Kalia passa quelques jours encore dans la petite cellule à la cave du poste de garde. Elle reçut peu de visites, à part celles des rats. Louis lui apportait régulièrement de l’eau et de la nourriture, mais il parlait peu, comme s’il regrettait d’en avoir trop dit lors de leur première entrevue.

Il ne se passait rien, évidemment. Kalia passa beaucoup de temps à dormir. Elle passa aussi du temps à lire et à relire la lettre d’Axelle. Elle disait qu’elle allait bien, et qu’elle rentrait. Kalia se demandait juste ce qu’« aller bien » voulait dire exactement, et combien de temps il lui faudrait pour rentrer.

Mais elle était sûre d’une chose, à laquelle elle se raccrochait pour garder espoir : Axelle allait rentrer, et, lorsqu’elle serait revenue, les choses allaient s’arranger. Kalia ne savait pas comment les choses allaient s’arranger exactement, mais elles s’arrangeraient, c’était sûr. Axelle la sortirait de là, pour commencer.

Axelle la sortirait de là, mais elle aurait tout de même préféré être sortie par elle-même d’ici-là. Elle passa un certain temps à regarder si elle pouvait s’évader, mais elle ne trouva rien de concluant.

La porte était solide — elle avait été changée l’année dernière — et bien ancrée au mur. Kalia n’avait rien qui aurait pu lui permettre de crocheter la serrure, et de toutes façons, même avec le bon matériel, elle n’aurait probablement pas su le faire.

L’autre sortie possible, c’était une petite lucarne au-dessus du banc, qui donnait à l’extérieur un tout petit peu au-dessus des pavés de la rue. L’ouverture était étroite, mais l’elfe n’était pas très épaisse, et elle aurait sans doute pu se glisser par l’ouverture s’il y avait eu quelqu’un pour l’aider à monter. L’ennui, c’était qu’elle était seule, et que la lucarne était bloquée par des barreaux.

Kalia parvint à en desceller un au bout de deux jours de travail, avant d’abandonner en réalisant qu’il y en avait encore cinq à enlever.

Elle se résigna donc à passer un bon moment dans sa petite cellule, et essaya d’en voir les bons côtés. À vrai dire, elle n’en voyait pas beaucoup.

Et puis, un jour, Louis vint la rejoindre. Cette fois-ci, il ne se contenta pas de venir lui rendre visite. Là, il était accompagné par deux autres gardes, qui ouvrirent la porte et le firent passer de l’autre côté des barreaux, avec Kalia.

« Vous faites erreur, protesta-t-il, je...

— Je suis désolé. On te libérera très vite. Mais on ne peut pas se permettre de te laisser dehors pour l’instant. À bientôt. »

Et les deux gardes repartirent, alors que Louis s’asseyait piteusement sur le banc, à côté de Kalia.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda cette dernière.

— Il se passe, expliqua Louis, que j’ai compris ce qu’était leur petit secret.

— Et c’est quoi, alors ? » demanda l’elfe.

Louis mit un certain temps à répondre. Il paraissait hésitant à la mettre dans le secret.

« C’est Léhen, finit-il par dire. Il compte prendre le pouvoir. Et la garde le soutient. »

Kalia fronça les sourcils.

« Il prépare un coup d’état ? demanda-t-elle, paniquée.

— Je pense. Ils ne m’ont pas donné tous les détails. Ils ne me font pas confiance. Mais je suppose qu’ils ne m’auraient pas enfermé s’il n’y avait pas quelque chose d’important qui se préparait.

— On doit sortir de là !

— Et tu comptes faire comment ? » demanda Louis, sarcastique.

Kalia soupira. En effet, elle n’en avait aucune idée. Et même si elle arrivait à sortir, elle ne voyait pas trop ce qu’elle pourrait faire dehors.

Elle ferma les yeux et se demanda : à sa place, qu’est-ce qu’Axelle aurait fait ?

*****

« Will ? » fit Angèle, assise sur la lucarne, à deux mètres du sol côté intérieur et à cinquante côté extérieur.

« Quoi ?

— Je crois que tu es dans la merde.

— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda William, occupé à écrire un message. Tout va bien.

— Tu crois ça ? demanda Angèle. Tu penses que tous ces gardes armés viennent prendre le thé au palais ? »

William ne demanda pas « Quels gardes armés ? » ou « Tu es sûre de ce que tu dis ? ». Il avait été un hors-la-loi pendant des années, et avait appris que, dans ce genre de cas, il valait mieux réagir vite. Il se précipita donc vers les escaliers et les descendit quatre à quatre, manquant à plusieurs reprises de trébucher.

Il surgit dans le hall d’entrée avant que les assaillants n’entrent dans le château. À vrai dire, il ne voyait personne, à part le garde royal de l’entrée, qui faisait son travail comme d’habitude.

