Remarque : il y a eu quelques modifications sur certains épisodes depuis leur publication ici. La plupart des cas ça n'a pas grande importance, mais pour ce passage, il peut être plus compréhensible d'avoir lu le passage suivant, inséré dans l'épisode 3.6 :

Kalia entra dans la taverne « Aux vieux brigands », se dirigea vers le comptoir, et demanda une bière au serveur.

Il s’appelait Le Borgne, elle le savait. Il était plutôt connu dans le quartier du Déni, comme le reste des Quatre, d’ailleurs.

Il avait la cinquantaine passée, des cheveux blancs et de grandes rouflaquettes de la même couleur, et des yeux bleus. Il pouvait d’ailleurs sembler étrange à prime abord qu’un homme s’appelant Le Borgne en ait deux, mais il y avait quantité de choses plus étonnantes dans la cité.

« Tu ne portes pas d’uniforme, fit-il, mais il me semble que tu es une garde. Je me trompe ?

— Non, fit Kalia. Et alors ?

— Et alors les gardes ne sont pas les bienvenus ici. »

L’elfe haussa les épaules. Elle s’en était un peu doutée, elle devait l’admettre. Dans le Déni, les gardes étaient les bienvenus à peu d’endroits, et à très peu où les patrons se revendiquaient ouvertement « brigands ».

« Je ne ferai pas d’histoire, d’accord ? Je veux juste une bière. Je ne viens arrêter personne.

— Ça ne change rien au problème. Je vais te demander de t’en aller. »

Kalia soupira.

« Je ne suis pas d’humeur, d’accord ? fit-elle. Je veux juste une bière, et cette taverne est la plus proche. Point. C’est quoi, le problème ? Je sais que vous êtes des hors-la-loi. Tout le monde le sait.

— Je suis désolé, fit Le Borgne, mais c’est comme ça. Pas de garde ici. Ça met les clients mal à l’aise. »

Kalia se retourna. Il n’y avait que trois clients, et deux autres membres des Quatre.

« Pour le monde qu’il y a, vous pourriez...

— C’est comme ça, fit Le Borgne, catégorique. On ne va pas débattre toute la nuit. Brute ? »

Kalia se tourna vers Brute, un colosse qui devait mesurer plus de deux mètres de haut et qui était, en quelque sorte, le videur du lieu.

« C’est bon, abandonna-t-elle. Je vais réussir à sortir toute seule. »

*****

« Je te trouve dur, quand même, Le Borgne, fit Boiteux.

— On a dit qu’on ne laissait pas rentrer de gardes, répliqua Le Borgne en essuyant un verre. Je ne laisse pas rentrer de gardes. Où est le problème ?

— On pourrait faire une exception, protesta Boiteux.

— Évidemment, on pourrait. On pourrait aussi aller se rendre et avouer tous les crimes qu’on a commis. »

Il y en avait un paquet. Les Quatre étaient un vieux groupe de voleurs. Ils avaient commencé ensemble vers la fin de la dernière guerre contre les orcs, il y avait plus de vingt ans.

Ils étaient devenus populaires parce qu’on les considérait en général comme des bandits aux grands cœur. Ils avaient en effet commencé à voler aux riches et à donner aux pauvres. Ils avaient surtout commencé et peu terminé, et avaient beaucoup plus volé aux riches que ce qu’ils avaient donné aux pauvres, mais beaucoup de gens les appréciaient quand même.

Et puis, un jour, ils s’étaient rendus compte qu’ils avaient tous vieilli et n’avait plus l’âge de faire des pirouettes. Ils avaient donc monté une taverne dans le Déni.

« Elle est pas comme ça, fit Boiteux. L’autre jour, mon engin est tombé en panne. Elle a aidé à me trimballer chez les nains. »

Les Quatre avaient un problème avec les noms. D’abord, ils s’appelaient les Quatre, alors qu’ils étaient cinq. Le Borgne n’était pas borgne, mais, dans sa jeunesse, portait un bandeau noir sur l’œil gauche lorsqu’il commettait ses méfait, pour qu’on en recherche un.

Quand à Boiteux, il n’était plus boiteux depuis qu’il avait totalement perdu l’usage de ses jambes. Il se servait maintenant d’une espèce de fauteuil roulant artisanal pour se déplacer. Les gens évitaient de s’en approcher de trop près, parce que la rumeur disait qu’il y avait caché des pièges.

