Kalia entra en grelottant dans le poste de garde. Elle avait encore passé une nuit pourrie à faire le guet sous la pluie. Cela faisait deux semaines qu’elle enchaînait les rondes le soir. Une façon pour le capitaine de lui montrer qu’elle ferait mieux de laisser tomber son idée d’appuyer une plainte contre des gardes.

À l’intérieur, quelques-uns de ses collègues commençaient à se mettre au travail. Il était environ huit heures du matin. Kalia, elle, allait se changer et rentrer se coucher.

« Salut, fit Louis. Il y a quelqu’un qui veut te voir.

— Le capitaine ? » demanda l’elfe.

Elle n’avait aucune envie de se faire une nouvelle fois incendier par son chef. Elle voulait vraiment se coucher.

« Non, répondit Louis. Plus haut. »

Kalia fronça les sourcils.

« La reine, expliqua Louis.

— Oh, merde, ronchonna l’elfe. Qu’est-ce qu’elle veut ? »

Louis se contenta de hausser les épaules.

« Et je suis censée y aller maintenant ?

— On ne fait pas attendre sa majesté. »

*****

On ne faisait pas attendre sa majesté, mais sa majesté pouvait vous faire attendre. Kalia avait fini par s’endormir sur une chaise.

Elle sursauta lorsque le secrétaire de la reine le réveilla.

« La reine va vous recevoir », lui expliqua-t-il en lui lançant un regard mauvais.

Kalia se leva et suivit le secrétaire dans le bureau de la reine. Elle paraissait occupée à lire un document.

« Ah, fit-elle en levant la tête. Kalia.

— Vous m’avez demandée, majesté ?

— Oui. J’aimerais avoir ton avis éclairé sur un sujet. »

Kalia fronça les sourcils.

« Quoi donc, majesté ?

— Il s’agit de mon conseiller. Gérald. Il est talentueux, mais il est peut-être un peu trop porté à mon goût sur l’étude de prophéties antérieures. Il pense qu’elles peuvent tout prédire. Je doute que cela soit si simple. »

Kalia baissa la tête. Elle avait peur de voir où la reine voulait en venir.

« Il a fouillé une nouvelle fois la bibliothèque de l’Efeltawar, et il en a apparemment sorti une prophétie qu’il n’avait pas remarquée jusque là, continua cette dernière. Elle est plutôt... étonnante.

— Ah ? demanda faiblement l’elfe.

— Oui. Elle dit qu’il ne faut pas qu’il y ait de guerre entre Erekh et le Darnolc, notamment. Elle explique que les orcs ne sont pas des monstres.

— Vraiment ?

— C’est ce que Gérald dit, répliqua la reine. Quand à l’Élu dont parlent les autres textes concernant notre cas... » La reine tourna quelques pages, et fronça les sourcils. « Ah, voilà. Il est bien fait mention de l’Élu, mais au lieu du cœur pur il est précisé qu’il devrait être élu « démocratiquement ». Je n’ai pas tout à fait saisi l’idée. »

Kalia retint une grimace. Elle avait bien dit à Axelle que ce passage n’était pas une très bonne idée, mais elle n’avait pas voulu en démordre.

« Et en quoi puis-je vous aider, majesté ? demanda-t-elle.

— Je me demandais simplement, tu es peut-être plus au courant des lois que moi. Je suis ça de loin, tu sais ? Alors, dis moi. S’il s’avérait que cette « prophétie » avait été placée là par un plaisantin, que risquerait le farceur ?

— Et bien, cela dépend, répondit Kalia en regardant ses pieds. Je suppose que cela peut compter comme de la falsification. Et si ce farceur n’était pas un mage, peut-être qu’il pourrait aussi y avoir une plainte pour l’intrusion dans l’Efeltawar.

— Et c’est tout ? demanda la reine.

— Bien sûr, si cela nuit à la sécurité de l’état, le souverain a le droit de prendre les mesures nécessaires. C’est à sa discrétion.

— Ah, fit la reine en hochant la tête. Donc je pourrais enfermer à vie le ou les farceurs, si l’envie m’en prenait.

— Vous pourriez enfermer à vie n’importe qui dont vous n’aimez pas le visage, si l’envie vous en prenait », répliqua Kalia.

La reine hocha la tête, et joignit ses mains avec un air solennel.

« Il se trouve que je pense connaître une personne qui est derrière cette plaisanterie, expliqua la reine. Je pense que je vais lui laisser une chance, parce qu’elle a peut-être simplement été mal inspirée par une mauvaise fréquentation.

— Cela me paraît sage, marmonna Kalia.

— Bien, fit la reine. Maintenant qu’on a réglé cela, j’ai une autre question qui te concerne un peu plus. »

Kalia déglutit. Encore des ennuis ?

« Quoi donc, majesté ? demanda-t-elle.

— Des... informateurs m’ont expliqué que certaines personnes seraient mécontentes du comportement de la garde. Est-ce exact ?

— Oui, majesté. »

Alors, elle était au courant. Ce n’était pas véritablement étonnant, cela dit. Il était dur de préparer un rassemblement qui espérait regrouper un certain nombre de personnes en gardant le secret. Elle espérait juste que les informations seraient remontées plus lentement.

« Il se trouve, fit la reine, que les temps sont plutôt durs. Tu n’es pas sans savoir qu’il se pourrait qu’il y ait une guerre prochainement avec le Darnolc. Et j’ai aussi un certain nombre d’ennemis politiques qui se verraient bien sur le trône à ma place. Tu comprends ?

— Oui, majesté.

— Dans ce contexte, il serait préférable d’éviter ce qui remet en cause l’autorité de la garde, et, par conséquent, la mienne. Tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, majesté.

— Bien, fit la reine en souriant. J’ose donc espérer qu’il n’y aura pas de rassemblement inopiné ou d’émeute de ce genre. Ce n’est pas le moment. »

Kalia inspira profondément et secoua la tête.

« Je suis désolée, majesté, mais je ne peux pas annuler. Je tiens cependant à préciser qu’il ne s’agit pas d’une émeute, mais d’un rassemblement pacifique pour que la loi soit appliquée. »

La reine soupira et parut réfléchir quelques secondes. Puis elle lança un regard mauvais à Kalia, qui n’eut pas tout l’effet escompté car celle-ci contemplait ses pieds.

« Je veux que ce soit bien clair. Une telle... action, pacifique ou pas, n’est pas vraiment idéal pour ta carrière. Si tu t’entêtes, tu vas avoir des ennuis. Avec moi, pour commencer. »

Kalia soupira. Cela commençait à faire beaucoup d’ennuis qu’on lui promettait.

« Je sais, majesté, répondit-elle. Je suis désolée si cela vous crée des problèmes. Je sais que vous n’avez pas beaucoup d’estime pour moi, et, à vrai dire, moi non plus. Mais si je laissais tomber maintenant, je ne pourrais plus me regarder dans un miroir. »

Il y eut un silence glacial alors que la reine la dévisageait.

« Enfin, je n’ai pas de miroir, précisa Kalia. Mais vous voyez l’idée. Majesté. »