Randonnée
Par Nera, vendredi 25 novembre 2005 à 15:34 :: Elfe noire, démon rouge :: #41 :: rss
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Randonnée
Où Axelle se fait interroger par les orcs,
Et se laisse tenter par une évasion
Le bureau était plutôt grand pour un camp qui avait l’air temporaire. Il y avait une table sur laquelle étaient posés différents plats. Axelle saliva en sentant l’odeur d’un civet de lapin, et son estomac lui rappela douloureusement qu’elle n’avait rien mangé depuis plusieurs jours.
Les soldats qui la soutenaient l’aidèrent à s’asseoir sur une chaise. Le chef s’affala en face d’elle et fit signe aux gardes de les laisser seuls.
« Ça vous fait envie ? » demanda-t-il en désignant les plats.
Axelle haussa les épaules avec une expression qu’elle voulait désintéressée. Elle espérait juste que la bave aux lèvres ne la trahirait pas.
« Si c’est une forme de supplice, vous tombez mal. Je n’ai pas faim.
— Je vais vous expliquer ma vision des choses, commença l’orc en joignant ses mains. Normalement, je devrais vous torturer pour vous faire parler. Mais je n’aime pas beaucoup l’odeur du sang, et vous n’êtes apparemment pas exactement en excellente santé.
— Vous avez l’œil.
— Je vois une alternative, continua l’orc en ignorant l’interruption. Nous pouvons discuter calmement, en personnes civilisées. Et, si vous me dites ce que je veux savoir, vous aurez le droit de casser la croûte.
— Je vois une faille dans votre vision des choses, répliqua Axelle.
— Quoi donc ?
— Ce sera froid. »
L’orc sourit, dévoilant des dents blanches et pointues.
« On pourrait envisager de faire réchauffer un peu.
— Pourquoi pas ? Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— D’abord, pour qui travaillez vous ? »
Axelle réfléchit un moment avant de répondre. Qu’est-ce que l’orc savait ? Qu’est-ce qu’elle pouvait se permettre qu’il sache ? Qu’est-ce qu’elle devait absolument cacher ?
« Pour la reine, répondit-elle.
— Et quelle était votre mission ?
— Récupérer Snikov. Nous avions appris qu’il avait inventé une nouvelle arme, et voulions éviter qu’il ne vous donne un avantage encore plus important. »
L’orc éclata de rire.
« Je dis la vérité, protesta Axelle.
— Oh, je sais que vous êtes sincère. Mais, sérieusement, « un avantage encore plus important » ? Vous vous êtes déjà servie d’une de ses armes ?
— Non.
— Ça se voit. D’accord, c’est puissant, et ça fait du bruit. Mais c’est encore plus long à recharger qu’une arbalète. Et, surtout, avec ça, même le meilleur tireur a autant de précision que ma grand-mère qui a la tremblote.
— Vraiment ? s’étonna Axelle.
— Vraiment. Le pire, c’est que le roi s’acharne pour qu’on ne se serve plus que de ça, avec ses élucubrations sur la modernité. Vous auriez du nous laisser Snikov, vous étiez sûrs de gagner la guerre. »
Axelle fronça les sourcils. Elle n’avait pas vu les choses sous cet angle. L’avantage qu’avait les orcs n’en aurait donc pas été un ? Voilà qui changeait certaines choses.
« À propos. Votre roi, ce n’est pas un orc, n’est-ce pas ?
— C’est moi qui pose les questions.
— Désolée », fit Axelle en baissant la tête. Bah, de toutes façons, elle connaissait la réponse. Elle se demandait juste ce que le roi du Darnolc cherchait vraiment à détruire : Erekh, ou son propre pays ?
« Pourquoi avoir pris le risque que Snikov soit recapturé ? demanda l’orc. Vous auriez pu simplement l’abattre.
— Nous sommes des humains, nous. Pas des barbares. Nous ne tuons pas les innocents. »
L’orc lui jeta un regard mauvais.
