William attrapa Gérald et le plaqua dans le renfoncement d’une porte tandis que deux gardes passaient au coin de la rue.

« Tu crois qu’ils sont dans le coup ? chuchota Gérald.

— Je suppose », répondit le vampire.

Les rues étaient désertes, et depuis qu’ils étaient sortis de l’eau, ils n’avaient croisé que des gardes. Bien sûr, cela pouvait être une coïncidence, mais c’était objectivement peu probable.

« Tu as une idée d’un endroit où aller ? demanda Gérald.

— L’Efeltawar est à deux pas d’ici.

— L’Efeltawar, répéta le jeune mage.

— C’est là où tu habites, non ?

— Là où je fais mes études. Rien de plus.

— Ouais, ben ça suffira. »

*****

Les nains géraient plutôt bien la situation. La troupe de Léhen était encore à une petite demi-heure de la Porte Est et ils paraissaient déjà fin prêts à les recevoir. Ils s’étaient placés autour de la Porte, ceux qui avaient des arbalètes ou des armes de jet en haut, et ceux qui avaient des armes de corps à corps derrière, au cas où leurs ennemis parviendraient à l’ouvrir.

D’autres personnes avaient commencé à monter des barricades, au cas où des barricades rappliqueraient depuis l’intérieur de la ville.

À vrai dire, ils géraient tellement bien la situation que Kalia se sentait tout à fait inutile. Ce n’était à vrai dire pas quelque chose de très rare, mais cette journée était suffisamment spéciale pour qu’elle eût envie de servir à quelque chose, aussi décida-t-elle de retourner au Déni voir ce qu’il se passait.

*****

Le recteur de l’Efeltawar entra dans la salle d’attente où William et Gérald patientaient depuis un quart d’heure. Il avait l’habit classique des mages, une longue robe et un chapeau blancs, et portait la non moins classique et non moins blanche barbe.

« Vous désiriez me voir ? demanda-t-il.

— Oui, répondit William. Nous nous excusons de vous déranger, monsieur, mais il s’agit d’une affaire de la plus haute importance. »

Le recteur laissa tomber son regard sur la chemise du vampire. En plus d’être trempée, elle était déchirée et maculée de sang.

« Je vois cela. D’habitude, les non-mages ne sont pas autorisés à monter. Qu’avez-vous de si important à me dire, vampire ?

— La ville est en train de subir un coup d’état », expliqua William en se retenant pour ne pas la ponctuer d’un « humain ». « Si vous ne faites rien, j’ai bien peur que la reine...

— L’Efeltawar jure allégeance à la couronne d’Erekh, coupa sèchement le vieux mage. Pas à son porteur. Ou sa porteuse, en l’occurrence. Nous resterons neutres dans ce conflit.

— Mais vous ne pouvez pas ! protesta Gérald. La reine a besoin de nous.

— Il suffit, jeune homme. J’ai dit que l’Efeltawar resterait neutre. Vous pouvez disposer. »

William haussa les épaules. L’issue de la conversation ne l’étonnait guère, à vrai dire.

« Comme vous voulez, monsieur. Gérald, tu restes ici ? Tu en as déjà assez fait comme ça, et ça pourrait être dangereux, dehors.

— Oh, d’accord, fit le jeune mage en sautant sur l’occasion. Oui, je crois que je vais rester là.

— À plus tard, alors », lança William en se dirigeant vers les escaliers. « Oh. Avant de partir. Vous n’auriez pas une cigarette, par hasard ?

— L’Efeltawar est un bâtiment non-fumeur. »

Le vampire soupira. Décidément, ce n’était pas son jour.

*****

Lorsque Kalia arriva au Déni, le quartier était en pleine effervescence. Des barricades s’étaient dressées au nord-ouest, près du centre-ville, et sur les différents ponts qui enjambaient la Malsaine.

La ville paraissait plus que jamais scindée en deux par le fleuve. À l’ouest, le quartier Haut, le centre-ville et le quartier Marchand étaient occupée par la garde et par les partisans de Léhen. À l’est, le Déni et le quartier Marchand paraissaient s’être révoltés.

