Questionnements
Par Nera, vendredi 4 août 2006 à 18:19 :: Elfe noire, démon rouge :: #61 :: rss
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Questionnements
''Où les derniers préparatifs soulèvent des doutes"
Les orcs s’étaient, pour la plupart, regroupés autour du feu, et ils chantaient.
Kalia ne comprenait pas vraiment les paroles, parce que, si elle était capable de lire de l’orc à l’écrit, elle était beaucoup moins douée à l’oral.
Elle alla s’asseoir à côté d’Edine.
« Salut, fit ce dernier. Ça va ?
— Salut. Ouais. Non. Pas trop. Comme on peut.
— J’imagine.
— Je suis désolée. Axelle et moi, on peut pas dire qu’on a été très sociables, dernièrement.
— Ce n’est pas grave. J’imagine que vous aviez des choses importantes à faire.
— Ouais », grommela l’elfe. Axelle avait été occupée, oui, avec ses lettres et ses plans. Mais on n’avait pas demandé grand chose à Kalia. Elle s’était installée dans l’ancienne forge et avait un peu bricole, mais on ne pouvait pas vraiment dire que c’était bien important.
« Qu’est-ce qu’ils sont en train de chanter ? J’ai cru reconnaître « sang » et « mort ». Ça n’a pas l’air très joyeux.
— Ça dit qu’on se battra jusqu’au bout pour la liberté, et qu’on gagnera, même si le sang doit couler, même si on doit mourir. En gros.
— Ah. Et ça ne dit pas que ce serait quand même plus sympa que ça se fasse sans que le sang ne coule trop ? Je veux dire, je ne tiens pas à mourir, même pour une bonne cause.
— J’imagine. Tu as peur ?
— Oui.
— Je pense qu’on a tous peur.
— Pas Axelle. »
Kalia ne disait pas ça avec admiration. C’était juste un constat. Elle ne trouvait pas que c’était forcément une bonne chose. D’accord, elle aurait parfois aimé être plus courageuse, mais Axelle, c’était trop. Ce n’était plus du courage, c’était à la limite du suicide.
« Ouais, admit Edine. Pas Axelle. Justement.
— Quoi, justement ?
— Je voulais te parler d’elle. Il y a... des rumeurs sur elle.
— De quelle genre ?
— Du genre pas si éloignées de la vérité. Certains pensent qu’elle est un demi-démon.
— Ça pose vraiment problème ?
— Je ne sais pas. Il y a des bons côtés. Ça renforce leur moral. Ils sont persuadés qu’elle va démolir le roi. Mais certains ne lui font pas vraiment confiance. Ils pensent qu’une fois le roi mort elle va garder le pouvoir pour elle.
— Hum. Et tu en penses quoi ?
— Moi ? répondit Edine en souriant. Je lui fais confiance. Il n’y a pas de problème.
— Ah, soupira Kalia.
— Quoi ?
— Je... Et bien, ça me désole de devoir le dire, mais... Je ne suis pas aussi optimiste.
— Tu ne lui fais pas confiance ?
— Je ne sais pas. Je sais qu’elle n’a pas l’intention de faire ce genre de trucs, mais... Si d’autres forces rentraient en jeu... Si la jeune fille qui a invoqué le démon réussissait à l’asservir... Ou si ses instincts de démon reprenaient le dessus, ou je ne sais trop quoi...
— Franchement, j’ai du mal à y croire.
— Je sais. Je sais aussi que je devrais lui faire plus confiance. Mais, je ne sais pas, au fond de moi je sens que ça ne va pas se passer comme prévu, que ça va mal tourner.
— Oh, ne t’en fais pas, répliqua Edine en souriant. Je pense qu’il y a de grandes chances que les choses tournent mal sans que le problème vienne d’Axelle. »
*****
Axelle tenait son miroir devant elle de la main gauche. Il était petit et fissuré, mais c’était le seul qu’elle avait pu trouver et, pour ce qu’elle en faisait, c’était suffisant.
Elle cligna des yeux, et sourit. Tout ce qu’elle voyait à travers son œil droit était atrocement flou, mais étant donné que, quelques semaines plus tôt, l’orbite était vide, c’était plutôt bon signe.
Apparemment, il lui restait encore un peu de ses pouvoirs démoniaques. Il fallait maintenant espérer que cela suffirait pour combattre Elyar.
*****
« Ah, fit Axelle. Vous êtes là. Je vous cherchais.
— On parlait justement de toi, répondit Kalia.
— En bien ou en mal ?
— Bof.
