1.1

Elle mourut.

1.2

Le lapin passa la tête derrière le buisson, vérifia qu’il n’y avait pas de prédateurs, et courut vers la rivière pour se désaltérer.

Il mourut, aussi.

1.3

Axelle attrapa par les oreilles le lapin dont elle venait de rompre le cou et retourna vers le campement, terme qui était quelque peu superfétatoire pour désigner un feu mal entretenu et un morceau de toile accroché à deux branches qui ne méritait vraiment pas l’appellation de tente.

Kalia était assise à côté de la flamme, le regard vide. Axelle lui montra fièrement le lapin qu’elle avait attrapé, mais cela ne déclencha pas de réaction. La chasseuse se contenta donc de hausser les épaules, habituée à l’humeur maussade de son amie, et entreprit de faire cuire un peu de viande, ce qui fut quelque peu compliqué car elle ne s’était jamais amusée à faire ce genre de choses sur un animal entier, étant plutôt habituée à acheter les morceaux déjà coupés voire cuits.

Si Axelle et Kalia se trouvaient présentement dans une forêt d’Erekh dont elles ignoraient jusqu’au nom, ce n’était pas par amour de la nature, ni par soif d’aventure, mais parce qu’elles avaient dû quitter le pays voisin de manière quelque peu précipitée après ce qu’Axelle appelait pudiquement une révolution manquée.

Axelle était une jeune femme aux cheveux noirs qui se trouvait aussi être un « démon à la retraite », ce qui était surtout un euphémisme pour parler de déchéance, car « démon déchu », cela commençait à faire vraiment bas.

Kalia, quant à elle, était une elfe sensiblement moins gracieuse que la moyenne ; seules ses oreilles faisaient véritablement elfiques, mais elles étaient cachées par ses cheveux, qui étaient d’ailleurs présentement fort sales.

Axelle et Kalia étaient amies ; ce qui était là encore un euphémisme pour dire « amantes », d’abord parce que deux femmes amies déclenchaient moins de réactions hostiles que deux femmes amantes, et ensuite parce que ce dernier terme se rapportait à amour, et, à la retraite ou pas, il y a des termes qu’un démon n’admet pas facilement.

1.4

« Bon », fit Anthony, capitaine de la garde de Senela, en allumant une cigarette. « Quelle est la situation ?

— On a une prise d’otages dans l’épicerie. Le forcené a une arbalète, et peut-être aussi un couteau. Il y a un couple et une gamine à l’intérieur. Le sergent Mayer est monté sur le toit d’en face, il dit avoir un angle de tir...

— Dites lui de ne rien faire, et de ne pas se montrer. Je n’ai aucune envie que notre type se mette à paniquer. Je vais aller lui parler.

— Sauf votre respect, capitaine, je trouve que...

— Je vais aller lui parler, répéta le capitaine en lui tendant son épée. Sans arme. Ça va bien se passer. »

Il s’approcha lentement du bâtiment, autour duquel une demi-douzaine de gardes armées attendaient avec anxiété la suite des événements.

« Je vais entrer, annonça-t-il d’une voix forte. Je ne suis pas armé. »

Sans attendre de réponse, il ouvrit la porte, avec prudence passa la tête à l’intérieur, puis entra.

« Fermez cette porte !

— Pas de problème, répondit le capitaine en obéissant. Écoutez, c’est quoi votre nom ?

— Thomas.

— Thomas. Écoutez, Thomas, si vous commenciez par m’expliquer ce que vous voulez ? Je suis sûr qu’on peut arranger tout cela de manière pacifique.

— Vous dites ça ! Mais vous allez me descendre dans le dos !

— Je vous promets que non », répondit calmement Anthony en dévisageant l’homme. Il n’était plus tout jeune, paraissait paniqué, et n’avait à la main qu’une arbalète de qualité misérable à laquelle seul un désespéré aurait fait confiance. « Qu’est-ce que vous voulez ?

— Je veux juste... de l’argent ? » demanda l’homme timidement, avant de répondre, plus menaçant : « Ouais ! C’est ça ! De l’argent ! »

Anthony soupira. Au final, on en revenait toujours à ça.

« Pourquoi avez-vous besoin de cet argent ? demanda-t-il.

— Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Je...

— Vous ?

— Vous savez... C’est depuis... Vous savez... L’accident. »

Anthony hocha la tête tandis que l’homme lui racontait son histoire. Tout le monde avait entendu parler de « l’accident ». Six ans avant, une partie de la mine s’était effondrée, tuant près de la moitié des mineurs. Les survivants étaient rentrés chez eux anéantis, traumatisés, et sans emploi.

La mine avait fini par rouvrir, mais elle n’employait plus de gens de Senela ; uniquement des nains, qu’on ne voyait jamais en ville.

Les affaires avaient prospéré, mais cela n’avait servi qu’à quelques-uns des habitants. Beaucoup d’autres tentaient de survivre sans travail, et devaient mendier, vendre leurs corps, ou avoir recours à des méthodes plus musclées.

« Vous comprenez ? » sanglota le preneur d’otages nommé Thomas, qui avait baissé son arme. « Ma femme, elle...

— Je comprends, fit doucement Anthony.

— Non ! » répliqua subitement l’homme en relevant l’arbalète. « Vous ne cherchez qu’à... »

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car un carreau s’était logé dans sa gorge. Après un gargouillement horrible, il s’écroula sans grâce sur le sol.

« Merde », jura le capitaine en s’agenouillant. Mais le preneur d’otages n’était déjà plus qu’un cadavre.


*****

Lorsqu’il ressortit de l’épicerie, le capitaine Anthony se sentait terriblement vieux et fatigué.

« Vous allez bien ? demanda un sergent. Mayer a dit qu’il allait vous...

— Je vais bien, coupa Anthony. Je veux juste... être un peu seul.

— Bien, mon capitaine. »

Il n’avait que trente-quatre ans, songea-t-il en s’adossant contre un mur. Il était parti de son village à dix-huit pour s’engager dans l’armée, espérant y trouver la gloire et l’excitation. Il n’avait vu que le sang et la mort.

Des années plus tard, un général avec qui il avait sympathisé lui avait trouvé ce poste de capitaine de la garde. Il avait espéré que ce serait plus calme, mais il n’y avait toujours que la mort, le sang, et la misère, qu’il supportait de moins en moins.

Et le pire, c’est que ce n’était que le début de la journée.