« Hmmm, ça sent bon », lança Kalia en entrant dans la cuisine. « C’est comme ça que tu t’occupes des prisonniers ?

— Ouais, répondit William tandis qu’il épluchait des pommes de terre. Je m’étais dit que j’allais leur donner quelque chose de simple à manger, et puis j’ai vu ce rôti, et je me suis dit que ce serait bête de le laisser pourrir. Surtout que vous n’avez rien du manger depuis un certain temps.

— C’est gentil », fit Axelle en entrant à son tour dans la pièce, qui était plus grande que la totalité de son appartement. « Je ne te savais pas gourmet.

— Seulement quand je vois de la bonne viande.

— Il faut qu’on parle, expliqua Kalia.

— D’accord. Mais ce n’est pas ce qu’on fait ?

— Je veux dire, qu’on parle sérieusement.

— Je suis capable de parler sérieusement en épluchant des patates, répliqua William.

— Ne force pas trop sur l’ail, à ce propos.

— Axelle ! gronda Kalia. Ce n’est pas le moment de plaisanter !

— Je ne plaisante pas. Je n’aime pas quand il y a trop d’ail dans le gratin.

— Il y a une femme qui est venue, essaya de commencer Kalia. Elle voulait donner une lettre à monsieur Dumachin. J’ai pu la convaincre de me la donner.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

— C’était de Léhen, qui lui demandait d’amener des bateaux par le sud. D’ailleurs, à ce propos, tu vois pourquoi ?

— Et bien, ils n’ont pas trente-six solutions. Soit ils font ça, soit ils tentent une brèche dans la muraille, soit de passer en force par le centre ville. L’eau, c’est ce qui leur coûterait le moins d’hommes.

— Mais il n’y a pas déjà des bateaux en ville ?

— Pas énormément, et ce sont loin d’être des navires de guerre. Sans compter qu’après les ponts, ça a été la cible prioritaire du groupe d’incendiaires de Doc.

— Doc ? demanda Axelle.

— Une femme experte en tout ce qui explose. C’est grâce à elle que les ponts ont pu être détruits si rapidement.

— Enfin, à elle et à l’état des ponts, répliqua Kalia. On ne peut pas dire que la connexion entre le Déni et le Quartier Haut ait été largement subventionnée. Bon, pour revenir à nos moutons, il y a un truc plus important. La messagère, on pense que ça pourrait être un démon.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ? demanda William en fronçant les sourcils.

— Une sensation bizarre, expliqua l’elfe. J’avais eu la même avec Axelle.

— Je pense que tu te fais des idées. Je vois mal un démon se contenter d’un rôle de messager...

— C’était un message important, objecta Axelle.

— Même. Au Darnolc, il y a un démon, et il est roi. En Erekh, il y a un démon — ou plutôt, une démone — et elle a été reine.

— Brièvement, précisa Axelle, et elle le regrette bien.

— Quoi qu’il en soit, s’il y en a une autre, je ne vois pas pourquoi elle se contenterait d’être aux ordres de Léhen.

— Peut-être qu’elle n’est pas aux ordres de Léhen ? suggéra Kalia. Réfléchis. C’est toi qui disais que Léhen avait peut-être été manipulé.

— Hmmph, soupira William, la mine sombre. Merde. Je ne voyais pas ça comme ça. Qu’est-ce qu’on fait ?

— D’abord, répondit Axelle, on mange. Ensuite, j’irais voir cette fille et je lui demanderai honnêtement si elle est un démon.

— Ce n’est pas un bon plan, objecta le vampire. Si c’est vraiment le cas, on a un avantage : on sait ce qu’elle est, et elle ne sait pas qui nous sommes. Il ne faut pas nous dévoiler.

— Tu as raison, admit Axelle. Ce n’est pas un bon plan. Mais c’est quand même ce que je vais faire. »


*****

Ce fut, effectivement, ce qu’elle fit. Après le repas, qui s’avéra excellent, elle embrassa Kalia et partit à la recherche de la messagère d’après la description que lui en avait faite l’elfe.

Elle s’était attendue à ce que ce ne soit pas facile, et ça ne le fut pas, mais par pour la raison à laquelle elle avait pensé.

Elle s’était dit que repérer une femme parmi l’entourage de Léhen sans avoir vu son visage serait difficile, mais ça ne le fut pas : il n’y avait pratiquement que des hommes autour du duc.

En revanche, elle s’était attendue à accéder facilement au palais royal, où il s’était installé, mais elle s’était trompée : il était rudement bien gardé.

Elle parvint néanmoins à entrer en utilisant une technique bien rôdée : assommer un garde pour lui prendre son uniforme, espérer avoir une allure qui fasse suffisamment masculine, et mettre hors d’état de donner l’alerte tous ceux qui la regarderaient de trop près.

