Axelle se réveilla dans un endroit sombre. S’il avait été moins sombre, ou si elle avait un peu tâtonné dans l’obscurité, elle se serait aussi rendu compte qu’il était plutôt exigu.

Mais elle avait mal partout, elle se sentait terriblement fatiguée, alors elle resta immobile, allongée par terre en position fœtale. Tout ce qu’elle remarqua, c’est que la pierre contre laquelle elle se trouvait était glaciale et qu’elle était entièrement nue. En tout cas, elle ne portait pas de vêtements, mais une partie non négligeable de son corps était couverte de bandages.

Elle se rappelait son combat contre les chiens. Elle avait résisté un moment, en avait sans doute tué un ou deux avec son couteau, mais elle avait fini par perdre conscience.

Elle était sérieusement blessée. Elle avait été mordue un paquet de fois, et avait du perdre beaucoup de sang. Son mollet droit était le plus touché : les chiens avaient arraché de larges morceaux de chair. Elle avait aussi été griffée au visage, au niveau de l’œil droit. Il lui faisait atrocement mal, et des bandes le recouvraient actuellement, alors elle se demandait s’il pourrait à nouveau être fonctionnel.

Malgré son état physique critique, Axelle ne s’inquiétait pas trop pour sa santé. Elle avait un avantage sur le quidam moyen, c’était qu’elle était un démon. Les démons guérissaient plutôt bien. À long terme, même un œil crevé ne serait pas un problème.

Ce qui l’inquiétait un peu plus, en revanche, c’était ce que les orcs allaient faire d’elle. Ils voudraient l’interroger, probablement. Étant donné qu’elle ne parlait pas un mot de leur langue, ça risquait d’être amusant.

*****

Elle resta un certain temps dans sa cellule avant que quelqu’un ne vienne. Elle aurait été bien incapable d’estimer cette durée, mais elle dormit beaucoup et, à la fin, elle avait un peu moins froid, un peu moins mal, et était un peu moins fatiguée. En revanche, elle avait beaucoup plus faim et beaucoup plus soif.

Finalement, la porte s’ouvrit. Après autant de temps passé dans l’obscurité, la lumière d’une torche fut suffisante pour lui faire mal à l’œil. Après quelques secondes, elle parvint à s’y habituer et distingua une silhouette d’orc, qui vint s’agenouiller en face d’elle.

C’était la première fois qu’elle voyait un orc de près avec un éclairage correct. William les lui avaient décrits comme grands, verts et prognathes. Cet orc là n’était pas très grand, et avait la peau plutôt noire que verte. Axelle ne le trouvait pas non plus très prognathe, mais étant donné qu’elle ignorait le sens de ce mot, cela ne voulait pas dire grand chose.

L’orc parla en orc, et Axelle ne le comprit pas. Elle essaya de dire quelque chose en erekhien, mais elle ne fut pas comprise non plus. L’orc se contenta de hausser les épaules, et de lui présenter une petite gourde d’eau. Axelle lui fit un grand sourire comme geste de gratitude et but quelques gorgées.

Puis son bienfaiteur lui reprit la gourde et commença à changer ses pansements. Cela prit un certain temps. Avec tous ses bandages, elle devait ressembler à une momie.

Puis vint le tour de l’œil. Axelle essaya de l’ouvrir lorsque l’orc lui retira le pansement. Elle avait l’impression qu’il était ouvert, mais elle ne voyait toujours rien.

Elle voulut demander si elle serait capable de voir à nouveau du côté droit, et cherchait comment se faire comprendre, lorsqu’elle réalisa que son infirmier était en train de remplacer un morceau de tissu imbibé de sang à l’intérieur de son orbite.

Axelle réalisa avec horreur qu’elle n’avait tout bonnement plus d’œil droit. Pas étonnant qu’elle ne pût rien voir avec.

L’orc, une fois qu’il lui eut remis un pansement sommaire, appela deux de ses collègues qui se trouvaient à l’entrée de la cellule. Ils attrapèrent Axelle sans ménagement, l’un par les bras, l’autre par les jambes, et la transportèrent ainsi hors de la cellule, puis hors du bâtiment.

Ils la lâchèrent sans ménagement près d’un mur. Elle s’écrasa contre le sol, face contre terre. Elle essaya de prendre appui sur ses bras pour se relever, mais ne parvint qu’à s’élever de quelques centimètres avant de retomber piteusement.

Elle exagérait un peu, en fait. Avec un peu de volonté, elle n’aurait pas eu véritablement de mal pour se lever, mais elle espérait que paraître plus faible qu’elle ne l’était réellement pourrait éventuellement lui ouvrir des possibilités d’évasion.

Elle resta quelques instants par terre avant qu’un orc ne l’aide à se relever en l’attrapant par les cheveux. Puis il la plaqua contre le mur en lui écrasant la gorge.