Kalia réalisa qu’il y avait deux choses qui n ’allaient pas : d’abord, le palais royal était du mauvais côté, ce qui n’était probablement pas bon signe pour la reine ; ensuite, la garde se trouvait à l’ouest et l’armée de Léhen à l’est, ce qui laissait présager le pire pour les populations au milieu, ni armées ni entraînées au combat.

« Ne reste pas plantée là, lui lança le Borgne. Aide moi à bouger cette commode, tu veux ? »

Kalia hocha la tête et se plaça de l’autre côté du meuble imposant pour essayer de le pousser sur le pont.

« Comment est-ce que... commença l’elfe.

— On a lancé l’idée, coupa le Borgne. Les gens ont suivi. »

Il tira la commode contre le reste de l’assemblage hétéroclite destiné à bloquer le pont. La barricade empêcherait sans doute les gardes de passer pendant un moment, mais elle ne tiendrait pas éternellement.

« Ne te fais pas d’illusions, reprit le Borgne. Les gens en ont marre de crever de faim et d’être traités comme de la merde. Ne crois pas qu’ils font ça pour sauver les fesses de ta petite reine.

— Ce n’est pas ma reine.

— Non ?

— Non. C’est juste que je n’aime pas Léhen.

— Ce que je veux dire, continua le Borgne, c’est que si on arrive à éliminer le petit duc, il se pourrait que ça ne suffise pas que la reine se pointe avec son minois enfariné et que tout reprenne comme avant. En fait, certains pensent que la reine ou Léhen, au fond, ça ne change pas grand chose. Tu vois ce que je veux dire ? »

Kalia soupira.

« Écoutez, fit-elle en baissant la tête. Je ne travaille plus pour la reine. Je ne tiens pas à mourir pour elle. Ceci dit, il y a toute une armée à l’est et une autre à l’ouest. Alors si tu as quelque chose contre moi, dis-le clairement, qu’on ne perde pas de temps.

— Je n’ai rien contre toi. Je voulais juste que ça soit clair. S’il te venait l’idée de dire : « C’est moi qui vous ai prévenu, alors maintenant je vous demande de rentrer chez vous ». On se bat peut-être contre Léhen, mais on ne se bat pas pour la reine. On est d’accord ?

— On est d’accord, acquiesça Kalia. Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Ce n’est pas comme si mon avis avait une grande importance. »

Le Borgne se contenta de hausser les épaules.

*****

William sautait de toits en toits pour ne pas être vu des soldats. En tout cas, il avait commencé à sauter de toits en toits, mais il se contentait à présent de clopiner en se tenant sa blessure au ventre qui s’était remise à saigner.

En plus de ça, il avait affreusement envie d’une cigarette, mais il avait perdu son tabac en plongeant dans la Malsaine.

« Tu sais où tu vas ? demanda Angèle.

— Ouais. Ailleurs.

— Oh. Superbe. Brillant. Sérieusement, par là on dirait qu’il se passe quelque chose. »

William regarda vaguement dans la direction que lui montrait son amie imaginaire, mais ne vit qu’un mur qui lui cachait la vue.

« Et alors ? Je préférerais un coin où il ne se passe rien.

— On dirait qu’il y a des gens qui montent des barricades », reprit Angèle.

William se passa la main sur le menton.

« Hmmm. Ça, ça m’intéresse peut-être. »

*****

« Il y a un type qui agite un drapeau blanc, annonça Doc au Borgne.

— Quoi ? s’étonna Kalia, qui se trouvait toujours avec lui. Ils se rendent ?

— On peut rêver, répondit le Borgne en souriant. À mon avis, ils veulent juste discuter. Et je pense même qu’ils vont nous demander de nous rendre. »

Le message qu’avait transmis le soldat au drapeau blanc disait que Balthasar, le bras droit de Léhen, qui se trouvait actuellement être le responsable de la ville en attendant que le duc le rejoigne, voulait négocier. Il demandait à parler à deux personnes au maximum.