« Ne me prenez pas pour un imbécile.
— D’accord, je plaisantais. Snikov nous est plus utile vivant que mort. Il nous permettrait d’avoir un armement égal au votre.
— Avez vous des liens avec des groupes rebelles ?
— Pas que je sache. Mais je ne suis pas la conseillère politique de Sa Majesté. »
Ce n’était qu’un demi-mensonge. Elle ne savait effectivement pas si « Erekh » avait des liens avec des organisations rebelles. William et elle, oui, mais, pour ce qu’elle en savait, la reine n’en savait rien.
« Qu’est-ce que vous comptez faire ? demanda l’orc.
— Comment ça ? demanda Axelle, perplexe. Moi ?
— Non, répondit l’orc en souriant. Vous, je sais que vous ne ferez pas grand chose. Je parlais de votre pays.
— Je n’en sais rien.
— Vous ne savez pas grand chose.
— Désolée, répliqua Axelle en haussant les épaules. Mais on n’envoie pas les gens qui en savent trop sur des missions suicide. Je peux manger quand même ?
— Je croyais que vous n’aviez pas faim ?
— Ben, ce serait quand même dommage de jeter ça. »
*****
Axelle eut le droit de manger un morceau avant d’être placée dans une cellule délabrée gardée par une sentinelle.
Elle passa la fin d’après-midi à dormir et se réveilla un peu après la tombée de la nuit. La sentinelle ronflait, assise sur une chaise bancale. Si elle tendait la main à travers les barreaux, elle pouvait toucher les clés.
C’était une occasion d’évasion rêvée. À vrai dire, un peu trop rêvée. Ça puait le piège à plein nez.
Axelle fonça dedans, estimant que c’était en se jetant dans la gueule du loup qu’on pouvait connaître ses intentions.
Le garde ne se réveilla pas lorsqu’elle attrapa les clés. Elle ne croisa pas de soldats dans le camp. Il était apparemment vide. Tout le monde dormait à poings fermés.
La plus grande difficulté, c’était sa jambe blessée, qui avait bien du mal à la porter. Elle trouva bien un balai pour lui servir de béquille, mais c’était loin d’être une solution idéale.
Elle trouva tout de même le courage de parcourir le camp à la recherche de l’arbalète de Kalia. Il était hors de question de la leur laisser. Elle finit par la trouver dans le chariot qui l’avait amenée jusque là, dans son sac de vêtements laissé à l’abandon.
Une fois qu’elle l’eut récupérée et passée dans son dos, elle boîta jusqu’en dehors du campement et commença à se diriger vers l’amont en espérant pouvoir — peut-être — atteindre la frontière.
Elle ne vérifia pas si elle était suivie. Ce n’était pas nécessaire. C’était évident. À moins que Ly n’ait lancé, par dragon, un gaz soporifique, ce qui était peu probable, il était inconcevable que son évasion n’ait pas été prévue.
La question c’était : pourquoi ? Elle pouvait peut-être espérer atteindre la frontière en quelques jours. Ou alors elle mourrait de faim et de froid. L’un comme l’autre n’apporterait rien aux orcs.
Le commandant du camp lui avait demandé si Erekh avait des liens avec les rebelles. Peut-être qu’il espérait qu’elle les localiserait pour lui ?
Dans ce cas, c’était mal parti. Axelle savait vaguement qu’il y avait des Nytelovers quelque part dans les montagnes. Même si elle l’avait voulu, elle aurait été bien incapable de les trouver.
*****
Axelle n’était pas en mesure de trouver les Nytelovers, mais les Nytelovers réussirent à la trouver.
Elle avait marché pendant deux jours, s’arrêtant uniquement pour boire à un ruisseau ou pour dormir un peu. Mais sa jambe lui faisait de plus en plus mal, elle avançait de moins en moins vite, et elle s’était arrêtée dans une grotte, de moins en moins optimiste sur ses chances de franchir la montagne.