Dans la bande, il y avait aussi Brute, qui était en réalité, lorsqu’on le connaissait bien, aussi gentil que musclé. Tombeuse était la charmeuse du groupe, ou plutôt avait été. Et, pour finir, il y avait Doc, la petite jeune du groupe — à peine la quarantaine, qui n’avait rien d’une doctoresse mais aimait jouait avec des potions, surtout lorsqu’elles faisaient « boum ».

« Qu’elle soit gentille ou pas, ce n’est pas le problème, fit Le Borgne. Pas de gardes ici.

— Ah ! fit Boiteux. T’es vraiment têtu comme une mule, hein ? »


Voilà, donc ça c'étit la partie de l'épisode 3.6. Maintenant, l'épisode du jour, c'est à dire le 3.15 (comment ça, c'est pas simple ?) :


Kalia entra dans la taverne « Aux vieux brigands ».

La dernière fois, on ne l’avait pas laissée entrer. Mais les choses avaient changé, depuis. Elle n’était plus garde. Elle espérait du coup qu’elle pourrait au moins prendre un verre.

« Salut », fit-elle en s’accoudant au bar.

Derrière le comptoir, Le Borgne s’arrêta d’essuyer une assiette.

« Salut. Je te l’ai déjà dit, on ne veut pas de gardes ici.

— Je ne suis plus garde », répliqua Kalia.

Le Borgne hocha la tête, et rangea l’assiette.

« On est des voleurs retraités. Et on sert pas mal de voleurs, ou de voleurs retraités. Alors on ne veut pas de gardes. Ni de gardes retraités.

— Je suis un peu jeune pour la retraite, répliqua Kalia.

— Mais je suis sûre que tu as compris ce que je voulais dire. »

L’elfe soupira. Elle n’avait pas de temps à perdre. Léhen préparait un coup d’état. Et elle ne se voyait pas l’affronter à jeun.

« Écoutez, j’ai fait quelques jours de prisons...

— J’ai fait quelques années », coupa Le Borgne.

Kalia haussa les épaules, prête à abandonner.

« D’accord. Ce n’est pas comparable, mais...

— Oh, ce n’est pas la taille qui compte, fit Le Borgne. Tu veux quoi ? C’est la maison qui offre. »

Kalia sourit, un peu surprise.

« Quelque chose de fort. »

Le Borgne se tourna et examina ses bouteilles pendant quelques secondes. Il hésita un peu, puis en prit une qui ne portait pas d’inscription. Mais on pouvait tout de même la distinguer des autres parce qu’il y avait un serpent à l’intérieur.

Il servit un petit verre, et le tendit à l’elfe, qui l’avala cul-sec. Son visage se colora instantanément. De même que ses yeux.

« Ah, fit Le Borgne. C’est pas de la piquette.

— Non, admit Kalia en toussant. Mais ça va mieux.

— Ça a n’a pas l’air d’aller très fort, quand même.

— Pas franchement. Il paraît que Léhen prépare un coup d’état. Et que c’est pour aujourd’hui.

— Et ? demanda Le Borgne. Qu’est-ce que ça changera ? Quand on est hors-la-loi, un roi ou un autre, ça revient au même.

— Vraiment ? » demanda Kalia.

Ça ne lui paraissait pas franchement vrai. La reine tolérait un quartier comme le Déni, où la garde avait assez peu de pouvoir, parce qu’y faire respecter la loi serait trop coûteux. Une descente pour arrêter, par exemple, les Quatre, entraînerait probablement des émeutes qu’elle ne voulait pas avoir à gérer.

Léhen voyait peut-être les choses de manière moins pragmatique. Il n’était pas réputé pour être tendre.

« Bon, pas tout à fait, admit Le Borgne. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est pas cinq vieux croûtons qui vont arrêter une armée. Et encore moins une elfe naine. »

Kalia lui jeta un regard mauvais. Certes, elle n’était pas grande pour une humaine, ce qui revenait pour une elfe à être carrément petite. Mais tout de même.

Et puis elle réalisa qu’elle pouvait interpréter différemment la phrase du Borgne. Probablement pas comme il l’entendait, mais peu importait. D’un certain point de vue, elle pouvait effectivement être considérer comme une naine. Non pas à cause de la taille, mais parce que les nains l’avaient acceptée. Elle n’était peut-être pas autant acceptée qu’un « vrai » nain, mais c’était toujours mieux que chez les humains et chez les elfes.

Or, le quartier nain était situé au nord du Déni. Les deux quartiers étaient situés de part et d’autre de la Porte Est.

