesta Hardin avant d’avaler une gorgée de bière. Ce n’est pas non plus comme si ça me plaisait particulièrement de m’habiller en pingouin. C’est pour mon travail.
— Ça ne nous plaît pas non plus particulièrement de ne pas savoir si on aura encore un toit demain, répliqua Alys en ouvrant une nouvelle bière. Honnêtement.
— Je suis sûr que vous pourriez faire autrement.
— C’est à dire ?
— Regarde, moi par exemple. Tu ne peux pas dire que j’avais tout pour réussir. Mes parents étaient pauvres, et je suis un orc. Et pourtant, j’ai un boulot qui paie bien...
— C’est le plus drôle, en fait. C’est toi qui as un vrai boulot et un vrai appart’, mais, c’est toi qui te retrouves à la rue.
— Ça ne durera pas.
— Sans doute. Toi, tu as peut-être eu de la chance, aussi, tu ne crois pas ? Ce n’est pas forcément le cas de tout le monde.
— Je me suis battu.
— Ouais. Volonté, chance... ça change quoi, au final ? Et puis, il y a un prix à payer. Ton costard, par exemple.
— Hein ?
— Pour être accepté par le système, il faut aussi l’accepter. Lui lécher les bottes. Toi encore plus, parce que tu es un orc, soit dit en passant.
— Ça me paraît logique. Il faut accepter de s’intégrer.
— S’intégrer ? S’intégrer à un système qui expulse les sans-papiers, qui tabasse les bronzés, qui envoie le G.I.G.N. pour arrêter des grévistes ? Pour avoir le droit d’avoir un toit sur ma tête il faudrait que je sois prête à mettre un costard si j’ai un pénis et un tailleur si j’ai un vagin ? Je veux pas l’intégrer, ce système. J’veux le désintégrer, plutôt. » Elle termina sa bouteille de bière, puis ajouta, plus calme : « ’Fin bon. C’est peut-être pas le moment pour parler politique. Tu as peut-être envie de te coucher. Tu vas bosser, demain matin ?
— Oui.
— Passe me dire au revoir avant de partir, si je ne suis pas réveillée.
— D’accord. Bonne nuit.
— ’Nuit. »
Une fois Alys partie, Hardin s’assit sur le lit, se déshabilla lentement, et tenta de faire un bilan de sa journée.
Mathématiquement, c’était plutôt négatif, puisqu’il se retrouvait à ne plus pouvoir entrer dans son appartement, et qu’il devrait probablement passer une bonne partie de sa journée de demain à se battre pour avoir le droit d’y retourner.
D’un autre côté, il avait eu une soirée mémorable. Il ne savait pas trop si c’était bien ou pas, mais il avait en tout cas rencontré une jeune femme peu ordinaire qui, malgré le fait — ou peut-être à cause du fait — qu’elle soit totalement à l’opposé de lui, l’attirait bizarrement.
Il se surprit à rechercher dans la chambre les différents indices qui auraient pu lui permettre de déterminer si Alys avait, comme on dit, « quelqu’un dans sa vie » ou pas. Il y avait quelques photos avec le même jeune homme dessus, ce qui inquiéta l’orc, jusqu’à ce qu’il réalise que cet homme ressemblait fortement à Alys et devait, par conséquent, être plutôt son frère que son fiancé.
Hardin se coucha avec un léger soulagement, fantasma quelques minutes sur la manière possible d’inviter la jeune femme à dîner, puis s’endormit.
*****
Le lendemain, après un réveil difficile, Hardin eut l’heureuse surprise de découvrir que, malgré le délabrement apparent de l’« appartement », il y avait une douche avec de l’eau chaude. Il put donc se laver, à défaut de se changer.
Comme Alys ne lui avait pas proposé, qu’elle dormait encore, et qu’Eve ne semblait pas être là, il n’osa pas pousser son audace jusqu’à chercher de quoi faire un petit-déjeuner, et décida qu’il achéterait un croissant en route.
Il mit ensuite plusieurs minutes à tergiverser, avant de prendre son courage à deux mains et de frapper à la porte de la chambre où dormait Alys.
Celle-ci lui ouvrit aussitôt.
« ’Lut. Je venais de me lever.
— Ah, fit Hardin. Salut. Bien dormi ?
— Ça va. Et toi ?
— Oui. Merci. Je vais, euh, y aller.
— Tu veux rester ce soir aussi ?