Le choix du premier délégué fut facile et se porta naturellement sur le Borgne. Pour le second, il y eut un peu plus de discussion.

« Ce serait peut-être mieux que ça ne soit pas un des Quatre, suggéra Kalia.

— Tu veux venir avec moi ? demanda le Borgne.

— Non, se défendit l’elfe. C’est juste que ce serait plus... représentatif, non ?

— Moi, je pense que tu devrais y aller, fit une femme dont le visage était vaguement familier à Kalia.

— Je ne crois pas... je ne suis pas... »

Elle soupira, et jeta un coup d’œil autour d’elle. Il y avait en tout une cinquantaine de personnes assises ou debout, formant plus ou moins un cercle. Ce n’était qu’une petite partie des révoltés du Déni, la plupart étant restés sur leurs barricades ou n’étant pas au courant de la réunion improvisée ; mais c’était déjà un début de concertation collective.

« Tu étais garde, reprit la femme. Ils t’écouteront peut-être mieux...

— Je ne crois pas. Je n’étais pas très...

— En tout cas, tu sais peut-être mieux comment ça marche... »

Kalia haussa les épaules. Ce n’était pas tout à fait faux, mais elle ne voyait pas trop ce que ça lui apporterait.

« On vote ? demanda le Borgne. Qui est pour que Kalia vienne avec moi ? »

Un certain nombre de mains se levèrent. Une légère majorité. Kalia soupira.

« Bon, si vous y tenez... »

*****

La rencontre était prévue au milieu d’un des ponts qui traversaient la Malsaine. Le Borgne et Kalia ne s’y sentaient pas vraiment à leur aise : ils étaient deux et sans armes, alors que Balthasar était venu accompagné d’un certain nombre de soldats. Il se caressait les moustaches d’un air songeur.

« Ah, vous voilà, fit-il. Vous êtes les meneurs de ce... capharnaüm ?

— Nous avons été mandatés pour discuter avec vous, répondit le Borgne. Il n’y a pas véritablement de meneur. »

Kalia ne le contredit pas, mais elle n’avait pas la même vision des choses que lui. Le Borgne était le meneur informel des Quatre, et les Quatre étaient devenus les meneurs informels du Déni. Bien sûr, il n’y avait rien d’officiel, mais elle trouvait un peu hypocrite de dire qu’il n’y avait pas de meneur du tout.

« Je vais être direct, commença Balthasar. Je n’ai pas envie d’un bain de sang. Rendez vous, et je vous promets que vous vous en tirerez à bon compte.

— Nous n’avons pas plus envie que vous de voir le sang couler, fit le Borgne. Mais nous ne voulons pas de Léhen comme roi. Nous nous battrons s’il le faut.

— Léhen est votre nouveau roi, il faudra bien vous y faire, répliqua Balthasar. Le palais royal est tombé. Ne faites pas les idiots. Vous n’avez pas d’armes et vous êtes moins nombreux que nous. Vous êtes même obligés de faire monter vos femmes sur vos barricades.

— Et bien, fit Kalia, ce serait un peu idiot de nous passer de la moitié de la population, non ?

— Et puis, ajouta le Borgne, je vous rappelle que le Quartier Nain regroupe un certain nombre des forges où sont produites vos armes.

— Les armes ne servent à rien si on ne sait pas s’en servir. Vous ne pouvez pas vaincre, soyez lucides.

— Je ne sais pas si nous pouvons gagner », admit Kalia, qui était en fait persuadée qu’ils ne pouvaient que perdre, « mais nous pouvons être une sacrée épine dans le pied de Léhen si la reine réapparaît. Parce que vous ne l’avez pas eue, n’est-ce pas ? »

L’homme grimaça, ce qui conforta la supposition de l’elfe. Il lui semblait bien qu’il n’avait parlé que de la prise du palais royal et pas de la mort de sa majesté.

« Vous serez bien avancés si vous êtes morts, répliqua Balthasar.