Elle parvint à localiser l’appartement de la mystérieuse jeune femme peu avant la tombée de la nuit. La porte était fermée à clé, mais ce n’était pas une serrure qui allait l’arrêter.

Une fois à l’intérieur, elle tomba nez à nez avec la messagère.

« Sortez ! », fit cette dernière, qui la prenait apparemment pour un soldat de Léhen. « Je croyais avoir fermé à clé...

— Tu avais bien fermé, répondit Axelle en souriant. Et je ne compte pas sortir... »

Elle referma doucement la porte, et la verrouilla, devant le regard médusé de la jeune femme.

« Bon, on va gagner du temps, commença Axelle, avant d’ajouter avec une voix gutturale : Wr z’nccryyr Nkryyr. »

Lorsque la messagère tomba à genoux devant elle, Axelle sut que Kalia ne s’était pas trompée et qu’elle était bien un démon.

La messagère démoniaque s’appelait Béatrice et, comme s’y était attendue Axelle, était tout en bas de l’échelle démoniaque. Elle était plus haut que le damné qui est condamné à passer son existence à se faire fouetter, ou pire (en général, pire : les démons sont créatifs en ce qui concerne les châtiments corporels), mais pas de beaucoup.

Elle travaillait effectivement pour Elyar. Obtenir plus d’aveux demanda un peu plus de pression de la part d’Axelle, mais il lui suffit de menacer de la renvoyer en Enfer et de l’y torturer jusqu’à ce qu’elle parle pour qu’elle éclate en sanglots et promette de dire tout ce qu’elle savait.

Son histoire était classique : elle avait été méchante toute sa vie et avait atterri en Enfer. Elle avait ensuite été torturée, damnée, etc. pendant des siècles, servant d’esclave à un démon.

Lorsque ce dernier avait été invoqué, il avait jugé qu’il avait besoin d’un coup de main et avait choisi son esclave la plus ancienne, à laquelle il faisait le plus confiance, ou en tout cas dont il se méfiait le moins, pour aller s’infiltrer chez Léhen.

Là-bas, elle avait joué le rôle de servante avant que le duc ne la remarque et n’exerce son droit de cuissage pour la conduire dans son lit. C’est là que Béatrice avait commencé à l’influencer.

Elle s’était principalement contentée de lui rapporter des rumeurs — quitte à les inventer — racontant la collusion des intérêts de la reine et du Darnolc et vantant les mérites du petit duc.

L’objectif était d’amener Léhen à prendre le pouvoir pour que, aussitôt installé, il attaque les orcs.

« Et pourquoi ? demanda Axelle.

— Je ne sais pas. Maître Elyar ne m’a rien dit à ce sujet.

— Pour qui est-ce qu’il travaille, ton Elyar ? Qui l’a invoqué ?

— Je ne sais pas. Le maître était toujours seul lorsque je l’ai rencontré.

— Hmmm. D’accord. Autre chose ?

— Je ne sais rien d’autre. Je vous en supplie, ne me tuez pas...

— Pourquoi je le ferais ? Tu ne crois pas qu’on a des intérêts communs ? »

Béatrice ne répondit rien, mais elle ne semblait pas en être convaincue.

« Si j’arrive à vaincre ton maître, expliqua Axelle, tu n’auras plus à le servir.

— Mais il se vengera, répliqua Béatrice, lugubre.

— Je peux te protéger », suggéra Axelle.

À vrai dire, elle n’en pensait pas un mot, parce que, d’abord, elle croyait bien qu’Elyar était plus puissant qu’elle et, ensuite, parce qu’elle le voyait mal parcourir tout le chemin entre Erekh et l’Enfer pour régler son compte à une servante de rien du tout alors qu’il devait en avoir des dizaines à sa disposition.

« Pourquoi vous feriez ça ? demanda Béatrice.

— Ça va te paraître étrange, mais on n’est pas obligé d’être soumis à quelqu’un pour l’aider. L’égoïsme, le profit personnel, la trahison sont des stratégies très prisées en Enfer, mais il n’y a pas que ça. Si je t’aide quand tu en as besoin, et que tu m’aides quand j’en ai besoin, on y gagne toutes les deux. Tu vois ce que je veux dire.

— C’est très... chrétien.

— Je ne sais pas. Je ne te dis pas d’aider les autres parce que c’est bien, ou que c’est moral, ou que c’est mal de trahir quelqu’un. Je ne te dis pas de vivre dans la misère pour faire plaisir à un hypothétique Seigneur. Ce que je veux dire, c’est qu’on a des intérêts communs. Ensemble, on peut gagner, tandis que si tu restes seule, tu vas jouer l’esclave pendant des siècles.

