Lorsque Kalia frappa à la porte d’Axelle, il était environ quatre heures du matin, mais elle ne se demanda pas si elle dormait ou pas.

De fait, elle était éveillée et toujours habillée.

« Salut, fit Kalia lorsqu’elle ouvrit la porte. Je voulais m’excuser...

— T’excuser ? demanda Axelle. Pourquoi ? Tu n’as pas à t’excuser pour m’avoir dit ce que tu pensais.

— Je ne voulais pas que tu le prennes mal...

— Tu ne veux pas plutôt qu’on discute de ça à l’intérieur ? »

L’elfe hocha la tête et suivit son amie dans l’appartement, qui était légèrement trop ordonné pour être qualifé de chaotique.

« Tu as faim ? demanda Axelle en se coupant une tranche de saucisson.

— Non. Tu as vu l’heure ?

— Oh, arrête. Je ne t’ai pas posé la question quand tu es entré. Et puis, c’est presque l’heure du petit-déj’.

— L’heure du saucisson ?

— Je l’ai piqué au palais. Il est vachement bon. Enfin, fais comme tu veux. Pour en revenir à ce que tu disais, je pense que c’est plutôt moi qui devrais m’excuser pour l’avoir mal pris. Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup être remise en question.

— Ah ?

— Toi, c’est plutôt le contraire. Je crois que tu doutes trop, et moi pas assez.

— En moyenne, c’est équilibré.

— Mais ça pose problème quand c’est toi qui as raison et moi tort.

— Ça veut dire que tu penses que j’ai raison ?

— En fait, je ne sais pas, répondit Axelle en haussant les épaules. Je me demande. Je pense que j’ai une affreuse tendance à vouloir me prendre pour la sauveuse du monde. Alors que je crois que les choses changeront pour de vrai quand ça viendra d’en bas, et pas d’en haut.

— C’est un peu incompatible.

— D’où mes angoisses existentielles. Mais je crois que tu as raison. Je ne peux pas décider à la place de millions d’orcs.

— Alors, on fait quoi ?

— Pour demain, et après demain, et pour après, je ne sais pas trop, répondit Axelle en passant sa main dans les cheveux de Kalia. Mais là, tout de suite, je pense qu’on devrait se coucher. »


*****

Quelques mois ont passé, et Axelle n’a toujours pas tué le Démon Elyar. La guerre a effectivement éclaté, sans que personne ne sache trop exactement qui a commencé. C’est peut-être un orc qui s’est aventuré du mauvais côté de la frontière, ou peut-être un humain. Peu importe. La raison fondamentale de la guerre, c’est que tout le monde la souhaitait.

Par « tout le monde », on entend en général tous ceux qui avaient leur mot à dire. Il semblerait que tous les soldats conscrits ne soient pas tous du même avis. Il faut dire que, pour eux, les conséquences sont plus graves que la modification des tracés des frontières.

En tout cas, il y a eu un certain nombre de désertions, surtout chez les orcs. Cela a surtout profité aux Nytelovers, qui ont vu leurs effectifs se multiplier en quelques semaines. William a suivi Edine et a rejoint le groupe. Actuellement, ils sont en train de préparer une action pour libérer des prisonniers. Angèle leur donne un avantage tactique indéniable, mais elle tape toujours autant sur les nerfs de William. En plus, il a de plus en plus de mal à trouver des cigarettes.

Cela dit, il a connu pire.


*****

Ly a reçu l’ordre d’arrêter d’effectuer des opérations de reconnaissance et de rejoindre la formation offensive. On ne l’a plus revue depuis. Étant donné qu’Armand a disparu quelques jours plus tard dans des circonstances similaires, on peut supposer qu’ils vont bien.


*****

Béatrice a utilisé l’or que lui avait donné Axelle pour s’acheter une petite maison près d’une falaise qui donne sur la mer. Elle passe une petite partie de son temps à cultiver un jardin qui ne devrait pas trop tarder à lui donner quelques fruits et légumes mangeables. Surtout, elle s’ennuie beaucoup.

Certaines nuits, elle se réveille en sursaut en se rappelant de ce qu’elle a vécu en Enfer et de son maître Elyar, toujours vivant à l’autre bout du monde. Elle espère que ça passera avec le temps.


*****

Quant à Axelle et Kalia, elles traînent près du front, du côté d’Erekh. Elle incitent les soldats à arrêter de se battre et leur expliquent que les orcs ne sont pas des monstres. Ça ne donne pas autant de résultats qu’elles ne le souhaiteraient, mais elles persévèrent. Souvent, elles ont quelques ennuis. Le tout, c’est d’éviter les gradés.

Un jour, elles auront de sérieux problèmes, mais elles évitent de trop y penser. À l’heure actuelle, elles sont assises sous un arbre, et s’embrassent. Elles se disent qu’elles s’aiment.

Elles vivront heureuses, et, si un jour l’envie leur prend, peut-être qu’elles se débrouilleront pour se marier et même avoir des enfants, d’une façon ou d’une autre. Elles vivront heureuses, et acceptées par les autres, malgré le fait qu’elles soient deux femmes, malgré le fait qu’elles ne soient pas humaines selon les normes les plus strictes, malgré le fait qu’elles soient maintenant deux hors-la-loi. Elles vivront heureuses, ou alors elles mourront en essayant.

Il faut être honnête, la seconde possibilité est de loin la plus probable, mais elles évitent de trop y penser.