— Je ne sais pas. J’aurais peut-être fait rouvrir mon appartement. J’espère.
— En tout cas, tu peux rester.
— D’accord. C’est gentil. Merci. Je...
— Oui ?
— Merci pour tout. Je, hum, suis content de t’avoir, hum rencontrée, et je...
— Moi aussi », fit Alys.
Il y eut un moment magique. Elle approcha ses lèvres de celles de l’orc. Une fraction de seconde, ils se touchèrent presque. Puis la jeune femme recula, soupira, et secoua la tête.
« Il faut que je te dise quelque chose...
— Quoi ? demanda Hardin, dépité.
— Ce n’est pas facile.
— Je comprends, mentit l’orc.
— Je... Comment dire ? Disons que, quand je suis née...
— Oui ?
— Quand je suis née, j’étais un garçon. »
Ce fut à ce moment là qu’Hardin sentit le monde s’effondrer sous ses pieds.
« Quoi ?
— Tu as peut-être vu les photos, dans ma chambre. C’était moi. Avant.
— Hein ? Tu...
— Ça ne change pas grand chose, tenta d’expliquer Alys. Mais je...
— Quoi ? Pas grand chose ? Ça change tout !
— Non, je...
— Tu es un mec ! protesta Hardin, désemparé. Tu... tu m’as menti ! »
Le visage d’Alys s’affaissa et elle parut blessée.
« Je... », balbutia-t-elle.
Puis elle se reprit et passa à la colère, qui était un sentiment qui lui convenait mieux.
« Oh, et va te faire voir, si ça te choque tellement que je sois née avec une paire de couilles. Va intégrer ce système et faire chier ceux qui ne suivent pas ses modèles.
— Mais », protesta l’orc. Trop tard, car Alys avait déjà claqué la porte.
*****
Le reste de la journée fut, pour Hardin, passablement désagréable. Il essaya quelques minutes de discuter avec Alys, mais n’y parvint pas, car, vexée, elle ne répondait pas, et se résolut à aller travailler.
Il expliqua la situation à son employeur qui, en voyant sa mine dépitée, et bien que ça ne lui plût guère, accepta de lui donner une avance sur son salaire en échange de quelques heures supplémentaires sur un projet urgent.
Hardin téléphona ensuite à l’agence qui lui louait son appartement, tomba sur une Intelligence Artificielle acariâtre, s’excusa platement, effectua un virement, et parvint finalement à régulariser sa situation et à avoir à nouveau le droit de rentrer chez lui.
Après la fin du travail, la première chose qu’il fit ne fut cependant pas de vérifier si le scanner d’empreinte le reconnaissait à nouveau, mais de retourner chez Alys.
Il ne vit qu’Eve, qui parvint à lui faire comprendre, laborieusement, que sa colocataire n’était pas là. Hardin se résigna donc à rentrer chez lui, constatant au passage que cela fonctionnait. Il aurait dû être satisfait, mais il se sentait surtout minable.
Il s’en voulait d’avoir voulu d’avoir réagi comme ça avec Alys, il s’en voulait de l’avoir blessée, et il se rendait aussi compte que, même s’il savait dorénavant qu’elle avait un chromosome Y, il continuait à la trouver attirante.
Pour se sentir un peu mieux, il décida de lui laisser un message. Comme il ignorait son numéro de téléphone, il prit un vieux marqueur, sortit de son immeuble et, après avoir hésité quelques minutes à commettre son plus grand acte de vandalisme à ce jour, il écrivit sur le mur d’en face :
« Alys, je suis désolé. »
Après quoi, il réfléchit encore un peu, et ajouta, quoique cela lui parût un peu redondant :
« Je m’excuse. »
Il continua ensuite à réfléchir, beaucoup plus longtemps cette fois-ci, se questionna intérieurement, se demanda si c’était bien vrai, s’il pouvait dire ça alors qu’il la connaissait à peine, si ça ne faisait pas de lui un homosexuel, et se décida finalement à écrire :
« Je crois que je t’aime. »
Pris d’une bouffée de chaleur, il retira ensuite sa cravate et sa veste à 300€, les jeta dans la benne à ordures, et se sentit un peu plus libre.
Mais il ne se sentit mieux que plus tard dans la soirée, lorsqu’il sut qu’Alys avait eu son message, c’est à dire lorsqu’il l’entendit utiliser un tour de magie impliquant une grosse pierre pour franchir la porte d’entrée de son immeuble.
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