Gueule de bois
Par Nera, jeudi 10 août 2006 à 19:09 :: Elfe noire, démon rouge :: #63 :: rss
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Gueule de bois
''Où nos protagonistes se réveillent, en mauvaise forme"
« Tu sais quoi ? demanda Angèle quand William se réveilla.
— Laisse moi deviner. Je suis dans la merde ?
— Gagné. »
Le vampire grogna, et entreprit de passer en position assise, ce qui lui prit un peu de temps parce qu’il avait la tête qui tournait. Il essaya ensuite de déterminer où il se trouvait.
C’était une cellule en pierre, avec une épaisse porte en fer d’un côté et une fenêtre à barreaux de l’autre. D’après ce qu’il voyait à travers, le soleil venait de se coucher. Dans un coin de la pièce, Kalia était allongée en position fœtale et paraissait dormir.
« D’accord, fit le vampire. Tu me fais le point sur ce que j’ai raté ?
— Je ne suis pas au mieux de ma forme quand tu es mourant, Will. Mais, si j’ai bien compris, on vous a enfermés.
— Non, sans blague ? Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. Bon, tu sais qui a gagné ?
— Les rebelles.
— Qu’est-ce qu’on fait en prison, alors ?
— Ils ne savaient pas trop quoi faire de vous. Mais j’ai cru comprendre que les Nytelovers n’étaient pas très appréciés.
— Et Axelle ?
— Morte.
— Merde. Tu es sûre ?
— Quand vous avez été embarqués, les mouches commençaient à bouffer son cadavre.
— Épargne moi les détails. »
William se tourna vers Kalia, qui dormait toujours, et grimaça.
« Et elle ? Elle le prend comment ?
— Je ne lui ai pas parlé, répliqua Angèle. Elle tirait un peu la gueule. »
Le vampire jeta un air mauvais à son hallucination, puis soupira et se tâta les poches.
« Et merde. Ces connards m’ont piqué mon tabac.
— Ouais, c’est le plus dramatique.
— Toi, tu n’aurais pas une clope, par hasard ?
— Si, répondit Angèle en souriant. Je peux. Mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas assez réelle pour toi.
— Ce sera toujours mieux que rien. »
La jeune femme haussa les épaules et fit apparaître une cigarette, qu’elle plaça dans la bouche du vampire avant de l’allumer.
William inspira. Ce n’était que de l’air, mais, s’il se concentrait un peu, il pouvait imaginer le tabac.
Ça ne marchait pas vraiment, en fait.
« Tu es réveillé ? demanda Kalia, qui avait ouvert les yeux.
— Hum, ouais.
— Tu vas bien ? Tes brûlures ?
— Ça ira. Je paierai cher pour un peu de sang et de tabac, mais ça ira. Et toi ?
— Rien de grave, répondit l’elfe en s’asseyant. Une blessure au bras, mais ils l’ont soigné.
— Je... je suis désolé... pour Axelle. »
Kalia haussa les épaules.
« Ce n’est pas pour elle qu’il faut être désolé. Plutôt pour le Darnolc.
— Hein ?
— On a permis aux Medkos de prendre le pouvoir. Mais je ne crois pas qu’ils seront très différents des régimes précédents.
— Je... Peut-être. Mais je pensais que la mort d’Axelle te perturberait plus.
— Elle est vivante. Alors, non, ça ne me perturbe pas trop. Mais le...
— Hé, une seconde. Comment ça, vivante ? Angèle m’a dit qu’elle avait vu son cadavre.
— Oh, oui. Je n’ai pas dit qu’elle n’était pas morte. »
William fronça les sourcils.
« C’est le choc qui te fait dire n’importe quoi ? Ou alors il y a un truc, genre c’est une mort-vivante ?
— Genre, répondit Kalia en souriant. Tu as vu son cadavre ?
— Non. Angèle, oui.
— Moi, je l’ai vu. Pas longtemps. Et tu sais ce qu’il y avait de bizarre ?
— Un cercle. Tracé avec du sang. Un pentacle, pour être précis. Je pense qu’elle l’a tracé avant de mourir.
— Et ?
— Réfléchis. Qu’est-ce qu’il faut, pour invoquer un démon ? En gros, un pentacle, un sacrifice, et un nom. Le pentacle, elle l’a tracé ; le sacrifice, avec tout le sang qui a coulé, ce n’était pas un problème ; et le nom... et bien, elle sait quand même comment elle s’appelle, hein ?