Si Kalia avait bonne mémoire, le duché de Léhen se situait vers l’est de Nonry. Léhen allait avoir besoin d’une armée pour épauler la garde. Tout le monde ne l’accepterait pas forcément naturellement comme roi et, surtout, la reine devait encore avoir quelques atouts dans sa manche.

Il était donc probable que Léhen enverrait l’armée de son duché. Tous les seigneurs en avaient une plus ou moins conséquente, et celle de Léhen ne devait pas être la plus ridicule. Pour entrer dans la capitale, elle passerait probablement par la Porte Est. La porte n’était jamais fermée, et, si les gardes étaient partisans de Léhen, elle ne le serait sans doute pas.

À moins que quelqu’un d’autre ne la ferme. Elle ne pouvait pas le faire seule, mais Léhen n’aimait pas les nains et ces derniers en étaient consciences. Il y avait un coup à tenter.

Ça ne changerait peut-être pas grand chose, parce qu’il suffirait que les soldats contournent par le sud ou par l’ouest, voire tentent le passage en force, mais ça pourrait peut-être donner du temps aux alliés de la reine. En espérant qu’il y en avait.

« Je dois y aller. À la prochaine », lança Kalia en se précipitant hors de la taverne.

Le Borgne ne put s’empêcher de sourire. Tant d’excitation, ça lui rappelait sa jeunesse.

*****

William entra en trombe dans le bureau de la reine. Elle était en réunion avec Gérald et Armand. Toujours à propos de l’Élu qui devrait porter l’épée de Lumina.

« Vous n’avez pas appris à frapper ? demanda la reine en se tournant vers le vampire. Nous étions en réunion...

— Nous sommes attaqués, mademoiselle, coupa William. Vous devriez vous enfuir.

— C’est ridicule. Je ne compte pas abandonner la couronne. »

Il y eut une détonation. Gérald et Armand se précipitèrent aux fenêtres, mais William se contenta de regarder dans le vide.

« C’est un mage, fit Angèle. Habillé en noir. Pas commun. Ils arrivent dans la cour.

— Ils ont un mage, relaya William. Mademoiselle... »

La reine grimaça. La menace semblait sérieuse.

« Gérald ? demanda-t-elle. Tu penses que tu peux le battre ?

— Je ne sais pas, majesté, répondit le jeune homme. Je ne suis qu’un étudiant, je...

— Combien d’hommes en face ? demanda subitement William.

— Comment on le saurait ? » fit Armand, mais ce n’était pas à lui que le vampire s’adressait.

Angèle disparut, puis réapparut quelques secondes plus tard.

« Une cinquantaine, plus les gardes royaux. Ils sont dans le coup.

— La garde royale vous a trahie, mademoiselle, fit William. Vous devez partir.

— Ne dis pas merci, surtout », grommela Angèle.

Lucie de Guymor joignit ses mains et ferma les yeux.

« Très bien. Je suppose qu’il vaut mieux prendre la tangente.

— Armand, va avec elle, suggéra William. Je vais les retenir avec Gérald.

— Euh, je ne sais pas si... protesta Gérald.

— Mais si, fit le vampire en l’attrapant par le coude. Montre leur ce que tu vaux en magicien. »

Ils sortirent du bureau tous les deux, laissant la reine seule avec Armand. Ce dernier remarqua alors à quel point elle était pâle.

« Les gardes royaux, fit-elle. Je ne pensais pas qu’ils me trahiraient.

— Il faut partir, majesté », fit le garde du corps.

Il s’était tu jusque là. À vrai dire, personne n’y avait fait attention. Il n’était pas invisible, mais il savait se faire oublier et rester immobile et silencieux des heures durant.

« Et toi ? demanda la reine. Tu es sûr que tu ne veux pas changer de camp ?

— Non, majesté. Mais si nous nous en sortons, je vous demanderai une augmentation. »

*****

Kalia voulut grimper sur la Porte Est pour vérifier si l’armée de Léhen approchait et, si oui, savoir à quelle distance elle était. Elle ne put le faire car des gardes l’en empêchèrent. Tous les accès à la Porte étaient bloqués.

A priori, cela confirmait son hypothèse. Léhen allait venir par là. À moins qu’il ne soit déjà en ville et qu’il attende les renforts.

Dans tous les cas, il lui fallait trouver un moyen de fermer la Porte.

*****

Boiteux approcha son fauteuil du comptoir en grinçant.

« Qu’est-ce qu’elle voulait, la gamine ? demanda-t-il.

— Boire un coup, répondit Le Borgne.

— J’avais entendu. Mais elle a bien parlé de Léhen ?