— Pour être franche, reprit Kalia, nous nous moquons un peu de la personne qui porte la couronne, à condition d’avoir un certain nombre de.... garanties.

— Des garanties ? De quoi vous parlez ?

— Par exemple, la garantie que l’impôt pour l’église, supprimé en 1734, ne sera pas restauré. Globalement, depuis la mort du dernier roi, la charge de l’impôt s’est un peu déplacé vers les classes les plus riches ; nous voulons être sûrs que cela ne s’inversera pas.

— Hmph, fit Balthasar.

— De même, reprit l’elfe, nous voulons aussi être sûres que les lois concernant les femmes ne soient pas rétablies.

— Hmph, répéta Balthasar. Rien que ça ?

— Non, répondit le Borgne. Nous devons en discuter plus profondément entre nous, mais il y aura certainement d’autres choses.

— Je vais être franc. Je me moque un peu de ces questions économiques et politiques. Mais il est peu probable que mon maître accepte toutes vos revendications.

— Écoutez, fit Kalia. On discute avec nos compagnons, vous discutez avec votre maître, et on en reparle ? En attendant, on reste... disons, en trêve ? »

Le Borgne lança un regard mauvais à la jeune fille. Balthasar, lui, souriait.

« On dirait que vous n’êtes pas franchement sûre que le rapport de forces soit en votre faveur.

— Je ne suis jamais sûre de grand chose, répondit Kalia en baissant la tête. Ce dont je suis sûre, c’est que je n’ai aucune envie d’avoir des morts sur la conscience, qu’ils soient de notre côté ou du vôtre.

— Bien sûr, fit Balthasar, toujours souriant. Soyez rassurée, jeune fille. Je ne lancerai pas l’assaut avant notre prochain rendez-vous. »

*****

« Je suis désolée, lança Kalia au Borgne tandis qu’ils repartaient. Je n’avais pas réalisé qu’en disant cela, je nous faisais passer pour plus faible que...

— Que quoi ? On n’aura pas de quoi tenir très longtemps, c’est vrai. Et je pense que Balthasar le sait. On n’a pas vraiment de quoi bluffer. Au contraire, peut-être : s’ils nous sous-estiment, il pourrait faire quelques erreurs.

— Je ne crois pas qu’il soit idiot.

— Balthasar, non. Mais Léhen devient stupide dès qu’il est un peu en colère.

— Tu le connais ?

— Les Quatre ont servi sous ses ordres pendant la dernière guerre avec le Darnolc. Avant de déserter. »

Kalia le regarda, un peu étonnée.

« Évidemment, ajouta le voleur, ça ne nous rajeunit pas. »

*****

« On fait une nouvelle réunion, annonça le Borgne. Tu viens ?

— Je ne crois pas, répondit Kalia. Je vais aller voir ce qu’il se passe dans le Quartier Nain. L’armée de Léhen doit être arrivée à la Porte Est.

— Dis leur de lever des barricades près du centre ville, pour faire la jonction avec nous.

— J’y penserai. »

L’elfe se dirigea à grands pas vers le Quartier Nain. Alors qu’elle quittait le Déni, elle croisa William, mouillé et ensanglanté.

« Will ? Ça n’a pas l’air d’aller.

— Ça ira mieux dès qu’il fera nuit ».

Kalia leva les yeux. Le soleil brillait encore dans le ciel, brûlant la peau du vampire. Ce devait être le milieu de l’après-midi.

« Il faudrait déjà que tu tiennes jusqu’au crépuscule. »

William haussa les épaules.

« Ne t’en fais pas pour moi. Par contre, tu n’aurais pas une clope ?

— Non. Désolée. Tu as des nouvelles de la reine ?

— Pas depuis que je suis sorti du palais. Je pense qu’elle s’en est tirée. Elle est avec Armand et son garde du corps.

— Bien. Écoute, je dois y aller, on se retrouve plus tard ? »

Le vampire regarda quelques instants la jeune fille qui se dirigeait à bonne allure vers la Porte Est. Puis il haussa les épaules et repartit en quête d’une cigarette.

