Finalement, Axelle et Kalia décidèrent que, même s’il ne fallait pas tirer des conclusions hâtives, et que tout cela ne voulait absolument rien dire, il valait mieux tout de même en parler au Borgne — que tout le monde sauf lui considérait le meneur de l’est de Nonry. Elles partirent donc à sa recherche, laissant Edine s’occuper seul de l’infirmerie.

Lorsqu’elles finirent par le trouver, elles réalisèrent qu’il était loin d’être seul. Malgré l’heure tardive, quelques centaines de personnes étaient plus ou moins assises en cercles concentriques.

« Bon, commença le Borgne, il y a du nouveau. Nous avons reçu un message de la reine... »

Il fut interrompu par quelques exclamations et des hourras.

« On dirait que notre information n’est pas de la première fraîcheur, remarqua Kalia en s’asseyant.

— Qu’elle est en vie, ça, je le savais. Reste à savoir si elle est avec ou contre nous. »

Connaissant Lucie de Guymor, songea-t-elle, elle serait probablement quelque part au milieu. À essayer de réconcilier des intérêts irréconciliables, alors qu’il y avait une solution très simple au problème : planter un carreau dans le front du Duc.

« D’après ce qu’elle nous dit, expliquait le Borgne, la situation est un peu compliquée pour ce qui concerne le trône. Il semblerait que la reine et Léhen soient en négociations. »

Ah ! se dit Axelle, lugubre. C’était bien Lucie. Négocier. Léhen avait essayé de l’assassiner, elle espérait quoi ? Qu’il allait dire pardon, je m’excuse, et reprendre sagement sa place au Conseil ?

Visiblement, Axelle n’était pas la seule à penser dans ce sens, et le Borgne dut attendre près d’une minute avant que le brouhaha ne se calme assez pour lui permettre d’être entendu.

« Je n’ai pas beaucoup plus d’informations. Mais d’après le message, elle serait en voie de reprendre le pouvoir. »

Il y eut cette fois-ci quelques vivats. On cria : « Vive la reine ! »

Mais ni Axelle, ni Kalia ne participèrent à la brève euphorie. Elles se posaient silencieusement la question : « qu’est-ce qu’elle lui a donné pour obtenir ça ? »

Une fois encore, le Borgne dut pousser ses facultés vocales au maximum pour se faire un peu entendre.

« Pour faire bref, expliqua-t-il tandis que le silence revenait. Elle nous demande de déposer les armes. »

Les réactions furent nettement moins positives. Bien sûr, tout le monde était content de voir que la reine avait repris l’avantage sur Léhen, mais tout de même.

Il n’y avait pas énormément d’armes, bien sûr. Et la plupart des barricades n’étaient jamais qu’un amoncellement de meubles. S’ils avaient tenus jusque là, c’était uniquement grâce au fleuve et à la vieille muraille qui faisait le tour de la ville.

Mais c’était symbolique. Pendant deux jours, les gens présents avaient pu décider sans qu’on ne le fasse pour eux. Il n’y avait pas eu de grandes décisions et, même s’il ne l’aurait jamais admis, c’était surtout le Borgne qui avait pris les plus importantes, mais certains s’étaient mis à rêver d’une autre façon de fonctionner.

« Dans son message, expliqua le Borgne, elle nous explique qu’étant donné qu’elle va revenir au pouvoir, notre résistance est désormais inutile. Elle nous félicite pour notre engagement, mais nous demande de déposer les armes et de démonter les barricades avant midi.

— Pour qu’on aille tous au trou ? lança une voix. Plutôt mourir !

— Elle a promis que personne ne serait arrêté, expliqua le Borgne. Cela dit, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de lui obéir. Nous nous sommes levés parce que nous ne voulions pas de Léhen. Mais nous ne voulons pas non plus d’elle ! »

Les réactions furent beaucoup plus mitigés que ce à quoi le Borgne s’était attendu. La reine n’était peut-être pas adorée par tout le monde, mais certains semblaient considérer que... et bien, c’était la reine, la nièce de l’ancien roi, fils du roi précédent, et ainsi de suite. C’était comme ça. Et puis, elle était tout de même meilleure que d’autre.

« Je ne vois pas de raison de ne pas obéir, expliqua un homme. Nous nous sommes battus contre Léhen parce qu’il n’avait pas le droit de monter sur le trône. Mais si la reine légitime revient au pouvoir, je pense que nous devrions lui obéir. »

Il y eut un certain nombre d’autres prises de paroles où chacun défendit âprement son point de vue.