— Oui.

— C’était bien lui, l’enfant de salaud qui avait voulu nous faire passer en cour martiale pendant la guerre ?

— Oui, Boiteux.

— Et qu’est-ce qu’il a, ce Léhen ? »

Le Borgne soupira. Boiteux était le doyen du groupe, et il lui arrivait effectivement parfois d’avoir des trous de mémoire et des problèmes d’audition, mais c’était très sélectif.

« Je sais que t’as tout entendu. Où tu veux en venir ?

— Ben, fit Boiteux, on pourrait peut-être se payer une revanche.

— Il a une armée, répliqua Le Borgne. Et il sait s’en servir.

— Tu te rappelles, la fois où on avait volé ce bijou qui appartenait à la femme du général Boule ?

— Je m’en souviens.

— Il n’avait pas été content, fit Boiteux. Il avait envoyé des tas de gars à nos trousses.

— Exact. Et ?

— Et, ben, on s’en est tiré, non ? »

Le Borgne soupira. Il voyait trop bien où Boiteux voulait en venir. Il le comprenait. Il n’aimait pas Léhen non plus, et l’idée de lui mettre des bâtons dans les roues ne lui déplaisait pas. Mais c’était du suicide.

« On était tous plus jeunes, à l’époque.

— Ah ! répliqua Boiteux. Maintenant, on a de l’expérience en plus. »

*****

La forge Durfer était un endroit impressionnant. C’était un énorme bâtiment, dans lequel quelques centaines de nains battaient le fer à l’unisson dans un bruit assourdissant. Il y avait aussi quelques humains, mais ils étaient en minorité.

Kalia se sentait un peu mal à l’aise. Elle ne voyait pas comment elle pourrait attirer leur attention.

« Je peux vous aider, mademoiselle ? demanda un nain qui tirait un chariot.

— Euh, fit l’elfe. Je ne sais pas. Peut-être.

— Vous cherchez quelqu’un ?

— Oh, oui. Plusieurs personnes, même. Ce serait mieux. »

Le nain fronça les sourcils, ce qui, vu leur épaisseur, était impressionnant.

« Qui ça ?

— Tout le monde, en fait. Ce serait l’idéal. »

*****

Les soldats occupaient la cour du palais et commençaient à peine à se répartir dans le bâtiment à la recherche de la reine lorsque l’un d’entre eux la vit, courant dans un couloir.

Il rameuta immédiatement d’autres de ses camarades, qui engagèrent une course-poursuite avec la reine. Cette dernière, malgré sa robe, courait étonnamment vite. Elle semblait vouloir se diriger vers les toits.

Elle était sur le point d’y accéder lorsqu’un garde parvint à la rejoindre et à l’attraper par le bras. Il reçut en réponse un coup de pied dans les parties sensibles et dut lâcher sa cible. La reine se remit à courir et grimpa quatre à quatre les escaliers qui menaient aux toits.

Là, elle réalisa qu’elle était coincée. Elle était bien loin du sol et les autres bâtiments étaient trop loin.

« Alors, majesté ? fit un des gardes en ricanant. On dirait que votre règne touche à sa fin.

— Ça fait un bout de temps », répliqua William en se retournant.

Les gardes jurèrent. Ils avaient été bernés par un type qui portait une robe.

« Où est la reine ? demanda celui qui devait être leur lieutenant.

— Je ne vous conviens pas ? demanda William. Pas assez belle pour vous ? »

Le lieutenant le frappa au visage, écrasant son nez au passage.

« C’est beau, la loyauté. Mais tu vas payer le prix cher.

— Où on en est ? »

Les gardes se regardèrent sans comprendre le sens de la question.

« Je ne vois pas la reine, répondit Angèle. Gérald est à la bourre. Gagne du temps. »

William jura tout bas. Il se demandait si le petit mage était digne de confiance.

« On en est au point où tu choisis entre une mort rapide ou une mort lente et douloureuse, fit le lieutenant. Où est la reine ?

— D’accord, fit William en essuyant le sang qui coulait de son nez. Je vais vous le dire. Mais je veux la vie sauve. »

Le lieutenant lui envoya un coup dans l’estomac. William grimaça.

« La vie sauve... et je parle. Dépêchez vous, elle va s’échapper.

— Très bien, fit le lieutenant. Tu as ma parole. Maintenant, parle.

— Dans la salle du conseil, il y a une statue. En tournant sa tête, on ouvre un passage secret. »

C’était une totale invention. William n’était même pas certain qu’il y avait une statue dans la salle du conseil.