Elle avait mal, froid, elle avait soif, elle avait faim, mais tout ça, elle commençait à s’y habituer. Le vrai problème, c’est qu’elle commençait sérieusement à avoir de la fièvre. Elle ne se sentait plus capable de se déplacer.
À vrai dire, elle commençait à croire qu’elle allait mourir lorsqu’un petit groupe d’orcs entra dans la grotte.
Axelle réussit à voir qu’ils étaient trois. Ils ne portaient pas d’uniformes.
« Je suppose que tu es Axelle », dit l’un d’eux. Il avait la peau et les cheveux noir sombre, et, contrastant avec cela, des yeux bleu ciel.
Axelle réussit à se concentrer quelques instants et à recouvrer assez de lucidité pour articuler :
« Piège... suis... suivie... »
L’orc fronça les sourcils.
« D’accord, lâcha-t-il. On s’occupe de ça. Repose-toi. »
Axelle se laissa aller avec un certain soulagement et eut juste le temps de trouver l’orc plutôt mignon avant de perdre consience.
*****
Edine Ertamine posa sa main sur le front d’Axelle pour estimer sa température. Elle lui paraissait plutôt élevée, mais, d’un autre côté, c’était la première fois qu’il posait sa main sur une humaine. Il avait déjà touché le front de William, mais lui était un vampire, alors c’était sans doute normal qu’il soit plus froid qu’elle.
« Elle a dit quoi ? demanda Erutur, une orque mince à la peau noire et aux cheveux blancs.
— Qu’elle a été suivie. On va éviter de rentrer au camp tout de suite.
— Merde.
— Comme tu dis. Je vais regarder ses blessures. Tu peux faire un feu ?
— Je vais chercher du bois », répondit Erutur en sortant de la grotte.
Edine se tourna vers Eguor, un type immense à la peau verte, qui était resté silencieux jusque là.
« Tu peux aller l’aider ? Et essayer de ramener quelque chose à manger ? »
Eguor hocha la tête et sortit sans un mot. Edine hocha la tête à son tour, alluma une torche et commença à déshabiller Axelle.
Sa blessure à la jambe n’était pas belle à voir. Il se demanda comment elle avait bien pu marcher jusque là. Elle n’aurait même pas du pouvoir poser le pied par terre.
Il désinfecta la plaie et lui posa un bandage propre, mais il ne pouvait pas faire grand chose de plus. À part peut-être l’amputer, mais il espérait qu’il n’aurait pas à en arriver là.
Il examina ensuite l’œil, ou plutôt son orbite, et jura entre ses dents. Elle avait été soignée par un véritable boucher. Il savait que le nouveau roi — de même que les anciens, en fait — avait fait passer l’industrie de l’armement avant la formation de médecins, mais il n’avait pas réalisé que c’était à ce point.
En réalité, le Darnolc était bien plus avancé qu’Erekh dans le domaine. Edine aurait véritablement pris peur en voyant les connaissances — ou plutôt le manque de connaissances — en médecine du royaume. Aller voir un médecin était en général le meilleur moyen de transformer un petit rhume en maladie mortelle. Les guérisseurs étaient moins dangereux, parce qu’ils se contentaient de prendre votre argent et de psalmodier quelques formules en effectuant des rituels compliqués mais inutiles. Les mages noirs étaient plus compétents, mais ils étaient dans l’illégalité. Dans ces conditions, il valait mieux ne pas tomber malade.
Edine avait, lui, de bonnes compétences médicales, mais il manquait cruellement de matériel. Aussi dut-il se contenter une nouvelle fois de désinfecter la blessure et de changer le pansement.
Erutur rentra, des branches plein les bras.
« Alors ? demanda-t-elle. Tu caresses ses fesses roses ?
—- Je change ses pansements, répondit Edine. Et il y en a un paquet.
— On peut joindre l’utile à l’agréable, répliqua Erutur avec un sourire entendu.