*****

Lorsque Kalia arriva près de la Porte, l’humeur était fort joyeuse. Elle dut demander plusieurs fois avant que quelqu’un veuille bien lui expliquer la raison de cet enthousiasme.

« On a gagné ! lui expliqua un nain. L’armée s’en va ! »

Kalia le dévisagea, perplexe, et répéta bêtement :

« L’armée s’en va ?

— Ouais. Ils ont essayé de démolir la porte, mais on les a arrosés de pierres et de carreaux. Alors, ils sont partis. »

Kalia fronça les sourcils. Elle avait du mal à y croire. Elle s’élança vers la Porte Est et monta quatre à quatre les marches qui menaient en haut du rempart.

Les troupes, effectivement, s’éloignaient de la Porte. De la Porte, mais pas de la ville : ils la contournaient simplement. Ce qui voulait dire qu’ils arriveraient bientôt à la Porte Sud, qui se trouvait du mauvais côté de la Malsaine, c’est à dire celui où se trouvaient les partisans de Léhen. Autant dire qu’il y avait peu de chance qu’elle soit fermée.

*****

Le duc de Léhen traversa la place et alla rejoindre Balthasar, qui l’attendait, anxieux. Le duc avait l’air irrité à cause de son petit détour forcé. Balthasar n’aimait pas cela : la situation était déjà suffisamment compliquée sans qu’il ait à gérer l’humeur de son maître.

« Où en est-on ? demanda simplement ce dernier.

— La situation est sous contrôle. Nous avons...

— Sous contrôle ? » s’étrangla Léhen. Il tendit la main vers le Déni et les barricades qui étaient visibles sur les ponts. « Vous appelez ça contrôler la situation ? »

Balthasar soupira.

« Ce n’est pas si catastrophique. Je pense qu’on peut s’en sortir en négociant. Ils savent qu’ils ne tiendront pas éternellement. Si on lâche sur quelques points...

—- C’est cela que vous suggérez ? cracha Léhen. Que je lâche sur certains points ? Pour les inciter à recommencer ?

— C’est que....

— Nous les écraserons, répliqua Léhen. Nous sommes plus nombreux et mieux armés qu’eux.

— Mais...

— Et la reine ? Vous l’avez éliminée ?

— Pas physiquement, répondit Balthasar. Mais nous tenons le palais royal. Elle ne sera pas une nuisance.

— Mais bon sang ! tonna Léhen. Êtes vous incapable ? Vous savez très bien ce qu’il se passera si elle réapparaît !

— Ne vous en faites pas. Si elle réapparaît, nous l’éliminerons. Si elle est intelligente, elle disparaîtra dans la nature.

— Je ne peux pas me permettre de prendre des risques, répliqua le duc plus calmement. Je veux que vous la retrouviez et que vous l’éliminiez.

— Personnellement ?

— Oui. Prenez quelques hommes et retrouvez la. Je vais moi-même m’occuper de la chienlit qui est en train de ravager l’autre côté de la ville.

— Monsieur, je dois vous dire que je ne pense pas que c’est une bonne idée.

— Il me semble, trancha sèchement Léhen, que c’est moi qui prend les décisions.

— Vous avez raison, monsieur. Je vais me mettre au travail immédiatement. »

*****

Kalia courut jusqu’aux barricades et s’effondra pratiquement, à bout de souffle, devant le Borgne.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda ce dernier.

— L’armée... elle contourne la ville...

— ... et elle arrive par la Porte Sud. Oui, fit le Borgne, je le vois bien. »

Kalia grimaça, reprit un peu son souffle, et demanda :

« Ils sont déjà là ?

— Léhen et les cavaliers. Les autres doivent suivre, j’imagine.

— Merde.

— Effectivement.

— Tu penses que Balthasar tiendra parole.

— Oh, oui. Il ne lancera pas l’assaut. Il n’aura pas à le faire puisque Léhen est arrivé pour prendre le commandement à sa place. Le connaissant, il va vouloir nous rayer de la carte.

