Un grincement de la porte réveilla Kalia. Axelle était toujours endormie à côté d’elle. De la lumière filtrait par les volets, ce qui indiquait a priori que le soleil s’était levé.

« Il y a quelqu’un ? demanda l’elfe.

— Tu es réveillée ? demanda William en guise de réponse. Tu vas bien ?

— Plutôt. »

Elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis des années. À l’exception de son expérience dans l’au-delà, mais ce n’était pas aussi réel. Là, elle était vivante et pouvait sentir Axelle contre elle, et ça valait largement une place dans le jardin d’Éden.

« Il est quelle heure ? demanda-t-elle.

— Midi passé.

— Déjà ? Qu’est-ce qu’il s’est passé pendant mon...

— ...absence de vie ? compléta William. Et bien, les combats ont duré toute la nuit. Nonry-est a bien encaissé, mais ça ne durera pas éternellement. Les deux inconnues, ce sont les plans de la reine et du Darnolc.

— Qu’est-ce que le Darnolc a à voir là-dedans ?

— Ce serait le moment idéal pour attaquer, non ? Ça ne me surprendrait qu’à moitié.

— Hum », fit Kalia en réfléchissant aux conséquences de cette possibilité. « Tu penses que Léhen ne serait qu’un pion ?

— Je ne sais pas. Que Léhen veuille prendre la place de la reine, ce n’est pas vraiment nouveau, mais la manière... Bah, je me fais peut-être des idées. On verra bien. Je vous laisse dormir, je vais m’occuper des prisonniers.

— Quels prisonniers ?

— Nous sommes dans le Quartier Haut, expliqua le vampire. Tu ne crois pas que les proprios nous hébergent par sympathie pour notre cause ? »

*****

William parti, Kalia décida d’arrêter la grasse mâtinée et chercha de quoi s’habiller. Ce ne fut pas une mince affaire, car la femme qui vivait là devait bien mesurer vingt centimètres de plus qu’elle. Elle parvint tout de même à trouver une chemise dont les manches ne faisaient pas deux fois la taille de ses bras et enfila un pantalon d’homme, trop large et trop long. Elle trouva une ceinture qui lui permit de résoudre le premier problème, mais restait la longueur.

« Hmmm, fit Axelle qui s’était réveillée à son tour et constatait son embarras. Tu veux que je te fasse des retouches ? »

Elle s’approcha de son amie et déchira au couteau le bas du pantalon.

« Heureusement que tu n’es pas couturière », soupira l’elfe.

Axelle ne répondit pas et se contenta de l’embrasser.

Un frappement à la porte d’entrée interrompit leur étreinte.

« Vas-y, suggéra Axelle. Dis que tu es la fille des propriétaires.

— Pourquoi moi ? protesta Kalia.

— Un, tu es habillée ; deux, il ne te manque pas un œil. Si j’y vais, l’un comme l’autre risquent de susciter des interrogations. »

L’elfe se résigna et alla ouvrir la porte à contrecœur. Elle se trouva face à face avec une jeune femme qui lui fit immédiatement penser à Axelle sans qu’elle sût dire pourquoi. C’était étrange, car elle n’avait ni la même couleur de cheveux, ni les mêmes yeux, ni le même visage, ni rien de physique en commun.

« Bonjour, fit la jeune femme. Je voudrais parler à monsieur Dulac.

— Je suis désolée, répondit Kalia, mais mon père n’est pas là en ce moment.

— Vraiment ? C’est important. Et votre mère ?

— Non plus. Ils sont sortis ce matin. Avec la situation en ville, je ne saurais pas vous dire où ils sont. Je peux peut-être vous aider ?

— Non, il faut que je lui transmette un message en mains propres. Je repasserai.

— Je suis sa fille ! s’offusqua Kalia. Je peux le lui donner !

— On ne m’avait pas parlé de vous, répliqua la messagère, qui semblait hésiter à se décharger de son fardeau sur une inconnue.

— Oh, très bien, soupira l’elfe, faisant mine de bouder. Papa va encore être content quand il apprendra qu’il n’a pas eu la lettre de monsieur de Léhen à temps. »

Kalia essaya de ne pas se mordre la lèvre en évoquant Léhen. Elle jouait à quitte ou double, et ce n’était pas son habitude.