« El’ap, enneyk ! », gronda-t-il.

Axelle gémit. L’orc qu’elle avait en face d’elle correspondait tout à fait à la définition de William : il mesurait près de deux mètres, avait la peau vert sombre, et elle le trouvait méchamment prognathe. Il semblait avoir un grade important, puisqu’il portait un uniforme avec des épaulettes.

« Désolée, répondit-elle, je ne comprends pas.

Rhup yük selliavar ? »

Axelle essaya de faire une grimace pour montrer qu’elle ne comprenait pas l’orc, mais elle ne dut pas y parvenir, car le géant se mit à appuyer une de ses blessures au bras. Axelle hurla, puis tomba à genoux quand il la lâcha.

Elle hésita un instant à contre-attaquer en lui écrasant les testicules, histoire de montrer qu’elle aussi pouvait être prognathe quand elle le voulait, puis elle se ravisa. Elle n’était pas vraiment en état de commencer une bagarre.

L’orc échangea quelques mots avec des soldats apparemment moins gradés que lui, qui attrapèrent à nouveau Axelle, la traînèrent vers un chariot bâché et la jetèrent à l’intérieur sans ménagement.

L’un d’eux grimpa à sa suite, lui attacha les mains, et la fit s’asseoir dans un coin. Quelques minutes plus tard, d’autres soldats faisaient monter une une demi-douzaine d’autres prisonniers. Ces derniers étaient tous orcs, la plupart à la peau noire, et, pour autant ce qu’Axelle pouvait en dire, avaient mauvaise mine. Elle remarqua aussi avec une pointe de jalousie qu’ils portaient des vêtements. En lambeaux certes, mais au moins eux avaient de quoi se couvrir un peu.

Elle réalisa alors avec angoisse qu’elle n’avait pas seulement perdu ses vêtements dans le combat : elle avait aussi laissé tomber l’arbalète de Kalia. Cela pourrait être légèrement ennuyeux si les orcs venaient à réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une simple arbalète. Et ce serait tout à fait catastrophique s’ils parvenaient à en faire d’autres.

Son poids fut soulagé lorsque quatre soldats armés montèrent dans le chariot. L’un d’entre eux tenait en effet un sac en toile et en sortit, l’air goguenard, les vêtements déchirés et ensanglantés d’Axelle et lui jeta à ses pieds. Alors qu’elle enfilait ce qui restait de son pantalon, et que le chariot se mettait en marche, l’orc sortit l’arbalète et se mit à rire. Il la compara au « Snikov » qu’il portait, trouvant manifestement l’arbalète obsolète. Les autres gardes se mirent à rire aussi. Même Axelle ne put contenir un sourire, soulagée qu’ils n’aient pas compris que ce qu’ils prenaient pour une arme désuette était capable de tirer dix fois plus vite que leurs engins.

*****

Le trajet dura plusieurs heures, qui parurent horriblement longues à Axelle. Son œil droit avait beau ne plus être là, il lui faisait encore mal, et le chariot était affreusement inconfortable.

Le chariot finit par s’arrêter. Axelle n’avait aucune idée de l’endroit où ils pouvaient se trouver : la bâche lui empêchait de voir l’extérieur et elle ne pouvait pas discuter avec les orcs. Ils étaient restés silencieux durant tout le voyage, de toutes façons.

Les soldats descendirent et firent descendre les prisonniers. Lorsque ce fut le tour d’Axelle, il y eut une discussion animée. Elle n’y comprenait rien, mais apparemment, la question était de savoir si elle devait descendre aussi ou pas.

Finalement, ils lui firent comprendre qu’elle devait rester dans le chariot, qui s’ébranla une nouvelle fois. Axelle essaya de s’allonger et finit, au bout d’un temps indéterminé, par s’endormir, malgré les cahots.

*****

Elle fut réveillée lorsqu’un soldat lui donna un coup de pied. Le chariot était à nouveau arrêté et, apparemment, c’était à son tour de descendre. Elle parvint à se lever, et essaya de boîter, mais sa jambe droite ne lui obéit pas et elle trébucha, se retrouvant une nouvelle fois par terre, ce qui provoqua l’hilarité chez les soldats.

Ils finirent par l’aider à se relever et à descendre, avant de la lâcher. Elle tomba à genoux, devant un orc qui devait être le chef de ce camp militaire. C’était un petit camp, constitué de tentes et de quelques palissades en bois, qui contrastaient avec les murailles en pierre de Tel Otsip. C’était aussi un petit homme, ou plutôt un petit orc, à la peau vert sombre ridé. Il examinait Axelle d’un œil minutieux.

« Je suppose », commença-t-il en erekhien, malgré un accent abominable, « que vous êtes la personne que je suis chargée d’interroger. »