Un homme moins sûr de son hallucination se serait sans doute demandé s’il y avait vraiment des assaillants et si une « amie » imaginaire était vraiment fiable. Mais, là encore, l’expérience avait appris à William qu’il valait parfois mieux ne pas se poser de questions.

Il se précipita donc vers le garde royal et lui ordonna de fermer la porte. Le garde se contenta de rester immobile, et sourit.

« Je ne crois pas, monsieur », répondit-il.

William leva un peu sa lèvre supérieur, dévoilant ses impressionnantes canines.

« J’ai dit : ferme la porte ! cracha-t-il, menaçant.

— Et moi, je dis : va te faire mettre, sale suceur de sang », répliqua le garde en dégainant son épée courte.

William haussa les épaules, peu surpris.

« Ce serait avec plaisir, mais pas maintenant. »

Il se jeta sur le garde, déviant au préalable l’épée avec un bon goût de pied. Sa stratégie n’était pas parfaite, puisque le garde eut le temps de ramener sa lame et de lui enfoncer entre les côtes avant que le vampire ne plonge ses dents dans le cou de sa victime.

Il n’avala que quelques gorgée avant de relâcher le garde, qui s’écroula dans un geyser de sang. C’était un beau gâchis, mais il n’avait pas le temps de boire. Il ne prit même pas le temps de retirer la lame de son ventre avant de barricader la porte.

*****

Kalia s’époumona plusieurs minutes avant qu’un garde n’ouvre la porte de la cave et descende les escaliers. C’était Maxime, un de ses nombreux ex-collègues avec qui elle n’avait jamais échange plus qu’un « bonjour » ou un « au revoir ».

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— J’ai faim », soupira Kalia.

Louis l’avait, en effet, nourrie en cachette. Elle n’était pas censée avoir mangé depuis plusieurs jours.

« Je n’en ai rien à foutre, répliqua Maxime en commençant à remonter les escaliers.

— Je peux te payer, pour ça, suggéra l’elfe.

— Tu as de l’argent ?

— Non. Mais je peux payer... en nature », répondit-elle en rougissant.

Maxime descendit à nouveau les escaliers et s’approcha de la grille. Il dévisagea Kalia de haut en bas, puis de bas en haut. L’elfe s’empourpra un peu plus.

« Bof, lâcha-t-il comme verdict. Honnêtement, t’es pas vraiment terrible.

— Mais je suis sûre que tu n’as jamais fait ça avec une elfe.

— C’est vrai, admit le garde. Enlève ton pantalon, pour voir. »

Kalia obéit, rouge de honte. Mais elle n’avait pas le choix.

« Tourne-toi. »

Elle obéit encore, tournant le dos à son geôlier.

« Enlève ta culotte. »

Une nouvelle fois, elle dut obéir. Pour la première fois depuis un certain temps, elle se mordit la lèvre inférieure.

« Ah, fit Maxime. Pourquoi pas ? Et puis, tu as raison : je n’ai jamais baisé une elfe. »

Kalia ne se tourna pas. Elle dévisageait le mur gris, et continuait de se mordre la lèvre. Plus fort.

Elle entendit le cliquetis de la serrure qui s’ouvrait, puis se refermait. La respiration de Louis qui s’accélérait.

Kalia se mordit la lèvre encore plus fort.

Elle sentit Maxime s’approcher d’elle. La main qu’il posa sur son postérieur. Elle sentit aussi le goût du sang dans sa bouche. Elle avait du se mordre trop fort. À moins que ça ne soit un effet de l’adrénaline.

Le garde aussi sentit le goût du sang dans sa bouche, quelques secondes plus tard, lorsque Kalia se retourna d’un geste vif et lui fracassa la mâchoire avec le barreau descellé.

Il s’écrasa au sol. L’elfe frappa à nouveau, verticalement cette fois-ci, et abattit son arme de fortune sur le crâne de sa victime. Elle laissa ensuite tomber le barreau, mais continua à lui donner des coups de pied dans l’estomac, avant de se calmer au bout d’une dizaine et de s’agenouiller à côté de lui pour lui prendre les clés et son arme de service.

Louis avait regardé la scène, pétrifié, et ne pouvait détacher ses yeux de son collègue qui se tortillait par terre, le visage couvert de sang. Il n’avait jamais vu Kalia faire usage de violence, et il aurait préféré ne pas voir ça.

« Comment tu as pu faire ça ? demanda-t-il, choqué, en s’agenouillant à son tour à côté du blessé. C’est un collègue !

— Non, répliqua sèchement Kalia alors qu’elle remettait son pantalon. Ex-collègue.

— Tu lui as bousillé la mâchoire ! »

Kalia regarda pour la première fois ce qu’elle avait fait à sa victime. Ce n’était, en effet, pas joli à voir. Le sang coulait de la bouche du blessé. Il avait probablement quelques dents en moins. Elle y avait peut-être été un peu fort.

