Pendant qu’Axelle cherchait un moyen de rencontrer sa « collègue » démoniaque, Kalia et William retournaient dans le Déni.

Après les combats de la nuit, une trêve avait plus ou moins été instaurée entre l’est et l’ouest de Nonry. C’était dans le centre ville, où il n’y avait pas de fleuve pour séparer les deux camps, que la situation était le plus tendue, mais les émeutiers et les gardes se contentaient, pour le moment, de s’insulter, chacun restant de son côté des barricades. Malgré cela, quelques murs calcinés et des cadavres non ramassés témoignaient de la dureté des combats qui avaient eu lieu.

« Traîtres ! Canailles ! » s’époumonait un garde tandis que Kalia et William approchaient discrètement, cherchant un moyen de passer de l’autre côté. Au cours de la nuit, les barricades avaient reculé vers l’est sous la pression des troupes de Léhen, ce qui avait rendu inutile le passage qu’avait emprunté Axelle la veille.

Le plus simple aurait en fait été de sortir de la ville par la Porte Ouest, de faire le tour et de rentrer par l’Est ; mais c’était aussi beaucoup plus long que de passer par le centre.

« Tu as une idée ? chuchota William.

— Oui, répondit l’elfe, mais elle me paraît un peu risquée.

— Au point où on en est... »


*****

William s’approcha lentement d’un des gardes.

« Enfants de catins ! hurla ce dernier.

— Larbins d’un tyran ! répliqua quelqu’un depuis l’autre côté de la barricade.

— Excusez-moi, lança William au garde. Pourriez-vous nous laisser passer, s’il vous plaît ? »

Le garde se retourna, surpris.

« Quoi ? demanda-t-il. Vous êtes avec ces vauriens ? »

Il pointait son arbalète vers le vampire avec un air menaçant. Derrière lui, une dizaine de ses collègues s’étaient tournés à leur tour.

« Ai-je une tête de gredin ? demanda William. Non, nous sommes envoyés pour négocier.

— Négocier ? Le duc refuse de négocier avec ses crapules !

— Hmmm, fit Kalia en se plaçant à côté du vampire. Ce n’est pas ce qu’il a dit. Tenez, n’est-ce pas son sceau ? »

Elle tendit un papier que le garde attrapa, méfiant, et parcourut un instant.

« C’est bien son sceau, admit le garde. Enfin, je crois. »

Il fronça les sourcils. Il n’avait pas l’air tout à fait convaincu. Cela inquiéta légèrement l’elfe, car elle savait bien qui ni le sceau ni la signature, qu’elle avait copiés à partir du message destiné à Dulac, ne résisteraient à un examen poussé.

« Écoutez, expliqua William. Je suis le comte De Wolf. En mission pour monsieur le duc de Léhen, roi d’Erekh. M’accusez-vous d’éprouver de la sympathie pour l’engeance qui se cache derrière ces barricades ?

— Absolument pas, monsieur, se défendit le garde. Mais il est étrange que monsieur le comte soit envoyé sur une mission qui pourrait être confiée à un simple soldat.

— Et qu’est-ce qui nous dit que tu es comte, d’abord ? demanda un autre garde plus agressif. Moi, j’dis, tout ça, c’est pas net.

— C’est vrai, ça, renchérit le premier. Et qu’est-ce que tu ferais avec cette gamine, monsieur le comte ? »

Kalia déglutit. La conversation commençait à mal tourner. Elle décida de passer au plan B.

« Je ne suis pas une gamine », répliqua-t-elle en envoyant son genou dans les parties génitales du garde le plus proche d’elle.

Malheureusement, en tout cas pour elle, son coup manqua son objectif et n’atteignit que la cuisse de l’homme. Ce dernier répliqua en envoyant un violent coup de poing dans l’estomac de l’elfe, qui se plia en deux de douleur.

Kalia manifestement neutralisée, tous les gardes se tournèrent vers William, l’arbalète prête à tirer. Mais le vampire se contenta de sourire.

« Elle est susceptible, hein ? »


*****

« Bon sang, lâcha le vampire en escaladant la barricade. Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?

— Je ne sais pas, répondit Kalia qui se tenait toujours le ventre. J’ai cru que tout était perdu, et...

— Oh, lâcha le vampire. Et en quoi se lancer dans un combat, sans armes, à deux contre dix, aurait pu changer la situation ?