« Merde, grommela le lieutenant. Où mène ce passage ?

— Je ne l’ai pris qu’une fois », expliqua William, espérant gagner encore un peu de temps. Bon sang, que faisait Gérald ? « Il va vers l’ouest, mais je ne sais plus dans quelle rue il ressort. Je pense que je reconnaîtrais.

— Si tu me mens, fit le lieutenant, je te châtre. C’est bien clair ?

— C’est tout à fait... » commença William, mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase.

Le plafond s’écroula brusquement sous leurs pieds. Les soldats dégringolèrent, abasourdis, sans comprendre ce qu’il se passait.

Quelques secondes plus tard et deux étages plus bas, William fut le seul à se relever promptement. Il sortit de la pièce en courant. Deux soldats essayèrent de le fuir, mais un mur de feu leur barra subitement la route. Malgré la chaleur, cela les refroidit.

Gérald était dans la salle voisine. Il était en sueur et paraissait inquiet.

« Ça va ? demanda-t-il.

— ’Connu pire, répondit William. Mais qu’est-ce que tu foutais ?

— Il y avait des gardes, j’ai du...

— Tu m’expliqueras plus tard, fit le vampire en lui attrapant la main. Tirons-nous, on a assez gagné de temps.

— Tu crois que la reine...

— Je n’en sais rien, coupa William. Tais toi et cours ! »

C’est là que William réalisa qu’il y avait une faille dans son plan. Il avait prévu de se déguiser en reine pour attirer l’attention, puis de s’échapper grâce à Gérald, mais il avait oublié un petit détail : comment sortir du palais ?

Il se précipita vers une fenêtre, et réalisa qu’ils étaient encore au troisième étage. C’était un peu haut pour sauter.

« Tu n’aurais pas un sort pour voler, par hasard ?

— Euh, fit Gérald. Il me faudrait un peu de temps.

— Je ne crois pas qu’on en ait. »

En effet, des gardes rappliquaient depuis les deux côtés du couloir. Ils étaient faits comme des rats.

*****

Les nains discutaient beaucoup. Discuter à plusieurs centaines n’était pas une chose facile, il fallait l’admettre. Kalia avait essayé de structurer un peu le débat, mais elle avait vite abandonné.

À vrai dire, plus personne ne faisait vraiment attention à elle. Elle était venue annoncer quelque chose, et le mot était passé, mais c’était entre eux que les nains avaient besoin de parler. Même si, de temps à autre, l’un ou l’autre venait lui demander si telle ou telle chose était légale et s’ils risquaient quelque chose. La réponse leur plaisait rarement.

Kalia se rongeait les ongles et se mordillait la lèvre. Elle avait peur. Peur de la décision des nains. Elle avait peur qu’ils refusent et que Léhen domine la ville, mais elle avait aussi peur qu’ils acceptent et qu’elle soit responsable de ce qui ressemblerait furieusement à une insurrection armée.

Elle suivait distraitement la discussion. Ou plutôt, les discussions. Il y avait d’un côté, un sorte de débat « public », plus ou moins organisé, où les nains prenaient la parole à tour de rôle en essayant de se faire entendre au dessus du brouhaha. De l’autre côté, il y avait des dizaines de petites discussions « privées » entre quelques individus, ce qui était responsable du brouhaha mentionné. Le pire, c’était que parfois, un nain répondait en hurlant à une discussion privée ou au contraire baissait soudain la voix pour s’adresser uniquement à ses voisins les plus proches.

Kalia avait beaucoup de mal à suivre, surtout que les discussions se faisaient pour la plupart en nain et qu’elle ne maîtrisait pas totalement le langage. Les quelques humains qui travaillaient à la forge semblaient encore plus perdus qu’elle.

Elle avait tout de même compris que les nains étaient plus ou moins unanimes sur le fait que Léhen au pouvoir ne serait pas une bonne chose pour eux. Ils se posaient néanmoins un certain nombre de questions : d’abord, qu’est-ce qu’ils pouvaient faire ? Ensuite, que risquaient-ils ? Quelle était la situation actuelle ? Qui était avec eux et qui était contre eux ?

Kalia avait apporté un début de réponse à la première question en leur suggérant de bloquer la Porte Est. Elle avait aussi répondu clairement à la deuxième : ils risquaient probablement la mort. Quand aux deux dernières, personne n’avait de réponse. La reine avait peut-être déjà été exécutée, ou peut-être qu’au contraire le complot avait été déjoué.

Malheureusement, la première supposition était plus probable que la seconde.