— C’est ça. Tu n’aurais pas une branche droite ? Je voudrais lui faire une attelle.
— Là ? Non. Je vais essayer de t’en trouver une dehors. Tu penses qu’elle va s’en sortir ?
— Je pense. Elle a l’air solide. Mais j’ai peur qu’elle soit difficile à transporter.
— Comment on va faire ? demanda Erutur en allumant le feu. Je veux dire, avec les types qui nous suivent ?
— Si on arrive à atteindre la frontière, ils auront du mal à continuer à nous suivre.
— Mais tu l’as dit, il va falloir la transporter. Et il fait froid, là haut. Tu es sûr qu’elle tiendra le coup ?
— Ce serait difficile si on passait à pied, admit Edine. Mais j’espère bien qu’on n’aura pas à le faire. »
*****
Axelle entrouvrit son œil et aperçut Edine, qui lui tendait un bol rempli d’un liquide qui sentait atrocement mauvais.
« Il faudrait que tu boives ça. Ça te donnera de la force. »
Axelle fit la moue. Le liquide ne l’inspirait vraiment pas.
« Tu n’aurais pas plutôt du chocolat chaud ? »
Edine secoua la tête en souriant.
« Non. Désolé. Mais ça te fera vraiment du bien. »
Axelle dut se forcer pour boire le liquide répugnant, mais elle dut au moins admettre qu’il réussit à finir de la réveiller. Le goût, sans doute.
« On n’a pas fait les présentations, dit-elle. Moi, c’est Axelle. Je suis danseuse.
— Danseuse ?
— Et voleuse, aussi. Mais pas officiellement.
— J’imagine. Moi, c’est Edine Ertamine. Médecin. Elle, c’est Erutur. Elle était soldat, mais elle a déserté. Et lui c’est Eguor, paysan.
— Vous faites bien partie des Nytelovers ?
— Oui. C’est moi qui suis en contact avec William.
— Au fait, pourquoi Nytelover ? Ça veut bien dire que vous aimez la nuit, c’est ça ?
— Non, répondit l’orc en riant. Ça voudrait dire ça dans un Transyvanien approximatif, mais c’est une coïncidence.
— Désolée. Je suis nulle en langue. Ça veut dire quoi, alors ?
— Que nous pensons qu’il faudra une rupture radicale pour changer le Darnolc, pas un roi plus gentil.
— Quitte à ce que ce soit violent ? »
Edine haussa les épaules.
« L’armée nous pourchasse, et n’hésite pas à nous tuer. Nos compagnons sont torturés. Une guerre paraît inévitable. Dans ce contexte, je pense que la violence sera inévitable, à un moment ou à un autre.
— Ouais, j’imagine, admit Axelle. Sinon, à propos de violence, comment va ma jambe ?
— Plutôt mal. Il vaudrait mieux que tu évites de la bouger pendant un moment. Je ne voudrais pas avoir à l’amputer.
— Moi non plus. Déjà que j’ai perdu un œil. Mais on ne va pas pouvoir rester dans cette grotte éternellement.
— En effet. On va essayer de passer la frontière.
— Si tu ne veux pas que je marche, répliqua Axelle, ça va être dur...
— William m’a mis en contact avec votre conductrice de dragons. Je vais lui demander si elle peut nous aider.
— On ne tiendra pas à cinq sur un dragon.
— On peut faire plusieurs trajets. Ça sera toujours plus rapide qu’à pied.
— Et comment vous allez la contacter ? Elle est connectée au réseau Wolfien international de chauve-souris ? »
Edine fronça les sourcils, avant de comprendre ce qu’elle voulait dire.
« Oh. Oui. Par chauve-souris.
— S’il vous en reste une, j’aimerais bien envoyer un message, aussi. J’ai une amie qui doit commencer à s’inquiéter. Je vais lui dire que tout va bien. »
Edine jeta un regard à la jambe de la jeune fille, puis à son œil.
« Ouais. Tout va bien. »
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