— Je ne sais pas. Je me suis demandée ce qu’Axelle aurait fait à ma place...

— Je ne voudrais pas te sembler méchant, répliqua le vampire, mais tu n’es pas Axelle. Axelle est un démon, pas toi. Axelle sait se battre, pas toi...

— Oui, bon, admit Kalia, vexée. Je ne pensais pas qu’il suffirait de montrer un peu d’or... »

William n’avait même pas véritablement acheté les soldats. Il s’était contenté de montrer une gourmette en argent et quelques pièces d’or pour prouver qu’il n’était pas pauvre comme ceux d’en face.

Bon, d’accord, il avait offert quelques unes de ses pièces pour « dédommager » de l’agressivité de l’elfe, mais officiellement, il ne les avait pas payés pour passer.

« Halte ! firent deux hommes armés, l’un d’une arbalète, l’autre d’un hachoir, qui gardaient l’autre côté de la barricade. Nous allons vous fouiller.

— Nous ne sommes pas vraiment là pour négocier, protesta Kalia. On est dans le même camp. »

Il leur fallut discuter un certain temps avant de convaincre les deux citoyens et de pouvoir poursuivre leur route vers leur Déni. Et là, l’argent de William ne servit à rien.

« Tout de même, reprit William tandis qu’ils se remettaient en marche, tu pensais vraiment pouvoir vaincre dix gardes seule ?

— Oh, soupira Kalia. C’était idiot, d’accord, mais ce n’est pas la peine d’en faire un plat. C’était une erreur d’appréciation, c’est tout.

— Je ne sais pas, répliqua le vampire. Je trouve que ça ne te ressemble pas.

— Oui, je sais. D’habitude, je baisse la tête et je me mords la lèvre. Et bien, je peux me mordre la lèvre et frapper en même temps, ce n’est pas incompatible.

— Ce n’est pas le problème. Ce n’est pas moi qui vais te faire la morale sur l’utilisation de la violence et te dire qu’il faut tendre l’autre joue. Mais ce n’est pas parce que tu es passée à un doigt de la mort que...

— Quoi ? Où est le rapport ?

— Le rapport, expliqua William, c’est qu’il arrive qu’après une telle expérience, on ait un peu tendance à se sentir invincible.

— Je ne me sens pas invincible ! Et puis, d’abord, tu es mal placé pour me donner des conseils de prudence.

— Oui, mais moi, répliqua William, j’ai de l’expérience dans le domaine. Et du sang de vampire. Excuse moi, je ne voulais pas te vexer, mais...

— Je ne suis pas vexée ! »

William et Kalia se regardèrent dans les yeux quelques secondes, puis l’elfe tourna la tête.

« Bon, d’accord, admit-elle. Un petit peu. »


*****

Alors qu’ils arrivaient dans le Déni et commençaient à se demander comment qu’est-ce qu’ils allaient bien pouvoir faire, Kalia et William tombèrent pas hasard sur Edine, qui était occupé à soigner une femme qui avait reçu un carreau dans l’épaule. Elle était loin d’être la seule, et il y avait aussi un certain nombre de blessés qui attendaient toujours qu’on leur retire un carreau ou qu’on leur fasse un pansement correct.

« Edine ? fit William. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu avec ton amie, expliqua l’orc sans se retourner. Quel bordel, hein ?

— Ouais. »

Edine termina le pansement de sa patiente, avant de se tourner vers le vampire et de le serrer dans ses bras.

« Content de te revoir, camarade.

— Moi aussi, fit William. Et surpris, aussi. »

Edine lâcha le vampire et se tourna vers l’elfe.

« Tu dois être Kalia, décida-t-il. Axelle m’a parlé de toi.

— Euh, oui, répondit l’elfe en rougissant.

— Bon, je dois vous laisser. Il y a beaucoup de monde à soigner.

— On peut peut-être vous aider ? suggéra Kalia.

— Moi, je ne suis bon que la nuit, lança William. On se retrouve plus tard ? »

Kalia le regarda partir, un peu interdite.

« Ce n’est pas un boulot pour lui, expliqua Edine. Le sang, tout ça...

— Oh.

— Tu as des notions de médecine ? demanda l’orc.

— Non, mais je connais un peu de magie noire.

— Hum, fit Edine. Nous n’avons pas de magie, au Darnolc.

— Je sais, soupira Kalia. Hum.

— T’en fais pas, lança Edine en souriant. On va se débrouiller. »