Axelle intervint pour défendre la nécessité de continuer le combat et expliqua que c’était ainsi qu’il serait possible de faire changer les choses.

Le seul point faible de son allocution était qu’il n’expliquait pas vraiment comment ils pourraient tenir à la fois contre les troupes de Léhen et les alliés de la reine.

Sentant qu’elle peinait à convaincre son auditoire, elle fut un peu tentée d’utiliser de ses facultés démoniaques pour se donner un petit avantage.

Elle aurait sans doute pu tromper mille personnes une fois. Et elle aurait pu tromper certaines personnes mille fois. Mais le problème était qu’elle ne pouvait pas tromper Kalia, et que celle-ci lui en voudrait. Elle abandonna donc l’idée et se rassit en ronchonnant.

L’elfe voulait aussi prendre la parole, mais elle eut moins de facilité qu’Axelle. Elle hésita un long moment avant de se persuader qu’elle en était capable et de lever la main. Quelques minutes passèrent encore avant que le Borgne ne la remarque — et uniquement parce qu’Axelle avait attiré son attention.

Lorsque ce fut enfin son tour, elle se mordit la lèvre, se leva et bafouilla :

« Heu... je... je n’aime pas beaucoup la reine...

— Plus fort ! lança quelqu’un qui ne parvenait apparemment pas à distinguer ce qu’elle disait.

— Heu, je n’aime pas beaucoup la reine, reprit l’elfe un peu plus fort et un peu plus calmement. Et je pense qu’ici il y a de valeureux combattants. Et combattantes. Mais... » Elle n’osa pas regarder Axelle lorsqu’elle prononça ce mot, et porta par la suite une attention particulière à ne pas croiser son regard, forcément désapprobateur. C’était déjà bien assez dur comme ça. « Mais nous avons de nombreux morts et de blessés. Le sang a déjà beaucoup coulé. On a pu tenir face à Léhen, parce qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on lui résiste. Mais contre Léhen et la reine ? Il ne faut pas se voiler la face. Même si on résiste un peu, ils ramèneront des soldats de toutes les régions et nous écraseront. On ne peut pas gagner. »

Les réactions furent, à ce point, plutôt diverses. Il y eut quelques huées. Rien de tout cela ne parut déstabiliser Kalia. Il fallait dire qu’elle avait plus ou moins appris son texte par cœur et qu’elle essayait de fixer un point fixe. Elle s’arrêta juste de parler le temps que le silence revienne.

« Je pense qu’il ne faut pas s’arrêter là, reprit-elle. Sur beaucoup de points, la reine ne vaut pas mieux que Léhen. Ou pas beaucoup mieux, en tout cas. Mais ce n’est pas par les armes qu’on gagnera, parce qu’ils ont plus d’armes que nous. Il faut qu’on soit plus nombreux, que d’autres quartiers, d’autres villes, se joignent à nous. Je pense que, ces derniers jours, il y a beaucoup de choses qui ont changé. Et je n’ai pas envie que tout redevienne comme avant parce qu’on aurait abandonné. Mais, d’un autre côté, si on se fait tuer, tout redeviendra aussi comme avant. On sera morts pour rien.

— Et alors on fait quoi ? lança un homme.

— Hein ? Euh, bredouilla Kalia, en essayant de se raccrocher à ce qu’elle avait préparé. Je pense que si on dépose les armes, et qu’on enlève les barricades, mais qu’on continue par d’autres moyens... » Elle haussa les épaules. « Je ne sais pas trop comment, admit-elle. Mais je sais qu’on est des milliers, et qu’on sera plus efficaces vivants que morts, voilà. »

Elle se rassit, évitant toujours de croiser le regard d’Axelle. Celle-ci le remarque et passa un bras autour de son épaule.

« Tu sais, je ne vais pas te manger parce que tu n’as pas dit la même chose que moi.

— Je... fit Kalia. Tu...

— Tu sais », remarqua Axelle en constatant les efforts que le petit discours avaient demandé à son amie, « ce n’est pas la peine de te mettre dans des états pareils parce que tu prends la parole. Même si tu avais dit n’importe quoi, ça n’aurait pas été très gênant. Ce n’est pas la peine d’y accorder tant d’importance.

— Vraiment ? »

Bien sûr, ce n’était qu’un discours. Mais il s’agissait tout de même de décider entre continuer à se battre, et risquer des morts supplémentaires, ou arrêter et abandonner toute chance d’améliorer les choses.

