Kalia ne se réveilla qu’aux alentours de midi, et uniquement parce qu’on frappait à sa porte.

Elle remarqua qu’Axelle était revenue se coucher à côté d’elle et qu’elle ne paraissait pas disposée à ouvrir l’œil. L’elfe se serait bien contentée de rester allongée à côté d’elle, mais la personne qui était à la porte paraissait obstinée.

Elle enfila en vitesse une chemise et alla ouvrir. Elle eut un choc en voyant deux soldats elfes sur le seuil.

Ils la regardèrent bizarrement. Elle fit de même. S’ils étaient là, c’était que les barricades avaient du être levées. La reine était sûrement à nouveau sur le trône.

« Tu es Kalia Sans-Nom ? » demanda un des soldats.

Kalia acquiesça en réfrénant un grognement. En général, on se contentait de l’appeler « Kalia », tout simplement, sans avoir besoin de lui rappeler qu’elle n’avait pas eu l’honneur de connaître le nom de son père.

« La reine veut vous voir ? expliqua le deuxième garde.

— Moi ? »

Le garde jeta un coup d’œil derrière elle, sur Axelle, qui était toujours endormie.

« Elle, surtout, en fait. »


*****

La reine paraissait fatiguée. Elle n’avait pas du dormir beaucoup depuis le coup d’état.

En revanche, elle avait finalement pu à nouveau poser son derrière sur le trône. D’habitude, elle ne passait pas beaucoup de temps dessus mais elle avait présentement besoin, d’une, de s’asseoir, et, deux, du symbole. Histoire de montrer qu’elle était de retour.

« Ah, fit la reine en voyant Kalia et Axelle. Vous voilà. Plus qu’à attendre les deux autres. »

Les deux autres en question étaient William et Edine, et ils arrivèrent quelques minutes plus tard, eux aussi accompagnés de deux soldats.

Kalia remarqua qu’une fois encore, elle paraissait la seule à être mal à l’aise. Bon, William et Axelle, c’était normal qu’ils ne craignent pas la reine, vu qu’ils étaient à moitié cinglés tous les deux. Mais elle aurait espéré qu’Edine soit un peu plus hésitant devant la reine d’un pays qu’il ne connaissait pas.

Or, il souriait joyeusement. L’elfe en conclut qu’elle était soit la seule saine d’esprit du groupe, soit une trouillarde pathologique.

La reine fit signe à ses hommes de sortir de la salle.

« Tu veux quoi ? demanda d’emblée Axelle dès que les gardes eurent obéi.

— La situation va encore être un peu chaotique pendant un moment, expliqua la reine. Pour être franche, je suis politiquement un peu affaiblie.

— Et tu nous proposes de former un nouveau gouvernement ? »

La reine lui jeta un regard mauvais.

« La situation est sérieuse.

— Et qui te dit que je ne le suis pas ? répliqua Axelle. Qu’est-ce que tu as offert à Léhen pour qu’il te rende ta place.

— Nous avons un certain nombre de désaccords, avec Léhen, répondit la reine. Le plus important concerne le Darnolc. Il voudrait y lancer une guerre immédiatement.

— Ce n’est pas spécialement nouveau, ajouta William. Il a déjà essayé.

— Je crains de ne plus le retenir très longtemps, reprit la reine. Et si nous ne donnons pas l’assaut, eux finiront par le faire.

— S’ils se disent la même chose, effectivement, grogna Axelle.

— Je ne veux pas d’une guerre. C’est pourquoi je vous ai fait venir. »

Il y eut quelques instants de silences tandis que la reine regardait leurs visages surpris.

« Si leur roi meurt, expliqua-t-elle, je ne pense pas que beaucoup d’orcs auront encore envie de guerroyer.

— Quoi ? s’étonna Kalia. Vous voulez qu’on aille assassiner le roi du Darnolc ?