*****

Le Borgne regarda un à un ses quatre acolytes, et soupira.

« Il n’y a que moi qui trouve que c’est idiot ? demanda-t-il.

— Ben, faut croire », fit Doc, une petite femme de quarante ans aux longs cheveux blonds.

« Vous vous souvenez pourquoi on avait ouvert cette taverne ? demanda Le Borgne. On ne voulait plus d’ennuis. On était trop vieux.

— Les ennuis, on les aura de toutes façons, fit Tombeuse. Et puis, un peu d’activité, ça nous dérouillera.

— Et on ne va pas laisser une jolie jeune fille en détresse affronter une armée seule, ajouta Brute.

— C’est une elfe, répliqua Le Borgne. Elle n’est peut-être pas si jeune que ça.

— Trop jeune pour toi, en tout cas, répliqua Tombeuse.

— En tout cas, intervint Boiteux, elle est gentille. L’autre jour, j’avais un problème avec mon engin, et...

— Oui, bon, fit Le Borgne. D’accord. Mais est-ce que vous avez la moindre idée de ce qu’on pourrait faire ?

— Tuer Léhen ? suggéra Tombeuse.

— Non. Trop protégé.

— S’il rentre au palais royal, on pourrait le brûler ? demanda Doc.

— C’est de la pierre, et ça ne servirait pas à grand chose.

— Empêcher les soldats d’atteindre la ville ? proposa Brute.

— On n’est pas assez nombreux, soupira Le Borgne.

— Et si on recrutait ? proposa Boiteux.

— Pas non plus assez riche.

— Oh, fit Boiteux en souriant, je ne parlais pas de payer. »

*****

La discussion entre les nains fut interrompue lorsqu’un de leurs collègues, qui avait été envoyé vérifier l’information, débarqua dans la grande salle, essoufflé.

« La grande disait vrai », annonça-t-il en reprenant sa respiration.

Kalia ne put retenir un léger sourire : il n’y avait vraiment que des nains pour la qualifier de « grande ».

« Les gardes ne laissent approcher personne, reprit le nain, mais je suis monté dans un immeuble à côté de la Porte. Il y a une armée qui approche. Je dirais qu’ils seront à Nonry d’ici une heure ou deux. »

L’annonce fut suivie d’un nouveau brouhaha. Kalia leva la main pour essayer d’obtenir un peu de silence, mais ne parvint qu’à réduire le volume sonore de quelques décibels.

« Combien ils sont ? demanda-t-elle.

— Dur à dire. Quelques milliers, je pense. »

Kalia grimaça. Évidemment, c’était un nombre probable, mais quelques milliers, plus les gardes, plus les partisans de Léhen, ça risquait de donner une situation un peu déséquilibrée.

« Bon, soupira-t-elle. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Il n’y a pas à se poser la question, répondit un nain. On y va ! »

*****

« Angèle ? demanda William.

— Quoi ?

— Si tu as une idée, tu ferais mieux de la dire tout de suite... »

La situation commençait en effet à être plutôt désespérée. D’un côté du couloir, des gardes. De l’autre côté, et bien, d’autres gardes. Gérald avait bien lancé un mur de feu pour les ralentir un peu, mais quelques hommes finiraient bien par s’aventurer à les traverser.

« Il faudrait savoir, fit Angèle. Tu n’arrêtes pas de te plaindre et de dire que tu voudrais que je disparaisse, et maintenant je suis indispensable ?

— Ce n’est pas le moment ! répliqua le vampire. S’il te plaît ? »

Angèle haussa les épaules.

« Si c’est demandé gentiment, je veux bien te donner un conseil. Tu vois, il y a une fenêtre.

— C’est un peu haut pour sauter, non ?

— Sur les pavés, en effet, mais si tu regardes bien, tu verras qu’il n’y en a que sur deux mètres. Après, il y a un muret, et après le muret, la Malsaine. Évidemment, il faut faire un joli saut. »

William hocha la tête, attrapa la main de Gérald, et le tira vers la fenêtre.

« On va sauter, déclara-t-il.

— Tu rigoles ? On va se tuer !

— On peut atteindre l’eau. »

Gérald jeta un coup d’œil rapide à travers la vitre.

« C’est trop loin ! Je n’y arriverai jamais. »

William soupira. La même idée lui avait traversé la tête, mais il refusait de penser à ce qu’il se passerait s’il atterrissait sur le petit muret au lieu de derrière. Surtout que, le soleil n’étant pas encore couché, son sang vampirique ne lui serait d’aucune utilité.