« Ben, je parle en général, fit Axelle. Là, d’accord, ça avait peut-être un peu d’importance. Mais j’aimerais bien que tu ne tombes pas dans les pommes, c’est tout. »


*****

Finalement, la décision fut prise de laisser les troupes de la reine reprendre le contrôle du Déni et du Quartier Nain. L’heure était à la fois au soulagement et à la grimace, et personne ne semblait vraiment savoir s’il fallait se réjouir ou pleurer.

Beaucoup de gens décidèrent finalement de rentrer chez eux dormir un peu avant le lever du soleil, et c’est aussi la voie que choisit Kalia.

Axelle raccompagna son amie, mais elle n’était pas encore décidée à dormir.

« Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda l’elfe en commençant à se déshabiller. C’est fini. On devrait déjà être heureuses d’être vivantes toutes les deux. Et Léhen va probablement s’en aller.

— Ouais, admit Axelle, mais elle ne paraissait pas très convaincue.

— Tu ne vas quand même pas retourner te battre ?

— Ne t’en fais pas. Je vais juste profiter de la trêve pour aller voir quelques amis sur la rive d’en face.

— Ils dorment sûrement.

— Je les réveillerai. »


*****

Béatrice eut le privilège d’être la première à se faire réveiller en pleine nuit.

« Hmmm, grommela-t-elle. Qu’est-ce que vous me voulez encore ?

— Tu.

— Hein ?

— Dis moi tu. Je ne suis pas ton maître. Et explique moi ce qui est en train de se passer ici.

— Si tu n’es pas mon maître, tu pourrais me laisser pioncer, répliqua Béatrice.

— C’est pas parce qu’on cause d’égale à égale que je ne peux pas être chiante. Alors ?

— C’est le bordel, soupira Béatrice en s’asseyant dans son lit.

— Ça, j’avais cru comprendre. Il paraît que la reine est revenue ?

— Oui. Enfin, elle n’est pas venue au palais en personne. Mais il y avait des elfes. Ils ont servi de messagers. Léhen est dans tous ses états. Il comprend qu’il ne peut plus gagner, mais il se demande comment il peut ne pas perdre trop gros.

— Il y a un truc que je ne comprends pas, fit Axelle. Hier, j’ai croisé Lucie...

— Lucie ?

— La reine.

— Oh. Tu l’appelles Lucie ?

— C’est son prénom. Quand je l’ai croisée, elle était seule. D’où est-ce qu’elle a pu sortir tous ces hommes ?

— Ce sont des elfes.

— Je sais. Mais elle n’a pas pu faire l’aller-retour jusqu’à la forêt d’Onyx en vingt-quatre heures ?

— Je ne sais pas. Je ne sais même pas où est la forêt d’Onyx. Je débarque dans ce monde. Mais elle n’a pas énormément de soldats, à ce que j’ai compris. Ce qui fout les jetons à Léhen, c’est que tous les types qui le soutenaient parce qu’ils croyaient la reine morte commencent à réfléchir.

— Ouais. Pis si en plus des insurgés Léhen doit se coltiner les elfes, il va commencer à avoir du mal. Est-ce que tu sais où est la reine ?

— Non. Je t’ai dit, elle n’est pas venue en personne.

— D’accord. Je vais me débrouiller. Bonne nuit. »


*****

Axelle avait une idée de l’endroit où commencer à chercher. Elle avait reçu une flèche elfique vers le nord-est de la ville, alors qu’elle espérait pouvoir passer chez les insurgés sans trop de problème.

Comme elle l’espérait, l’homme — ou l’elfe, pour être précis — qui l’avait atteint n’était pas seul. Il y avait une petite troupe qui campait près de la muraille.

Alors qu’elle s’en approchait, quatre ombres surgirent de nulle part et l’encerclèrent. Une pointe de flèche se posa sur sa gorge. Trois autres étaient pointées sur d’autres régions de son anatomie.

« On se calme, les copains. Je ne suis pas armée.

— Et que fais tu ici à cette heure là ? demanda l’elfe qui se trouvait de l’autre côté de la flèche.

— Je cherche Lucie de Guymor. La reine.

— Qui es tu ?

— Je m’appelle Axelle, mais il est peu probable que vous me connaissiez. Je suis une amie. Plus ou moins.

— Tu peux le prouver ?

— Un peu. Je sais qu’elle était avec un jeune homme blond nommé Armand. C’est à lui que je voudrais parler.

— Hum, fit l’elfe, qui paraissait hésiter. Il est dans le camp. Suivez nous.