— On n’aura pas eu le temps de figurer sur une seule carte, fit Kalia, lugubre. On devrait peut-être se rendre.

— Vas-y si tu veux. Mais la plupart des gens n’ont plus rien à perdre, de toutes façons.

— À part la vie, répliqua l’elfe en se mordant la lèvre.

— Tu es libre d’abandonner, répliqua sèchement le Borgne.

— J’ai peur ! cria Kalia. J’ai peur de mourir, peur que d’autres meurent ! »

Un certain nombre de personnes se retournèrent, étonnées. Kalia baissa la tête et la voix, un peu honteuse.

« Désolée. Mais je ne veux pas....

— Tu ne veux pas te battre, compléta le Borgne. J’avais compris. Tu es contre Léhen, mais tant que ça ne coûte rien.

— Et toi, tu penses qu’il faut se battre à n’importe quel prix ? Y compris s’il n’y a aucune chance de gagner et si ça doit coûter la vie à nos compagnons ?

— Je ne force personne à se battre. Je ne te force pas à te battre. Tu peux aller te rendre. Ce sont tes collègues, ils devraient être compréhensifs. »

Kalia leva les yeux et lui jeta un regard assassin. Elle n’était pas très douée pour ça, étant donné qu’elle gardait habituellement la tête baissée, mais c’était l’intention qui comptait.

« C’est ce que tu penses ? demanda-t-elle. Que je vais me rendre ?

— Je ne pense pas que tu iras jusqu’au bout. Ça se voit dans tes yeux.

— Mes yeux ? répéta Kalia, stupéfaite. Et bientôt, tu vas me sortir qu’il me manque les couilles ?

— Non. Il y a des tas de femmes qui sont prêtes à se battre. Mais je ne crois pas que ce soit ton cas. Ne le prends pas mal.

— Et je devrais le prendre comment ? répliqua Kalia.

— Comme un conseil. Si tu n’es pas prête à te battre, ce n’est pas la peine de rester.

— C’est ça, fit l’elfe en commençant à s’éloigner. Un conseil.

— Où tu vas ?

— Voir mes anciens collègues. C’est bien ce que tu veux, non ?

— Tu fais ce que tu veux. Au fait, il y a un type qui est passé. Un ami à toi, je crois. Mouillé. Je lui ai filé un clope et il est parti.

— Parti ? Où ça ?

— De l’autre côté. Il disait qu’il allait porter la révolution dans le reste de la ville. »

Kalia ne put s’empêcher de sourire. C’était bien William. Malheureusement, c’était totalement suicidaire. D’un autre côté, la moitié de la ville avait des penchants suicidaires en ce moment, alors c’était peut-être normal.

*****

William essayait de marcher dans l’ombre. Il était parmi les meilleurs pour se fondre dans l’obscurité, devenant pratiquement invisible pour l’œil non expert.

L’ennui, c’était qu’il faisait jour et qu’il y avait par conséquent assez peu d’obscurité. Le peu d’ombre qui restait lui permettait peut-être que sa peau brûle un peu moins, mais certainement pas de passer inaperçu.

Le fait qu’il soit blessé et encore humide ne l’aida certainement pas. Ce n’est donc pas par manque d’effort ou par incompétence qu’il fut repéré, mais simplement parce que les circonstances jouaient contre lui.

Il parvint tout de même à traverser une grande partie du Quartier Haut, et à expliquer à une poignées de personnes assez peu réceptives qu’ils pouvaient lutter contre Léhen en rejoignant le Quartier Nain ou le Déni. Mais le petit groupe de Balthasar finit par lui tomber dessus.

« Tiens, tiens, tiens, lança ce dernier alors que ses soldats tenaient le vampire en joue avec leurs arbalètes. Le nouveau chien-chien de l’ancienne.

— Oh, fit William en montrant ses canines. L’ancien chien-chien du nouveau roi. »

Balthasar secoua la tête et fit un petit signe de la main. Deux soldats firent décharger leur arbalète, atteignant le vampire à l’estomac et à l’épaule.