— Hum, fit la reine. Oui. Enfin, je pense que Axelle et William peuvent y parvenir et que monsieur Ertamine peut les y aider. Tu ne rentrais pas vraiment dans mon équation, pour être franche.

— Vous préférez négocier avec Léhen plutôt qu’avec le peuple insurgé. De vos petites magouilles ressortent que vous voulez la peau du roi du Darnolc, et vous comptez nous faire risquer nos peaux pour que vous puissiez garder votre place. J’ai bien compris ? » Kalia trouvait qu’elle poussait un peu loin son outrecuidance, mais c’était plus ou moins calculé. Si la reine avait vraiment besoin d’eux, il était peu probable qu’elle la jette en prison.

« Pour être franche, fit Axelle, ça fait un bout de temps que trancher la gorge d’Elyar me titillait. Mais je n’aime pas franchement servir de pion. Alors, franchement, jouer au commando, pourquoi pas, mais qu’est-ce qu’on y gagne ?

— Je peux vous offrir de l’or, des terrains, et pratiquement tout ce que vous voulez, répondit la reine. Enfin, en quantités raisonnables.

— De l’or et des terrains, fit Axelle, pensive. Hum, pourquoi pas. Mais ça ne suffira pas. Je pense qu’on va en discuter séparément. »


*****

« Je n’aime pas ça du tout, dit d’emblée Kalia. Aller assassiner un roi à l’autre bout du monde pour le remplacer par quelqu’un qui nous plaît mieux ? Je n’aime pas ça.

— Je ne connais pas franchement la situation là-bas, répliqua Axelle, mais ce type m’a l’air d’être une sacrée ordure. Accessoirement, si on revient triomphalement, la reine sera à genoux devant nous.

— Si on revient.

— Ça ne me plaît pas non plus, ajouta Edine. Les gens n’aiment pas le roi, mais je ne sais pas si ça serait très bien vu qu’il se fasse éliminer par un étranger. Ce n’est pas à la reine d’Erekh de décider de la situation du Darnolc.

— Je suis d’accord sur le principe, ajouta William. Mais d’un autre côté, c’est la seule alternative à la guerre que je vois.

— Rien ne dit qu’il n’y aura pas de guerre de toutes façons, objecta Kalia. Une fois le roi éliminé et le Darnolc affaibli, ce sera facile pour la reine et Léhen d’aller envahir ce pays.

— Je ne pense pas qu’elle le ferait, répliqua Axelle. Ce n’est pas son genre. Et puis elle sait que si elle le faisait, je la tuerais.

— Sauf si tu es morte.

— Ne sois pas si défaitiste. Je ne pense pas non plus que ce soit une très bonne chose, mais vous oublier un détail : Elyar est un démon. Les orcs auront du mal à le virer tous seuls.

— Et parce qu’on est des héros au cœur pur, on y arriverait ? répliqua l’elfe. Ça me paraît un peu présomptueux.

— Je suis un démon aussi. Et j’ai un avantage sur lui. Il ignore ma nature. Il ne sait probablement même pas que j’existe.

— Tu ne crois pas que tu te surestimes ? D’accord, tu es un démon. Et ? Ça ne t’a pas empêchée de te faire démolir la dernière fois que tu as mis les pieds au Darnolc.

— Je sais, admit Axelle. En combat à la loyale, je n’aurais aucune chance. Mais je ne compte pas me battre contre lui à la loyale. Mon avantage, c’est que je connais ses points faibles.

— Et tu comptes faire comment pour l’atteindre ? Il est entouré d’une armée !

— On pourrait utiliser les dragons. Ils ne s’attendent sûrement pas à une attaque aérienne. Et un petit groupe peut passer discrètement. Je pense qu’on peut y arriver.

— Je crois qu’elle a raison, fit Edine. Je n’aime pas ça, mais on n’a pas d’autre choix. »

L’elfe le fusilla du regard. Pas d’autre choix ? Ils auraient pu commencer par prendre un peu de vacances !