« Tu es au courant que ça vient de Léhen ? »

Kalia fut terriblement soulagée d’avoir vu juste, mais elle essaya de ne pas le montrer.

« Papa m’a dit qu’il y aurait peut-être quelqu’un qui laisserait un message.

— D’accord, d’accord. Je te le laisse, mais tu lui donnes dès qu’il entre, d’accord ? Et tu ne l’ouvres pas ?

— Je ne suis pas idiote, répliqua Kalia en attrapant l’enveloppe.

— Je n’ai pas dit ça. Au revoir. »

L’elfe attendit quelques secondes avant de refermer la porte, afin de vérifier que son invitée surprise repartait bien.

« Pfff. Je déteste qu’on me prenne pour une gamine.

— En tout cas, tu t’en es sortie à merveille, la félicita Axelle avant de l’embrasser à nouveau. On en était où avant qu’elle nous interrompe ?

— Attends, fit Kalia en décachetant l’enveloppe. On va peut-être lire ça d’abord, non ?

— Rabat-joie.

— Et bien, souffla l’elfe en lisant la lettre. Heureusement qu’elle n’est pas arrivée à destination. Léhen demande à notre hôte de prêter des bateaux pour pouvoir traverser la Malsaine et passer par le sud de la ville.

— Tu vois que ça valait le coup de te faire passer pour une petite gamine aristocratique. Mais c’est étrange, on aurait pu penser que Léhen aurait assez de navires de son côté du fleuve, non ?

— Je ne sais pas, admit Kalia. Je ne vois déjà pas pourquoi il ne passe pas par les ponts.

— Ça, je peux te répondre : ils ont été détruits, expliqua Axelle.

— On ne me dit jamais rien, à moi. Au fait, la messagère m’a fait penser à toi.

— Ah ? Il lui manquait un œil ?

— Non, répondit Kalia. Je ne sais pas. »

Elle resta silencieuse un moment, à réfléchir, puis ajouta :

« Hum, je ressentais un peu la même chose que les premières fois où je t’ai vue...

—- Tu veux dire que tu es amoureuse d’elle ?

— Non ! L’impression que tu étais... »

Elle s’arrête et blêmit légèrement en repensant à ce qu’elle avait pu ressentir.

« Que j’étais quoi ?

— Maléfique, lâcha Kalia. Je... je crois que c’est...

— Un démon, compléta Axelle. Merde.

— Ce n’est qu’une impression. Je me trompe peut-être.

— Tu ne t’es pas trompée pour moi. Alors je crois qu’on ferait mieux de ne pas prendre ton impression à la légère... »

*****

« Hmmm, ça sent bon », lança Kalia en entrant dans la cuisine. « C’est comme ça que tu t’occupes des prisonniers ?

— Ouais, répondit William tandis qu’il épluchait des pommes de terre. Je m’étais dit que j’allais leur donner quelque chose de simple à manger, et puis j’ai vu ce rôti, et je me suis dit que ce serait bête de le laisser pourrir. Surtout que vous n’avez rien du manger depuis un certain temps.

— C’est gentil », fit Axelle en entrant à son tour dans la pièce, qui était plus grande que la totalité de son appartement. « Je ne te savais pas gourmet.

— Seulement quand je vois de la bonne viande.

— Il faut qu’on parle, expliqua Kalia.

— D’accord. Mais ce n’est pas ce qu’on fait ?

— Je veux dire, qu’on parle sérieusement.

— Je suis capable de parler sérieusement en épluchant des patates, répliqua William.

— Ne force pas trop sur l’ail, à ce propos.

— Axelle ! gronda Kalia. Ce n’est pas le moment de plaisanter !

— Je ne plaisante pas. Je n’aime pas quand il y a trop d’ail dans le gratin.

— Il y a une femme qui est venue, essaya de commencer Kalia. Elle voulait donner une lettre à monsieur Dumachin. J’ai pu la convaincre de me la donner.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

— C’était de Léhen, qui lui demandait d’amener des bateaux par le sud. D’ailleurs, à ce propos, tu vois pourquoi ?