« Tss, tss. Vous n’êtes pas vraiment en position de m’intimider, monsieur Wolf. Je vais vous poser une seule question. Si vous tenez à la vie, vous feriez mieux d’y répondre. Où est la reine ?

— Je ne tiens pas franchement à la vie, répliqua le vampire avec un petit sourire ensanglanté. Alors, allez vous faire mettre. »

*****

« Louis ? s’étonna Kalia alors qu’elle s’approchait de la barricade. Qu’est-ce que tu fais ici ?

— La même chose que tout le monde, je crois.

— Je croyais que tu trouvais que Léhen ferait un bon roi ?

— Je crois que j’ai changé d’avis. Tu avais raison. Je fais mon travail en empêchant les habitants du quartier de se faire transformer en viande froide. »

Kalia jeta un coup dóe il à travers les interstices dans la barricade. De l’autre côté du pont se tenaient des gardes. Malgré la distance et sa mauvaise vue, il lui semblait reconnaître le capitaine, monté sur un cheval. Aider Léhen lui avait apparemment permis une petite promotion.

« Tu es prêt à te battre contre des collègues, alors ?

— S’ils attaquent, je me défendrai.

— À propos de collègue, demanda l’elfe en baissant la tête. Maxime, il...

— Il s’en tirera, répondit sèchement Louis. Avec quelques dents en moins, mais il s’en tirera.

— Je suis désolée. Je...

— J’ai toujours du mal à croire que tu as pu faire un truc pareil. Ça ne te ressemble pas. »

Kalia haussa les épaules.

« Moi non plus. Si ça se trouve, ça ne se voit même pas dans mes yeux. »

*****

Le soldat commença à tirer la corde, qui glissa autour d’une poulie et éleva les pieds de William de quelques centimètres, provoquant sa chute contre le sol poussiéreux.

Ensuite, le soldat continua à tirer et William monta progressivement, la tête en bas. Lorsque ses poignets furent à la bonne hauteur, le garde sortit sa dague et les lui entailla, avant de retourner s’adosser au mur, à côté de son collègue.

Pour ce que le vampire en avait compris, l’idée de ce petit manège était de pendre, dans une position humiliante et douloureuse, c’est à dire nues et la tête en bas, les personnes responsables des désordres dans l’est de la ville jusqu’à ce qu’ils se vident de leur sang.

William n’était pas véritablement responsable de ces troubles, mais, apparemment, les gens du Quartier Haut tenaient à voir que les soldats avaient les choses en main, aussi la notion de « responsable » s’était considérablement élargie. William n’était pas seul, la place étant hérissée de mats déjà à moitié occupés par leur sinistre charge.

Le vampire soupira. La fin d’après-midi allait être longue. Comme si ça ne suffisait pas, Angèle était toujours à côté de lui.

« Je suis dans la merde, souffla le vampire avant qu’elle n’ait parlé. Je sais.

— Mais tu as connu pire. C’est ça ?

— Si j’arrive à tenir jusqu’à la nuit...

— Tu auras toujours l’air idiot ? compléta la jeune femme.

— Ouais, admit William. Mais au moins, je serai vivant. Au moins à moitié.

— Mais pour ça, il faudrait encore que tu tiennes pendant les quelques heures de soleil. D’ailleurs, tu as la peau toute rouge.

— Le plus dur, soupira le vampire, ça va être de tenir tout ce temps sans fumer. »

*****

Les gardes, menés par le capitaine, commençaient à s’avancer sur le pont. Kalia reconnut un certain nombre de ses anciens collègues.

Il y avait quelques drapeaux aux couleurs du duché de Léhen : blancs avec un aigle jaune.

Kalia décida de les imiter et déchira un morceau de tissu noir qu’elle accrocha à un manche à balai. Elle ne savait pas trop si c’était pour symboliser la colère ou la mort imminente, mais elle trouvait que la couleur allait bien aux circonstances. Accessoirement, elle portait un manteau trop long pour elle qui se trouvait être noir.