— Heu, et ça vous gênerait de baisser ces arcs ? Je n’ai pas envie de finir embrochée si une corde lâche. »


*****

Armand sortit de la tente de commandement avec deux timbales pleines de café. Axelle crut voir un zombie. Il avait l’air de ne pas avoir dormi depuis une éternité.

Il invita Axelle à s’asseoir sur une souche, face à la ville. Le soleil commençait à se lever et aurait pu donner un éclairage magnifique à la vue si cette dernière n’avait pas consisté en une simple muraille un peu délabrée.

« Ça va ? demanda le jeune homme en avalant un peu de café.

— À peu près. Et toi ?

— Après une semaine de sieste, ça devrait aller. Tu veux quoi ?

— J’essaie de comprendre un peu. C’est quoi, ce bordel ? Déjà, d’où sortent ces elfes ? Comment vous avez eu le temps d’aller à la forêt d’Onyx.

— On n’y est pas allé, expliqua Armand en bâillant.

— Et les elfes, ils sortent d’où ?

— La reine n’avait pas prévu que Léhen frapperait aussi tôt, mais elle s’attendait à ce qu’il le fasse un jour. Elle avait posté cinq cent elfes à l’est et cinq cents hommes du Mondar à l’ouest. Pour assurer ses arrières. Elle ne faisait pas trop confiance en ses généraux.

— Hum. Et ça a suffi à faire plier Léhen ? Mille hommes à peine ?

— Ça, plus le souk en ville, plus les orcs, que Léhen semble imaginer sur le point de débarquer. J’ai l’impression qu’il est complètement parano.

— La reine a pu reprendre le contrôle de la ville, du coup ?

— Disons que c’est en cours. Léhen n’a plus envie de jouer aux cons. Je pense que d’ici ce soir, la situation devrait être revenue à la normale.

— À la normale, ouais, grommela Axelle. Et il va se passer quoi pour les insurgés qui ne replient pas les barricades ? »

À la déception d’Axelle et du Borgne, il avait été voté de s’arrêter là. Mais il était probable qu’il y aurait quelques personnes plus remontées que les autres pour continuer malgré tout. Elle ne pouvait pas les blâmer. Peut-être même qu’elle en ferait partie.

« Ils n’ont aucune raison de ne pas le faire. »

Axelle grogna. Elle ne s’attendait pas à ce qu’Armand comprenne. C’était un peu pour ce genre de désaccords qu’ils n’étaient plus ensemble, d’ailleurs.

Ils restèrent silencieux un moment. Axelle en profita pour goûter au café qu’Armand lui avait offert, mais il était froid.

« Et qu’est-ce que la reine a donné à Léhen pour qu’il accepte d’abandonner ? demanda-t-elle finalement.

— Quoi ?

— Ne me raconte pas qu’il n’y a pas de contrepartie. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne pense pas qu’il sera emprisonné pour coup d’état. Je parierais même qu’il va rester au conseil.

— Je ne sais pas, fit Armand.

— Humpf.

— Pourquoi autant de méfiance ? Je croyais que Lucie de Guymor était ton amie ?

— Elle courtise Léhen plutôt que d’oser s’affronter à lui. Par contre, quand il faut menacer les simples citoyens, elle retrouve du courage. Elle a choisi son camp, et ce n’est pas le mien.

— Oh, arrête. Tout n’est pas blanc ou noir.

— Non, admit Axelle. Peut-être pas. Mais je sais encore faire la différence entre le rouge et le jaune. »

Armand fronça les sourcils. Évidemment, songea Axelle. En Erekh, les couleurs rattachées à la lutte et aux traîtres n’étaient sans doute pas les mêmes. Il n’y en avait peut-être même pas.

Cela rappela à la démone combien elle était loin de chez elle. Elle avait presque oublié à quoi ressemblait son monde d’origine. Elle ne le reverrait sans doute jamais.

À vrai dire, d’habitude, cela ne lui posait pas vraiment de problème. Mais aujourd’hui, elle se sentait mélancolique.

« Ça ne va pas ? demanda Armand.

— Si, répondit Axelle en se ressaisissant. Je pense qu’il est temps que je rentre. »

À défaut de rentrer dans le monde où elle était née — et morte, se rappelait-elle d’ailleurs confusément — elle pouvait rentrer se coucher à côté de Kalia.

D’ailleurs, si les couleurs rattachées aux idées n’étaient peut-être pas les mêmes ici, l’elfe avait plus ou moins spontanément agité un drapeau noir face aux troupes de Léhen. Comme quoi, ça ne devait pas être si différent que ça, non plus.