— Et bien, ils n’ont pas trente-six solutions. Soit ils font ça, soit ils tentent une brèche dans la muraille, soit de passer en force par le centre ville. L’eau, c’est ce qui leur coûterait le moins d’hommes.

— Mais il n’y a pas déjà des bateaux en ville ?

— Pas énormément, et ce sont loin d’être des navires de guerre. Sans compter qu’après les ponts, ça a été la cible prioritaire du groupe d’incendiaires de Doc.

— Doc ? demanda Axelle.

— Une femme experte en tout ce qui explose. C’est grâce à elle que les ponts ont pu être détruits si rapidement.

— Enfin, à elle et à l’état des ponts, répliqua Kalia. On ne peut pas dire que la connexion entre le Déni et le Quartier Haut ait été largement subventionnée. Bon, pour revenir à nos moutons, il y a un truc plus important. La messagère, on pense que ça pourrait être un démon.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ? demanda William en fronçant les sourcils.

— Une sensation bizarre, expliqua l’elfe. J’avais eu la même avec Axelle.

— Je pense que tu te fais des idées. Je vois mal un démon se contenter d’un rôle de messager...

— C’était un message important, objecta Axelle.

— Même. Au Darnolc, il y a un démon, et il est roi. En Erekh, il y a un démon — ou plutôt, une démone — et elle a été reine.

— Brièvement, précisa Axelle, et elle le regrette bien.

— Quoi qu’il en soit, s’il y en a une autre, je ne vois pas pourquoi elle se contenterait d’être aux ordres de Léhen.

— Peut-être qu’elle n’est pas aux ordres de Léhen ? suggéra Kalia. Réfléchis. C’est toi qui disais que Léhen avait peut-être été manipulé.

— Hmmph, soupira William, la mine sombre. Merde. Je ne voyais pas ça comme ça. Qu’est-ce qu’on fait ?

— D’abord, répondit Axelle, on mange. Ensuite, j’irais voir cette fille et je lui demanderai honnêtement si elle est un démon.

— Ce n’est pas un bon plan, objecta le vampire. Si c’est vraiment le cas, on a un avantage : on sait ce qu’elle est, et elle ne sait pas qui nous sommes. Il ne faut pas nous dévoiler.

— Tu as raison, admit Axelle. Ce n’est pas un bon plan. Mais c’est quand même ce que je vais faire. »

*****

Ce fut, effectivement, ce qu’elle fit. Après le repas, qui s’avéra excellent, elle embrassa Kalia et partit à la recherche de la messagère d’après la description que lui en avait faite l’elfe.

Elle s’était attendue à ce que ce ne soit pas facile, et ça ne le fut pas, mais par pour la raison à laquelle elle avait pensé.

Elle s’était dit que repérer une femme parmi l’entourage de Léhen sans avoir vu son visage serait difficile, mais ça ne le fut pas : il n’y avait pratiquement que des hommes autour du duc.

En revanche, elle s’était attendue à accéder facilement au palais royal, où il s’était installé, mais elle s’était trompée : il était rudement bien gardé.

Elle parvint néanmoins à entrer en utilisant une technique bien rôdée : assommer un garde pour lui prendre son uniforme, espérer avoir une allure qui fasse suffisamment masculine, et mettre hors d’état de donner l’alerte tous ceux qui la regarderaient de trop près.

Elle parvint à localiser l’appartement de la mystérieuse jeune femme peu avant la tombée de la nuit. La porte était fermée à clé, mais ce n’était pas une serrure qui allait l’arrêter.

Une fois à l’intérieur, elle tomba nez à nez avec la messagère.

« Sortez ! », fit cette dernière, qui la prenait apparemment pour un soldat de Léhen. « Je croyais avoir fermé à clé...

— Tu avais bien fermé, répondit Axelle en souriant. Et je ne compte pas sortir... »

Elle referma doucement la porte, et la verrouilla, devant le regard médusé de la jeune femme.

« Bon, on va gagner du temps, commença Axelle, avant d’ajouter avec une voix gutturale : Wr z’nccryyr Nkryyr. »

Lorsque la messagère tomba à genoux devant elle, Axelle sut que Kalia ne s’était pas trompée et qu’elle était bien un démon.