« Si tu préfères affronter les gardes, comme tu veux », dit-il en brisant la vitre et en prenant appui du pied sur le rebord. « Allez, on y va. »

Gérald secoua la tête, et essaya de dégager sa main de celle de William. Mais le vampire avait une certaine poigne, et il dut se contenter de lui jeter un regard implorant.

« Je n’y arriverai pas.

— Je te promets que si, fit le vampire. Je suis avec toi. Alors maintenant... saute ! »

William s’élança, entraînant le jeune mage à sa suite.

*****

« Je peux savoir ce qu’il se passe ici ? » demanda le directeur, qui arrivait à peine.

La moitié des nains était déjà sortie, et le reste était occupé à ramasser tout ce qui pouvait ressembler à une arme.

« On est désolé, chef, expliqua un des nains, mais on a une urgence.

— J’espère que c’est important, fit le directeur, parce que si vous quittez le travail, ce n’est pas la peine de revenir demain. »

Il y eut subitement un silence parmi les nains présents. Bien sûr, ils n’aimaient pas Léhen, et ils ne devaient pas le laisser faire, et c’était important, mais avoir un travail et un salaire l’était aussi.

« Ce serait gênant, fit Kalia, la tête baissée.

— Plutôt, admit l’homme. Alors, reprenez le travail. »

Les nains hésitèrent, embêtés. Beaucoup se tournèrent vers l’elfe, mais celle-ci regardait toujours ses pieds.

« Ce serait gênant s’ils ne revenaient pas demain, reprit-elle au bout d’un moment. Qui ferait tourner toutes ces machines ? Qui battrait le fer ? Vous ?

— Des tas de gens seraient prêts à faire ce métier pour la moitié de leur salaire, mademoiselle. Et d’abord, qu’est-ce qu’une femme fait ici ?

— Des tas de gens ? demanda l’elfe en ignorant la question sur sa présence. Je crois que même moi je suis — j’étais — mieux payée qu’eux.

— Il y a des tas de gens qui n’ont rien, répliqua le directeur. Je suis sûr qu’ils seront tout à fait prêts à accepter un emploi.

— Peut-être, admit Kalia. Mais pendant que vous les chercherez, votre usine sera arrêtée. Et ensuite, il faudra former ces gens. Vous ne pensez pas que cela vous reviendra plus cher qu’une journée d’absence ? »

Le directeur fit la moue, et Kalia comprit alors qu’elle avait en même temps obtenu une permission de sortir pour ses amis nains et perdu définitivement l’emploi à la forge que Grimmel avait proposé de demander pour elle.

*****

Un petit attroupement s’était formé autour des Quatre. Des gens avaient commencé par se regrouper autour du groupe de vieux brigands, puis d’autres gens s’étaient ensuite regroupés autour du regroupement.

C’était Tombeuse qui avait pris la parole. Elle improvisait une espèce de discours depuis une petite quinzaine de minutes.

« Et c’est pour cela, conclua-t-elle, que nous faisons appel à vous. »

Il y eut quelques instants de silence alors que les gens finissaient de comprendre le discours de Tombeuse. Étant donné qu’un certain nombre de retardataires dut se faire rappeler l’objet exact du discours, le silence fut loin d’être total.

« Mais, qu’est-ce qu’on y gagne ? demanda quelqu’un.

— La liberté ! répondit pompeusement Tombeuse.

— Enfin, plus précisément, corrigea le Borgne, on ne perd pas le peu qu’on en a.

— Voilà.

— Non, d’accord, s’entêta celui qui avait posé la question. Mais, je veux dire, concrètement ? On est payé ?

— Euh... ben... fit Tombeuse. Pas vraiment, non.

— Je veux bien offrir une tournée générale, proposa le Borgne. Mais on ne peut pas vraiment se permettre beaucoup plus. »

*****

« On ne passe pas ! fit un des gardes de la Porte Est. Vous ne pouvez pas monter...

— Mais on peut vous descendre », répliqua un nain.

Le garde jeta un coup d’œil rapide à ce qu’il avait en face de lui. Il y avait un sacré paquet de nains, auxquels s’étaient mêlés quelques humains en plus.

Le plus embêtant, c’était que la foule était armée. Il y avait un certain nombre de haches, mais aussi quelques arbalètes, deux fendoirs de bouchers, trois masses d’armes, et un balais.

« Hum, fit le garde en reculant de quelques pas. Je vous demande de déposer vos armes....