— Je vois l’idée. Mais qu’est-ce qui me dit qu’une fois débarrassée de lui, vous ne m’éliminerez pas à mon tour ? »

Axelle haussa les épaules.

« Pas si j’ai plus à perdre qu’à gagner. Sur le long terme, je pense que la solidarité est plus rentable. Mais je comprends que tu hésites. Je pense que tu as besoin de réfléchir. Écoute, tu vois la maison où tu as apporté ton message à la fille blonde, tout à l’heure ?

— Euh, oui.

— Je suis là-bas en ce moment. Rejoins-moi si tu changes d’avis. »

Béatrice ne paraissait toujours pas comprendre.

« Le père Dutruc, la mère Dutruc, la fille Dutruc. Je les ai foutus à la cave et je loge là-bas à leur place. Retrouve-moi là-bas si tu change d’avis. »

Axelle s’éloigna, tandis que Béatrice était toujours aussi interdite. Elle avait bien compris où elle habitait, mais elle ne parvenait pas à comprendre comment elle pouvait être assez stupide pour lui révéler l’adresse de là où elle dormait.


*****

Béatrice égorgea le petit rat et traça avec son sang un pentacle presque parfait. On voyait qu’elle avait de l’expérience dans le tracé de pentacle, qui était un art plus dur à maîtriser qu’il n’y paraissait : on arrivait vite à l’épuisement des réserves en hémoglobine du petit animal, et se retrouver à devoir chasser un autre rat au milieu du rituel était ennuyeux.

« Wrh pbap’bhef, entonna Béatrice, pr’yhv dhv yvg, pbz’ceraq rg ra’ibvr ha cerzv’re ha znvy n ar’elry ng eri’revrf cbv’ag vasb ra y’rkcyvdh’nag n tntar. Dhbv, ba ir’een cyhf gneq, ur’va, bu. »

La voix d’Elyar résonna alors à l’intérieur du crâne de la jeune femme, ce qui était à la fois fort pratique pour communiquer et surtout fort désagréable.

« Parle, esclave », gronda-t-il.

Il parlait en erekhien, et pas en démoniaque, comme d’ailleurs la plupart des démons, car leur langue était peut-être belle et mélodieuse, mais elle avait tendance à faire rapidement mal à la gorge lorsque l’on n’avait pas l’enveloppe charnelle adaptée.

« Maître, fit Béatrice. J’ai reçu la visite d’une femme de notre race...

— Notre race ? s’étonna Elyar. Je n’avais pas souvenir que j’étais de la même race que toi. »

Béatrice était en effet un démon très inférieur, tandis que son maître se considérait très supérieur. Il refusait par conséquent de la considérer comme de la même race que lui, même si, scientifiquement parlant, c’était sans doute une vision erronée.

Scientifiquement parlant, d’ailleurs, la classification de race pour parler de démons et de vampires, notamment, aurait nécessité un débat approfondi ; il était cependant peu probable qu’il eût lieu un jour, la plupart des scientifiques ne croyant pas en l’existence de telles créatures.

« Pardon maître. Votre race.

— Hmmm. Voilà qui est fâcheux. Que t’a-t-elle dit ? »

Béatrice raconta la discussion qu’elle avait eue avec Axelle, et, une fois que ce fut fait, Elyar lui donna des ordres.

Elle devait recruter quelques mercenaires, ce qui était une tâche facile puisqu’elle avait tout l’or nécessaire à sa mission, et les envoyer au domicile où logeait Axelle, vers le milieu de la nuit. Là-bas, les mercenaires devaient entrer discrètement et vérifier que la jeune femme était en train de dormir, puis l’égorger proprement dans son sommeil.

Une fois qu’elle eut envoyé les hommes faire leur travail, Béatrice alla attendre, anxieuse, le résultat dans sa chambre.

Lorsqu’elle entra dans la pièce et aperçut Axelle en train de tremper, d’un air curieux, ses doigts dans le sang du pentacle qui était resté là, Béatrice pâlit et manqua de s’évanouir.

« Désolée, lança Axelle en levant la tête. Je pense que je suis moins stupide que tu ne l’as cru. »

Elle fronça les sourcils, réalisant qu’elle négligeait une possibilité.

« À moins, compléta-t-elle, que tu ne sois moins stupide que je l’ai cru, et que tu ais anticipé que je ne t’ais menti et que tu ne m’ais piégée. » Elle jeta un nouveau coup d’œil à la jeune femme. « Mais vu que tu es toujours aussi pâle, ce n’est probablement pas le cas. »