— Attends. Tu es en train de me dire qu’elle se serait invoquée elle-même ?
— On n’est jamais mieux servi que par soi-même.
— Mais, ça peut marcher ?
— Pourquoi pas ?
— Et tu te bases juste sur un cercle de sang pour dire ça ? »
Kalia soupira, puis se tourna vers William et sourit une nouvelle fois.
« Bon, d’accord, c’était pour faire croire que j’avais du talent de détective. En fait, je dis surtout ça parce que, quand je suis tombée, je l’ai vue qui se cachait sous le lit. »
*****
Ce furent les voix qui réveillèrent Axelle. Ce n’était pas la première fois de la journée qu’elle était réveillée par du passage dans la chambre. Ses blessures, sa mort et sa propre invocation l’avaient vidée de toute énergie et elle n’avait pas eu la force de trouver une cachette plus sûre. Elle espérait juste qu’elle ne ronflait pas trop fort.
Cette fois-ci, elle comprenait ce qui se disait. C’était en erekhien.
« Je vais vous montrer la pièce où elle est morte », fit une première voix. Un orc, à en juger par l’accent.
« D’accord. Merci. »
Axelle grimaça en entendant la seconde voix. Elle était loin de lui être inconnue.
« Je vous préviens, on a enlevé les corps, mais on n’a pas nettoyé. C’est un peu...
— Je vois », fit Armand en entrant dans la pièce.
Il y avait du sang séché un peu partout sur le sol. Mais ce n’était pas le pire : la main d’Axelle n’avait pas été ramassée et traînait toujours par terre.
« Oh, merde. Ça pue. Alors, c’était la chambre du roi ?
— Oui.
— Vous savez ce qui s’est passé, exactement ?
— Pas vraiment. Ils se sont entre-tués. C’était... bizarre.
— Où est le corps ?
— Vous voulez le voir ? Ce n’est pas très... beau. »
Armand laissa tomber son regard sur la main qui était au sol.
« Ouais. Ça, je peux le voir d’ici. Mais j’aimerais quand même la voir. Une dernière fois.
— Bien. Suivez-moi. »
Armand suivit l’orc et descendit les escaliers.
« Bon, sinon, quoi de neuf ?
— On a composé un Conseil Provisoire. Avec des représentants de tout le peuple.
— Bien, bien. Et les partisans du roi ?
— Ils se sont pratiquement tous rendus. On nous a signalé quelques bataillons vers le nord de la ville, mais je ne pense pas qu’ils représentent un danger. Il y a les Nytelovers, aussi.
— Ce ne sont pas vos alliés ?
— C’est un peu compliqué. Ils veulent aller trop loin. Ils ne comprennent pas qu’on doit d’abord restaurer un minimum d’ordre.
— Rien qui ne puisse se résoudre pacifiquement, non ?
— J’espère. On espère tous, évidemment. Mais ils refusent de rendre leurs armes.
— Il faut rétablir l’ordre au plus vite. Et ça ne se fera pas avec des dizaines de groupes armés. Voilà le corps.
— Humpf », fit Armand en voyant — et surtout en sentant — le cadavre. « D’accord. C’est bien elle.
— Désolé.
— Il y avait deux personnes, avec elle. Une femme et un homme.
— Oui. Blessés tous les deux. On s’en est occupé. Je dois avouer qu’on ne sait pas trop quoi en faire. Quels sont les souhaits de votre reine ?
— Comment ça ?
— On... Et bien, la situation est délicate. On voudrait éviter que les gens sachent que ce sont des erekhiens qui ont tué notre roi. »
Armand se contenta de sourire. Il trouvait ça plutôt ironique : les Medkos avaient reçu de l’argent, de la nourriture et des armes d’Erekh, mais il fallait éviter que l’implication d’Erekh ne soit trop visible.
« Je vois ce que vous voulez dire. Mais je ne peux pas accepter que vous les gardiez enfermés.
— Bien sûr. Il ne s’agit que de quelques jours. Ensuite, ils pourront être rapatriés dans votre pays. »
Armand soupira. Toutes ces manœuvres le dégoûtaient, mais il agissait sur ordre de la reine et son honneur lui dictait de mener sa tâche jusqu’au bout, même s’il n’aimait plus les règles du jeu.
« Quelques jours. Pas plus. Et bien traités.
— Bien sûr. Nous ne sommes pas des barbares. Quand aux restes de nos accords avec Erekh...