— C’est toi qui va poser les tiennes ! cria un nain vers le fond. Ou alors, schlick ! »

Le garde déglutit, et commença à trouver la situation vraiment inconfortable.

Kalia parvint à se frayer un chemin parmi la foule et se posta en face de lui. Malgré le fait que la foule armée paraissait être dans le même camp qu’elle, elle avait l’air encore plus mal à l’aise que le garde effrayé.

« On..., euh... Ce serait mieux d’éviter un bain de sang, non ? »

Elle fit signe à quelques nains un peu trop enthousiastes de baisser leurs armes. Elle essaya aussi un geste apaisant vers les quelques gardes qui étaient venus derrière son interlocuteur voir ce qu’il se passait, mais il ne parut pas être suivi de beaucoup d’effet.

« En fait, reprit-elle, je crois que le mieux, ce serait que vous vous rendiez tout de suite.

— Nous rendre ? s’étonna le garde qui paraissait le plus effrayé. Mais notre devoir...

— ... est de fermer cette porte lorqu’une armée ennemie semble menacer la ville, compléta Kalia. Nous sommes de bons citoyens, nous venons vous donner un coup de main.

— C’est que.. balbutia le garde. » Il était jeune et avait l’air paniqué. Il poserait sans doute moins de problèmes que les autres. « Moi je veux bien, mais... qui me dit que vous ne me ferez rien après ?

— Si vous vous rendez, pourquoi on vous ferait quelque chose ? demanda l’elfe.

— Je ne sais pas, répondit le garde. C’est ce qu’on fait dans ce genre de cas, non ? Couper les têtes de...

— Non, coupa Kalia. On veut juste fermer la Porte.

— Mais il a dit schlick...

— C’était une image. Et c’était au cas où vous refuseriez de vous rendre.

— Oh, d’accord. Alors, je me rends. Mais écartez ces trucs pointus de moi, d’accord ? »

Les autres gardes furent plus durs à neutraliser, mais pas beaucoup. Ils commencèrent effectivement par protester mais réalisèrent rapidement que le rapport de force n’était pas en leur faveur, et préférèrent déposer les armes sans jouer aux héros.

Il n’y eut pas non plus de violence de l’autre côté, ou en tout cas pas trop. Il y eut bien quelques coups de pieds dans les chevilles des prisonniers, mais, dans l’ensemble, Kalia réussit à faire comprendre qu’ils devaient être bien traités. Elle y mit d’autant plus d’énergie que le visage défiguré de Maxime lui traînait toujours dans la tête et qu’elle pressentait qu’elle risquait d’y rester un certain temps. Par conséquent, elle voulait éviter d’avoir d’autres raison de culpabiliser.

La Porte se ferme finalement, alors que l’armée de Léhen était encore relativement loin. Les nains commencèrent à exprimer leur joie et se mirent à chanter, tandis que Kalia restait lugubre. L’excitation qui l’avait gagnée à un moment était depuis longtemps retombée, et sa lucidité la poussait à croire que la suite ne serait pas facile. Ils seraient attaqués à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. En plus de cela, rien ne disait que Léhen n’avait pas déjà réglé son compte à la reine et prit le contrôle du reste de la ville.

Mais le pire de tout cela, c’était que, même si les nains ne l’écoutaient pas spécialement et qu’elle se considérait plus suiveuse que meneuse, elle se sentait responsable de tout ça, parce qu’elle avait eu l’idée stupide de leur proposer de fermer la Porte Est pour barrer la route à Léhen.

Si le sang coulait, et elle voyait mal à présent comment il pourrait ne pas couler, elle s’en voudrait toute sa vie. Mais maintenant que le mouvement était lancé, ce n’était plus la peine d’essayer de l’arrêter.

*****

William traîna Gérald, qui était inconscient, jusqu’à la rive opposée et parvint à le sortir de l’eau. Il l’examina rapidement, et fut soulagé de voir que la blessure à la tête, qui avait du causer l’évanouissement, n’était pas si grave et n’avait pas, comme il l’avait d’abord craint, été causée par un contact entre le crâne et le muret. Ou en tout cas pas avant que l’eau ait considérablement ralenti la vitesse du crâne.

En revanche, Gérald ne respirait plus, ce qui était moins bon signe. William commença par appuyer sur la poitrine du jeune homme mais il ne se passa rien. Il approchait son visage de celui du mage pour tenter de lui faire du bouche à bouche lorsque ce dernier se mit à recracher de l’eau en toussant.

« Pas de veine, commenta Angèle. Tu ne pourras pas en profiter pour lui rouler une pelle. »