— Il y a des choses que je devrais savoir ? »
L’elfe et l’orc se concertèrent du regard, puis Kalia hocha la tête.
« Je pense. Assieds toi.
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Il y a des rumeurs sur toi, expliqua Edine. Des gens pensent que tu es un demi-démon.
— Oh.
— Tu devrais peut-être leur dire la vérité ? suggéra Kalia.
— Oui, bien sûr. « On vous a dit que j’étais un demi-démon. C’est entièrement faux, rassurez vous. Je suis un démon entier. »
— Ce serait honnête, répliqua Edine. Les orcs n’ont pas autant de préjugés que les humains sur ce sujet. Je ne pense pas que beaucoup de Nytelovers t’en veulent.
— Et alors ? Je ne vois pas en quoi ça les regarde.
— C’est bien le problème. À tes yeux, on dirait qu’il n’y a pas grand chose qui regarde les autres.
— D’ailleurs, interrompit Kalia, tu as à nouveau deux yeux ?
— Je ne crois pas que mes yeux soient le problème, répondit froidement Axelle.
— Oh, je voulais juste détendre l’atmosphère. C’est raté, on dirait.
— Écoute, fit Edine, je ne veux pas que tu le prennes mal. Mais les Nytelovers ne sont pas à ton service. Tu ne nous donnes pas d’infos, tu nous laisses dans l’ombre... Je te fais confiance, Kalia te fait confiance, mais les autres ont besoin d’un peu plus. Tu ne peux pas leur demander de risquer leur vie aveuglément.
— D’accord, soupira Axelle. D’accord. Tu as peut-être raison. Cela dit, c’est un peu tard.
— Comment ça ?
— Erekh attaque le Darnolc. On ne peut plus attendre.
— Merde.
— Je suppose qu’il est temps que j’arrête mes petits secrets, hein ? »
*****
Axelle regardait les orcs qui s’étaient réunis. Il y avait quelques centaines de personnes, ce qui était un certain nombre pour le petit village en ruine, mais qui restait fort peu comparé aux milliers de soldats de l’armée royale. Selon Edine, d’autres Nytelovers étaient déjà dans Antrek et pourraient participer à l’insurrection, mais Axelle craignait que cela reste de l’ordre de quelques centaines. Heureusement, les Medkos étaient plus nombreux. Mais cela compliquerait certainement la situation après la prise du pouvoir.
« Bon », fit Axelle, et elle commença à parler, assez lentement pour qu’Edine puisse traduire au fur et à mesure. « J’ai reçu des nouvelles. Les dirigeants d’Erekh ont apparemment décidé d’envahir le Darnolc. Je pense que nous devons agir maintenant, pour profiter du chaos, sans attendre qu’il y ait des milliers de morts dans la guerre. Je... hum... »
Elle soupira, et attendit qu’Edine ait fini de traduire avant de reprendre.
« Je... je crois qu’il serait honnête que je vous avoue quelque chose. Je suis un démon. Ce n’est pas un truc que j’ai choisi ou dont je suis fière, mais voilà. Et pour cela, j’ai des raisons personnelles d’en vouloir à Elyar. Et je vais le tuer, ou en tout cas essayer. Cela va probablement bouleverser la situation. Je pense que vous pouvez en profiter. Pour le reste, c’est à vous de voir. »
Nouvelle pause, pour laisser le temps au traducteur.
« J’ai eu tendance à... prévoir des plans. Un peu toute seule. Je m’en excuse. Ce n’est pas à moi de vous dire ce que vous devez faire. J’ai quelques idées sur ce que je pense que vous avez intérêt à faire. Je vous les dirai. Enfin, Edine vous les dira, plutôt, ce sera plus simple. Je sais qu’on aurait dû en discuter avant. Désolée aussi. »
Son discours terminé, Axelle alla s’asseoir à côté de Kalia, tandis que les orcs commençaient à parler entre eux.
« C’est bien d’avoir dit ça, fit l’elfe.
— Mouais.
— Tu n’as pas l’air très joyeuse.
— J’ai peur.
— Peur ? Toi ? D’habitude, c’est plutôt moi.
— Je sais. Et tu n’as pas peur, toi ?
— Oh, si. Je suis morte de trouille. Mais je commence à être habituée.
— Ouais. Je commence à me demander si tout ça est une bonne idée.
— Tu pourrais encore laisser tomber tes idées de régicide, suggéra Kalia sans trop y croire.
— Je crois que c’est trop tard. Le sort en est jeté.
— J’espère que tu en as prévu quelques uns en réserve, si ça tourne mal.
