« Suivez-nous », ordonnèrent deux gardes à l’aube.

Kalia ouvrit les yeux et grogna. William se contenta de soupirer.

« Pourquoi ?

— Suivez-nous, répéta un des gardes.

— Bon, ben, fit William. Je propose qu’on les suive.

— J’espère que ce n’est pas pour nous exécuter », soupira l’elfe en se relevant.

Au contraire, les gardes les firent monter sur le toit, où les attendaient Armand et Ly avec deux dragons.

« Vous êtes libres, annonça un des gardes.

— Ah, fit Kalia. Euh, ben... merci ? » Elle se tourna vers Ly et Armand tandis que les gardes rentraient, et ajouta : « Je ne m’attendais pas à vous voir.

— C’est une longue histoire, expliqua Armand.

— Et un peu pourrie, ajouta Ly.

— Je dois vous ramener en Erekh. Après, vous ferez ce que vous voudrez. Axelle vous attend là-bas. »

Le visage de Kalia s’orna d’un immense sourire tandis qu’elle prenait place derrière Ly.

William, lui, restait plutôt sombre.

« Euh, on est obligé de partir maintenant ? demanda-t-il. On ne pourrait pas attendre la nuit ?

— Pourquoi ?

— Vampire, jour, soleil. J’ai besoin de te faire un dessin ?

— Oh. Je vois », fit Armand en posant sa main sur le drap qui avait servi à recouvrir le corps d’Axelle. « Tiens. Il y a ça si tu veux.

— Oh, ouais. Super. Génial. Je sens que ça ne va pas être un voyage pourri, tiens. »


*****

« Je n’ai pas trop compris », demanda Kalia à Ly tandis qu’elles étaient en l’air, « vous bossez pour qui, en fait ?

— Armand obéit à la reine. Et la reine s’entend bien avec les nouveaux dirigeants du Darnolc.

— Je vois ça. Et toi ? Tu travailles aussi pour la reine ?

— Pas vraiment. Enfin, officiellement, je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ?

— Tu n’as peut-être pas remarqué, mais c’est un peu le foutoir, que ce soit au Darnolc ou en Erekh. On ne m’a pas donné beaucoup d’ordres, ce dernier mois. J’ai juste filé quelques coups de main à Armand.

— D’accord.

— Je trouve aussi que ce qui s’est passé est un peu minable, si c’est ta question. Le coup de vous foutre en taule, notamment.

— Je n’ai rien dit. Et puis, ce n’est pas la pire prison que j’ai visitée. Ça me gêne plus d’avoir l’impression d’avoir risqué ma peau pour mettre les amis de la reine au pouvoir. Mais je commence à avoir l’habitude de lui servir de pion.

— Tu vas encore te vexer si je dis que tu es naïve ?

— Oui.

— Alors, je ne dirais rien. C’est toi qui a tué celle qui a invoqué le démon ? »

Kalia soupira, et mit un certain temps à répondre. Elle revoyait la mort d’Okyst.

« Ce n’est pas quelque chose dont je suis particulièrement fière.

— Pourtant, tu as un peu sauvé le monde, non ?

— J’ai tué une fille de mon âge, encore plus paumée que moi. C’était peut-être nécessaire, mais je ne vois rien de grandiose à ça. Écoute, je préférerais éviter de parler de ça. Ce n’est pas un bon souvenir.

— Oh, ben, fit Ly avec désinvolture. Comme tu veux. Mais je trouve que c’est le côté positif de cette histoire.

— Quoi ?

— Ben, ça montre que tout le monde peut avoir son importance. Que même quelqu’un de médiocre, sans talent particulier, peut sauver le monde. »

Kalia fronça les sourcils et hésita un peu avant de répondre.

« Et, euh, demanda-t-elle, je suis censée le prendre comment ? »


*****

La première chose que fit Kalia en descendant de dragon, ce fut de se jeter dans les bras d’Axelle.

« Te revoilà, constata cette dernière en lui caressant les cheveux. Ça va ?

— Maintenant, oui.

— Tu es blessée ?

— Un peu au bras. Rien de grave. Et toi ?