— Je ne suis pas là pour parler de ça, répliqua Armand.
— Pardon ?
— La reine m’a envoyé m’assurer que votre... révolution... se passait comme prévu. Pour le reste, je ne connais même pas la teneur de ces accords.
— Oh. Bien. Dites juste à votre reine que nous en reparlerons quand les choses se seront stabilisées.
— D’accord. Merci. Vous pouvez me laisser seul quelques minutes ?
— Bien sûr, fit l’orc en reculant. Encore une fois, mes condoléances. »
Armand secoua la tête, et regarda le corps figé d’Axelle. Elle avait toujours les yeux ouverts. Il les ferma doucement.
« Je ne suis pas sûr que tu aurais apprécié tout ce qui se passe, murmura-t-il.
— Tu es dans le vrai », répliqua Axelle, dans son dos.
Armand se retourna, livide. Puis son regard passa du visage d’Axelle morte à celui d’Axelle vivante.
« Que... comment...
— Peu importe. Alors, si j’ai bien compris, tu les laisses emmener Kalia et William en taule.
— Je n’ai pas trop le choix, là-dedans. Ce n’est pas quelque chose dont je suis fier.
— C’est ce qui était prévu depuis le début, hein ? Qu’on se fasse poignarder dans le dos aussitôt le roi mort ?
— N’exagère rien. On a aidé la révolution. Tous. Il n’y a pas de coup de poignard dans le dos.
— Où tu vois une révolution ? Les chefs changent, le système reste le même. Et envoyer ses soi-disant alliés en prison, j’appelle ça un coup de poignard dans le dos. Et au fait, tu n’était pas censé être à la frontière ?
— Les plans ont changé après ton départ.
— Comment tu as su, pour l’invasion par Erekh, alors ?
— Hum, euh... bafouilla Armand.
— C’était du flan, hein ?
— Tu mettais trop de temps à attaquer. On m’a demandé de te mentir.
— Et tu as accepté sans sourciller. Je vois.
— Non, je... »
Elle secoua la tête, rageusement.
« Bon, j’aurais envie de te dire tout le bien que je pense de tes conneries, mais ce n’est peut-être pas le moment. Je ne suis pas très en forme, et il faudrait que tu me sortes de là. Discrètement.
— Je vais voir ce que je peux faire.
— Tu n’as qu’à demander à récupérer mon cadavre.
— D’accord. Reste là. Mais il faudra que tu m’expliques comment tu as pu faire ça.
— Ouais. Et il faudra aussi que je t’en colle une. Quand on aura le temps. »
*****
Axelle avait remplacé son cadavre sur la table, remis ses vieux vêtements et placé un drap sur elle pour qu’on ne voit pas l’absence de blessures. Comme elle n’avait pas grand chose à faire, elle fit décida de dormir encore un peu.
Elle fut réveillée une heure plus tard, lorsqu’Armand revint dans la pièce.
« Vous pourrez prendre le corps sur le dragon ?
— Sans problème.
— Vous voulez un coup de main ?
— Euh, non, ça ira. »
Il s’approcha du « cadavre » et releva le drap pour vérifier qu’il s’agissait du bon corps.
« Écoute, chuchota Axelle. Je veux que tu prennes les deux armes de Kalia aussi. Elles sont dans la pièce. »
Armand leva les yeux au ciel, puis se retourna.
« Je... d’où elle vient... d’où elle venait, c’est un peuple un peu guerrier.
— Et alors ? demanda l’orc.
— Il... est traditionnel de partir armé dans l’au-delà.
— Quoi ?
— Je veux dire... est-ce que je peux récupérer ses armes ? Pour les enterrer avec elle ?
— Oh. Pfff. Oui, bien sûr. Ça va surtout vous encombrer. Vous ne pourriez pas plutôt prendre une épée de là-bas ?
— Ça n’aurait pas la même valeur.
— Comme vous voulez », fit l’orc en haussant les épaules.
Armand attrapa l’arbalète et le Snikov modifiés, les mit sous bras, puis, de l’autre, plaça le corps sur ses épaules.
« C’est bon. On peut y aller. »
*****
« C’est bon, fit Armand une fois que le dragon eût pris suffisamment d’altitude. Tu peux sortir la tête de tes draps. »
Axelle obéit, et le regretta aussitôt. Elle n’avait pas particulièrement le vertige, mais voir les lueurs d’une ville sous soi quand elle ne s’y attendait pas vraiment la mettait toujours mal à l’aise.