Une fois qu’elle eut réalisé son drapeau de fortune, Kalia escalada la barricade et redescendit de l’autre côté, sous les regards surpris de ses compagnons et des gardes ennemis.

Elle s’avança vers ces derniers et, fait surprenant, atteignit indemne le tiers du pont, où elle se trouvait presque face à face avec les gardes.

«  ! lança l’un d’entre eux, goguenard. Pour se rendre, c’est le drapeau blanc, pas le noir. »

L’intérêt du drapeau était en fait relativement limité. Elle voulait juste montrer au Borgne qu’elle n’était toujours pas avec les partisans de Léhen.

« Je ne compte pas me rendre, répondit-elle. Je veux juste dire quelque chose. Je connais un certain nombre d’entre vous. On a travaillé ensemble. On ne peut pas dire qu’on était franchement amis, mais est-ce qu’on a vraiment besoin de s’entre-tuer ?

— Rends-toi. On n’aura pas à te tuer.

— Derrière ces barricades, continua Kalia, se trouvent des gens qui pourraient être vos amis, vos parents, voire vos enfants. Vous allez les tuer aussi ? Tout ça parce qu’ils ne soutiennent pas le coup d’état de Léhen ?

— Faites la taire », lâcha le capitaine.

Un certain nombre d’arbalètes se levèrent vers la jeune fille, qui déglutit. Elle laissa tomber son « drapeau » et écarta les bras, paumes tendus vers l’ennemi.

« Je ne suis pas armée. Je ne suis pas une menace. Vous allez me tirer dessus ? »

Aucun carreau ne partit. Kalia s’autorisa un léger soupir. C’était le passage critique de son plan. Si on pouvait appeler « plan » une idée qui avait émergé sur un coup de tête parce que le Borgne l’avait vexée.

Risquer sa vie pour prouver que ses yeux ne suffisaient pas à la juger, c’était sans doute idiot. Mais, quitte à mourir, il lui paraissait aussi efficace d’essayer de persuader ses anciens collègues de laisser tomber leur « pacification » de la ville que de se battre à un contre dix avec une arme de fortune dont elle ne savait pas se servir.

Peut-être que si Kalia avait pu débattre plus longtemps avec ses adversaires, elle aurait effectivement obtenu quelques résultats. Peut-être même que le fait qu’aucun d’eux n’ait encore tiré était déjà un résultat en soi.

L’ennui, c’était que, si aucun des gardes n’avait obéi à l’ordre du capitaine, ce dernier possédait aussi une arbalète.

Le carreau s’enfonça dans la poitrine de Kalia, lui déchirant le poumon gauche.

« Comme on dit, fit le capitaine alors qu’elle s’écroulait, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. »

*****

William s’aperçut que le soldat était en train de pendre une nouvelle victime à côté de lui.

« T’aurais pas une... » demanda-t-il en tournant la tête, avant de s’arrêter en réalisant qu’il s’agissait de Kalia.

Elle était inconsciente et mal en point. Le carreau avait été retiré de sa poitrine, mais elle saignait et, surtout, paraissait avoir beaucoup de mal à respirer.

Sans soin et dans cette position, elle ne tiendrait probablement pas le coup plus de quelques minutes.

« Non, reprit William. Je t’ai déjà demandé. »

Une demi-heure plus tard, Angèle annonçait froidement :

« Son cœur s’est arrêté de battre. »

William grimaça. Vu son état, la mort de Kalia n’était pas une suprise, mais elle lui faisait tout de même mal.

« Ils le paieront », murmura-t-il.

Angèle hocha la tête.

« Oh, je n’en doute pas. Tu es super bien parti pour la venger. Même si tu arrivais à survivre jusqu’à la tombée de la nuit, je doute que tu ais assez de force dans les abdominaux pour atteindre la corde et te détacher.

— Ce que j’aime bien avec toi, souffla le vampire, c’est que tu es toujours là pour me remonter le moral dans les coups durs. »