— Hum, hum, interrompit Armand. Je ne voudrais pas casser l’ambiance, mais il va falloir qu’on reparte, nous.

— Oh, ouais, fit Axelle. Vous nous laissez là ?

— Vous voulez qu’on vous dépose quelque part ? » demanda Ly.

La démone tourna la tête et regarda les alentours. À l’exception d’un feu de camp, il n’y avait que de l’herbe, des collines et des forêts à perte de vue.

« Non. Je crois que Kalia et moi, on a besoin d’un peu de vacances.

— William, alors ?

— Non, répondit le vampire. Je préfère la marche à pied.

— Bon, ben, fit Armand. Au revoir, alors. Portez vous bien. »

Les dragons s’élevèrent élégamment et s’éloignèrent rapidement, pour ne bientôt devenir que des points vers l’horizon.

« Bon, fit William. Je vais m’en aller aussi.

— Tu pars ? demanda Kalia.

— Je retourne au Darnolc.

— Quoi ?

— Je crois qu’Edine peut avoir besoin de moi.

— Mais il va faire nuit, objecta Axelle.

— Bon, soupira William en levant les yeux au ciel. Je vois que ce n’est toujours pas rentré dans ta petite tête. Je suis un vampire. Je préfère la nuit.

— D’accord. On reste en contact ?

— Bien sûr. Je vous enverrai des chauves-souris.

— Bonne route.

— Ciao. »

Les deux jeunes femmes regardèrent le vampire s’éloigner lentement dans le soleil couchant.

« Bon, ben, lança finalement Axelle. On est seules.

— On dirait.

— Tu es fatiguée ?

— Euh, pas spécialement. Pourquoi ?

— Je ne sais pas, répondit Axelle en passant ses bras autour de la poitrine de son amie. Comme ça. »


*****

Axelle et Kalia rentraient vers l’ouest d’Erekh, sans se presser.

« On s’en est tiré, finalement, constata l’elfe tandis qu’elles marchaient lentement.

— On dirait. »

Elles avancèrent encore un peu, puis arrivèrent au bord d’une rivière et en profitèrent pour faire une pause. C’était un coin agréable, alors ça aurait été dommage de ne pas s’y arrêter.

« Tu sais, fit Axelle, ce n’est pas facile pour moi de dire ça, mais je crois que c’est toi qui avais raison.

— Hum ?

— Je veux dire, on ne peut pas dire que les choses ont changé.

— Pas vraiment.

— Ce que je veux dire, c’est que tu avais raison sur le fait qu’il fallait que ce soit le peuple qui se libère lui-même. Sinon, les nouveaux maîtres remplacent les anciens. Finalement, c’est un peu comme en Erekh. Sauf que là-bas, ce n’est même pas un nouveau maître, mais la même maîtresse avec un nouveau Conseil.

— Oui. Je suppose », fit Kalia, sans trop écouter, en enlevant ses bottes pour pouvoir mettre ses pieds dans l’eau.

« Le pire, pour moi, reprit Axelle, c’est que je réalise que c’est plus utile, même si moins gratifiant, d’essayer d’éduquer et d’informer les gens que de jouer les héros avec des grosses épées.

— Hum ? demanda l’elfe en fronçant les sourcils. Je suis assez d’accord avec ça, mais pourquoi tu dis que c’est le pire ?

— Ben, je préfère les grosses épées. C’est quand même plus amusant. »

Kalia soupira en remuant ses orteils dans l’eau fraîche. Axelle avait marché un mois, avait risqué sa vie, était, de fait, morte, même si ça n’avait duré qu’un bref instant, en espérant faire changer le monde, et ça n’avait pas servi à grand chose. Mais malgré ça, la démone trouvait tout cela « amusant ». Ça avait quelque chose de désespérant.

D’un autre côté décida l’elfe en retirant ses vêtements et en se jetant à l’eau, elles étaient vivantes toutes les deux, dans un endroit plutôt agréable quoiqu’un peu isolé, et elles avaient le temps de se remettre un peu de leurs aventures. Les choses auraient pu être pire.