Elle s’était préparée à l’assomer, si possible proprement. Mais, lorsqu’il lui avait touché les fesses, elle avait été prise d’une soudaine colère. Elle n’avait pas frappé pour le mettre à terre et lui prendre les clés, elle avait frappé pour faire mal, pour détruire, pour se venger de toutes ces années où on s’était moqué d’elle, où on l’avait brimée, parce qu’elle était une elfe, parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était homosexuelle ou pour un mélange des trois.

Maxime avait pris pour tous les autres. Ce n’était pas très juste, mais on lui avait fait comprendre pendant des années que la vie était injuste.

Pendant un moment, l’elfe fut submergée d’émotions contradictoires. L’horreur, d’abord, devant ce qu’elle avait fait. Un certain plaisir, aussi, de voir qu’elle était, pour une fois, capable de se défendre. La honte enfin, de ressentir un plaisir malsain pour avoir démoli le visage d’un homme.

Finalement, elle ferma les yeux, et essaya de penser rationnellement.

« Il y aura d’autres blessés, voire pire, si on laisse Léhen accéder au pouvoir. Il faut l’arrêter.

— Léhen était un bon général, objecta Louis. Il ne ferait pas un mauvais roi.

— Oh, oui, fit Kalia. Il mettrait Erekh au travail et renverrait les étrangers chez eux.

— Tu exagères.

— Et les femmes au foyer. Et tout le monde à la messe le dimanche.

— Il est très croyant, admit Louis. C’est un fait. Mais tu ne peux pas lui en vouloir pour ça.

— Ce n’est pas le problème », répliqua l’elfe.

Elle n’avait rien contre les moines ou les curés, quelles que soient leur religion ou leur race. Ils avaient en général plus de bouquins que la moyenne. Par conséquent, elle pouvait différencier très simplement les bons religieux des mauvais : un bon la laissait lire tous ses livres en s’émerveillant de la foi de la jeune fille, tandis qu’un mauvais la chassait en s’horrifiant qu’une femelle sache lire.

Le problème, c’était quand ils voulaient qu’elle se convertisse ou que son comportement soit en accord avec leur foi.

« Il faut admettre que Léhen remettrait de l’ordre, fit Louis. Regarde, ici, le Déni. C’est le chaos.

— Tu n’y vis même pas ! » répliqua Kalia.

Elle était effectivement l’une des rares gardes du Déni à habiter près de son lieu de travail. La plupart avaient un appartement dans d’autres quartiers, réputés moins chauds. Il n’y avait que ceux qui manquaient d’argent qui vivaient au Déni.

Kalia n’appréciait pas énormément le quartier, mais ce n’était pas l’Enfer non plus. Il y avait beaucoup de pauvres, c’était un fait, et beaucoup de hors-la-loi, c’était un fait aussi. Mais sa réputation de coupe-gorge n’était vraie que pour ceux qui venaient y faire un tour avec de riches vêtements. Les bandits n’attaquaient que rarement les habitants du quartier, précisément parce qu’il s’agissait surtout de pauvres et de hors-la-loi, l’un présentant peu d’intérêt et l’autre beaucoup de risques.

Ce n’était juste pas le quartier idéal pour être garde.

« Écoute, fit Louis. Je ne suis pas spécialement partisan de Léhen, mais, lui ou un autre, ça ne changera pas grand chose. Calme toi. En attendant, il faut qu’on trouve quelqu’un pour s’occuper de Maxime.

— Je ne vais pas le laisser faire un coup d’état sans rien faire ! Il n’en a pas le droit. Un vrai garde devrait l’en empêcher.

— Oh, arrête avec ton code de lois, Kalia. Redescend sur terre. »

L’elfe inspira profondément, et redescendit effectivement sur terre. Les lois qui s’appliquaient pour tous, ce n’était pas la réalité. La réalité, c’était qu’un sale type allait s’emparer du trône avec le soutien de la garde et qu’elle n’y pouvait rien.

Et bien, elle n’y pouvait rien, mais elle tenterait quelque chose quand même. Quoi exactement, elle n’en savait rien, mais elle aurait au moins essayé.

Ce fut en colère qu’elle monta les escaliers. Ce fut aussi la colère qui la guida lorsqu’elle ouvrit la porte. Elle ne réfléchit qu’après, et réalisa alors que c’était absolument stupide, et sans doute la meilleure façon de se faire tuer.

Heureusement, le poste de garde était vide. Le coup d’état devait mobiliser les hommes. L’elfe se précipita dehors et, une fois à l’extérieur, réalisa pour de bon qu’elle n’avait effectivement aucune idée sur ce qu’elle pouvait faire. Elle réalisa aussi qu’elle était seule.

L’adrénaline tombée, elle réalisa enfin qu’elle avait peur. Énormément peur.

Si seulement Axelle était là, avec elle...

En attendant, ce qu’il lui fallait, c’était quelque chose à boire.