« Hum, lâcha-t-elle en s’asseyant. Je pensais qu’on était plus bas.
— Ça va ?
— Ouais, ouais. Tu as les armes ?
— Oui. Pourquoi tu y tiens tant ?
— Je n’y tiens pas. Je veux juste éviter que des gens en qui je n’ai pas confiance les étudient. Ils penseront à ce genre de trucs bien assez tôt. Bon. Et tu sais quand William et Kalia seront libérés ?
— Après-demain. On passera les chercher avec Ly et on les sortira du Darnolc. J’ai arrangé ça.
— Je suppose que je devrais te remercier. Plus ou moins.
— Tu n’as pas l’habitude de remercier.
— Non. Mais j’aurais une dernière faveur à te demander, avant qu’on reparte vers Erekh.
— Dis toujours.
— J’aimerais dire au revoir à un ami. »
*****
Après les affrontements de la veille, même s’ils s’étaient terminés rapidement, Edine avait dû renouer avec son métier de médecin. Il n’y avait pas eu, dans l’absolu, énormément de victimes, car tout s’était passé vite et que le roi n’avait pas tant de soutien que ça. L’ennui, c’est que les Nytelovers étaient ceux qui avaient encaissé le plus de pertes : à cause d’un « problème de communication », les renforts que les Medkos devaient envoyer n’étaient jamais arrivés et le petit groupe s’était retrouvé à combattre des troupes plus entraînées et deux fois plus nombreuses.
Heureusement, la nouvelle de la mort du roi avait fini par mettre fin à l’hécatombe.
Edine était en train d’extraire une balle lorsqu’Axelle entra dans le bâtiment qui servait d’infirmerie.
« Oups, fit-elle. Je crois que je repasserai après.
— Attends moi dehors, d’accord ?
— Je préférerais ne pas être vu par trop de gens.
— Reste là. Mais en silence. »
Axelle hocha la tête et regarda Edine terminer d’extraire la balle et recoudre la blessure.
« Pfff, lâcha-t-il une fois que ce fût terminé. Je n’en peux plus. Tant de gens qui sont prêts à mourir sous les balles et si peu capables de les soigner...
— Tu fais un bon boulot.
— Non. Je n’ai ni le matériel, ni le temps pour. Mais parlons d’autre chose. Je croyais que tu étais morte.
— Je l’ai été.
— Vraiment ?
— Tout le monde meurt. Chez les démons, c’est parfois moins gênant que chez les autres.
— Si tu le dis. Et les autres ?
— William et Kalia vont bien, pour ce que j’en sais. Mais ils ont été arrêtés pour quelques jours.
— C’est le règne de la transparence et de la démocratie, hein ?
— J’ai l’impression. Ça se passe comment, pour les Nytelovers ?
— Comme tu vois. Beaucoup de blessés et de morts.
— Je suis désolée. Je crois que j’ai merdé. Tu n’aurais pas un truc à boire ? »
Edine haussa les épaules et sortit deux verres, qu’il remplit d’eau.
« C’est tout ce que j’ai à t’offrir.
— Merci, répondit Axelle en prenant le verre. La mort, ça donne soif.
— Si tu le dis. Bon, malgré tout ça, la situation est tout de même meilleure que sous le roi. On n’est plus dans l’illégalité, et on a même deux membres au conseil provisoire.
— Ah ?
— Ils peuvent se le permettre. Les Medkos et les seigneurs qui étaient contre le roi sont sur la même longueur d’onde, ce n’est pas deux voix qui changeront grand chose.
— J’ai cru comprendre qu’il y avait des problèmes à cause de vos armes.
— Oh, ça. Ouais. Mais c’est réglé. On a pris la décision de les rendre.
— Quoi ? Vous faites confiance à votre conseil provisoire ?
— Non, mais on ne peut pas trop se permettre de rester clandestins. Et puis, si, individuellement, des Nytelovers décide de garder une vieille arme à laquelle ils se sont attachés, on n’y peut rien.
— Oh, fit Axelle en souriant. Je vois. Bon, ben je suppose que je ne peux que vous souhaiter bonne chance.
— Tu t’en vas ?
— Je venais te dire au revoir. Je rentre en Erekh.
— D’accord. J’espère qu’on se reverra. Passe mon bonjour à Kalia et William.
— Bien sûr. À la prochaine. Et bonne chance pour la suite.
— Merci. Je crois qu’on en aura besoin. »
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