— Non, la magie, c’est pas mon truc. Rien ne vaut un morceau de fer bien lourd. »
*****
Axelle se réveilla vers midi avec un début de migraine. Elle n’avait pas dormi de la nuit, parce qu’il avait fallu discuter avec les Nytelovers, ce qui s’était avéré assez pénible étant donné qu’il fallait traduire la moindre phrase.
Elle traversa le village endormi et se dirigea vers l’ancienne forge, espérant y trouver Kalia.
L’elfe était effectivement là, mais elle dormait encore. Axelle lui caressa l’oreille.
« Humpf ?
— Tu es partie avant la fin de la discussion, hier soir. Tu as peut-être envie de savoir ce qu’ils ont décidé.
— Ça aurait pu attendre une heure, répondit Kalia en bâillant.
— Je suppose, fit Axelle en tripotant un cylindre de fer qui traînait. Enfin bon. Ils ont décidé de partir pour Antrek ce soir, pour être prêts demain à l’aube. On attaquera au lever du soleil.
— Donc, c’est peut-être notre dernier jour à vivre.
— Tu pourrais encore rester là.
— Et tu pourrais encore renoncer, même si tu dis le contraire. Mais aucune de nous deux ne le fera, je crois.
— D’accord. C’est quoi, ce truc ?
— Quel truc ? demanda l’elfe en se levant. Oh, ça ? Ben, tu as vu leurs Snikovs ?
— Ouais. Il paraît que ce n’est pas super précis.
— C’est possible. Et c’est moins rapide qu’une arbalète.
— Et plus bruyant.
— Oui. Mais leur poudre a un avantage, c’est que c’est elle qui fournit l’énergie, et pas une corde qu’il faut tendre.
— Tu peux m’épargner les détails techniques, tu sais. Je te demandais juste ce que c’était, ton truc.
— J’ai essayé d’adapter mon arbalète au principe du Snikov. Et ça marche plutôt bien. Le mécanisme est plus simple.
— Une Kalia-Snikov, quoi, soupira Axelle.
— Je n’avais pas pensé au nom. Je me disais que ça pourrait être utile. Contre le démon...
— Ouais. Ou contre n’importe qui.
— Ça n’a pas l’air de te plaire.
— Écoute, je... je ne sais pas. Oui, ça peut-être utile. Utile pour tuer. Je ne voudrais pas que ça tombe entre de mauvaises mains, surtout. Tu imagines si c’était produit à grande échelle ?
— Je n’avais pas pensé à ça.
— Non.
— Je la détruirai quand tout ça sera fini, d’accord ?
— Je ne pense pas que ça changera grand chose, répliqua Axelle, d’un air lugubre. Je suppose que quelqu’un d’autre finira par y penser de toutes façons. »
*****
Kalia consacra sa dernière journée à finir les réglages de son arme, tandis qu’Axelle échangeait des chauves-souris avec William.
Elles firent ensuite l’amour une dernière fois, même si toutes espéraient que ça ne serait pas vraiment la dernière. Puis Axelle expliqua les détails de l’opération en se rhabillant.
« Il y a deux sentinelles sur le toit. William va les éliminer pour qu’on puisse atterrir.
— Éliminer... définitivement ? demanda Kalia, qui accordait sans doute plus d’importance aux vies humaines — enfin, orques — que son amie.
— C’est lui qui verra s’il peut faire autrement. Ensuite, on descend deux étages. D’après Angèle, il y aura cinq gardes à éliminer. Probablement définitivement. Et silencieusement.
— Plus facile à dire qu’à faire.
— Si tu as toujours ton arbalète, ça devrait aller. Surtout avec William. Il faut juste éviter de réveiller le roi. Et sa copine.
— Tu as de nouvelles informations sur elle ?
— Non. Je sais juste que c’est elle qui l’a invoquée. Elle doit maîtriser un peu de magie. Et elle a probablement un lien avec le démon, une façon de communiquer. Si on veut les prendre par surprise, il faudra s’occuper des deux en même temps.
— Je sais, soupira Kalia, qui avait déjà discuté de cette partie-là du plan. Mais je ne me sens pas d’abattre une gamine en train de dormir.
— J’ai bien compris. William se chargera de ça. Tu seras en arrière, au cas où ça tourne mal, avec ton engin.
— D’accord.
— Voilà, je crois que tu sais tout ce qu’il faut. À moins que tu ais des questions ?
— Non, ça va. Je suppose que ce n’est pas la peine que je dise que je suis morte de peur ? »
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