La taverne ne portait pas de nom. La plupart des gens qui y mettaient les pieds l’appelait simplement « la taverne » s’ils devaient l’appeler.

Il fallait dire que les gens qui y mettaient les pieds allaient rarement dans d’autres tavernes. Non pas parce que la bière y était meilleure ou moins chère qu’ailleurs, mais parce que c’était la seule taverne de la ville tenue par des nains.

Bien sûr, n’importe qui pouvait entrer dans la taverne, nain ou pas. Mais il se trouvait que la plupart des gens qui y mettaient les pieds se trouvaient être des nains. Parmi les raisons à cela, il y avait certainement le fait que le mobilier était totalement inadapté à des personnes de plus d’un mètre cinquante. À moins que ça n’en ait été une conséquence.

Présentement, il n’y avait à l’intérieur de la taverne qu’une seule personne qui mesurait peut-être un peu plus d’un mètre cinquante. Il aurait fallu mesurer plus précisément, mais ce n’était en tout cas pas beaucoup plus.

« Salut », fit un nain en s’asseyant à côté d’elle.

Kalia plissa les yeux. Elle était venue dans une taverne parce qu’elle avait envie de boire, et elle était venue à la taverne parce qu’elle avait envie de boire avec des gens qu’elle connaissait un peu. Mais elle avait déjà un peu trop bu, et avait par conséquent du mal à les reconnaître. Le fait que le nain ait déjà le visage à moitié masqué par une chope de bière n’aidait pas.

« Grimmel, finit-elle par déterminer, triomphante. Ça va ?

— On fait aller, répondit le nain en reposant sa chope. Et toi ?

— Nan », répondit Kalia.

Grimmel la regarda, un peu surpris, et vit qu’elle avait pleuré.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Une amie qui est loin, et peut-être morte.

— Désolé », fit Grimmel, et il commanda une nouvelle chope de bière. Il n’était pas très doué pour réconforter les gens.

« Et puis, continua Kalia, y’a mon chef. C’est un sale connard. »

Grimmel dévisagea une nouvelle fois l’elfe. Elle devait avoir bu plus qu’il ne l’avait cru : d’habitude, elle ne sortait pas des mots pareils.

« Pourquoi ? » demanda-t-il.

Kalia essaya de lui expliquer rapidement ses démêlés avec son capitaine. Mais ce ne fut pas très rapide, parce qu’elle avait bu et qu’elle sanglotait un peu.

Lorsqu’elle eut terminé, elle réalisa qu’il y avait une demi-douzaine d’autres nains qui s’étaient rapprochés pour écouter.

« M’étonne pas, fit l’un d’entre eux. Les gardes, ils sont tous pareils.

— Sauf toi, évidemment, s’empressa d’ajouter un autre nain à destination de Kalia.

— Évidemment, reprit le premier. Mais globalement, quand même. La dernière fois, ils m’ont amené deux jours au poste parce que, soi-disant, j’avais jeté un « regard narquois » à un garde. »

Les autres nains hochèrent la tête. La plupart avaient vécu des expériences similaires.

« Je sais même pas ce que ça veut dire, narquois ! »

Kalia ne put s’empêcher de sourire. Elle vida une nouvelle chope de bière, alors que Grimmel racontait comment on l’avait arrêté, et comment l’elfe l’avait fait sortir.

Kalia ne put s’empêcher de rougir, et réalisa que la plupart des clients étaient maintenant regroupés autour d’elle. Ils semblaient attendre quelque chose d’elle.

En temps normal, elle ne l’aurait peut-être pas vu, ou se serait contentée de trouver qu’elle n’était pas à la hauteur et l’aurait ignoré. Mais là, c’était différent : elle avait bu, et elle était la plus grande de la salle. Ça n’arrivait pas tous les jours.

« ’Savez quoi ? fit-elle d’un air concentré. C’qu’i’faudrait, c’est nous r’grouper. »

Les nains la regardèrent sans trop comprendre.

« J’veux dire, continua-t-elle, tous les nains, et toutes les danseuses, et tout c’que les gardes font chier, ’faudrait qu’on se mette ensemble, et ils nous emmerderaient plus. »

Il y eut une discussion agitée dans la salle alors que les nains examinaient la proposition.

« J’suis pas d’accord, fit l’un d’entre eux. Se regrouper avec des filles qui se déshabillent sur scène ? Ça me paraît pas sain, à moi.

— Va t’faire met’, Ergor ! protesta Kalia. ’Font ça pour avoir de quoi s’payer à manger. Tu crois qu’y a beaucoup d’métiers pour une femme dans c’te ville de merde ? »

Les nains la regardèrent, surpris. C’était bien la première fois qu’ils la voyaient en colère. Le nain qui n’était pas d’accord baissa la tête et marmonna quelque chose. Mais il semblait que, globalement, l’idée d’un regroupement entre les nains et les danseuses était acceptée.

Pour fêter ça, Grimmel paya une tournée générale.

*****

Lorsque Kalia se réveilla, le lendemain, elle réalisa rapidement deux choses. La première, c’était qu’elle avait affreusement mal à la tête, et la deuxième, c’était qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait.

Elle était sur un petit lit, qui était entouré d’un mur de pierres d’un côté et d’un rideau des trois autres. Il faisait sombre. Il devait y avoir des bougies de l’autre côté du rideau, car des ombres dansaient sur ce dernier.

Si elle avait eu toutes ses facultés de raisonnements, Kalia aurait pu se douter de la nature des gens chez qui elle se trouvait à partir de la taille du lit et de la hauteur du plafond. Mais comme elle n’était pas en état de raisonner et qu’elle se contenta de pousser le rideau, elle fut surprise de découvrir deux nains en train de prendre ce qui devait être un petit-déjeuner. Du moins, c’est ce qu’elle supposa, même si elle n’avait pas l’habitude de boire de la bière au petit-déjeuner.

« Salut », grommela-t-elle.

Les deux nains levèrent les yeux de leurs assiettes et se tournèrent vers elle.

« Salut », répondit l’un d’entre eux. Grimmel, décida Kalia. « Bien dormi ?

— Mouais, fit Kalia. J’ai mal au crâne. On est où ?

— Chez nous, répondit Grimmel.

— C’est une cave ? demanda Kalia.

— On est des nains.

— Ouais, admit l’elfe. Et qu’est-ce que je fais là ?

— On t’a ramenée ici quand tu t’es mise à ronfler sur le bar. »

Kalia hocha la tête. Elle s’attendait un peu à cette réponse.

« J’ai du mal à me rappeler de la soirée... Il y a des choses que j’ai faites et dont je devrais être au courant ? »

Déjà, elle avait toujours ses vêtements. Elle se voyait mal se déshabiller en chantant, mais elle se voyait aussi mal boire bière sur bière (ou peut-être y avait-il eu autre chose que des bières ?) jusqu’à s’effondrer, et pourtant elle l’avait fait.

« Hmmm, fit Grimmel en paraissant réfléchir. Non. Il ne me semble pas.

— Au contraire ! » s’enthousiasma le deuxième nain. Kalia était incapable de mettre un nom sur son visage, même si ce dernier lui était vaguement familier. « Ton discours était génial ! »

Kalia fit un effort de concentration et parvint à se souvenir de son « discours ». Elle pâlit.

« Oh, merde, fit-elle. Le capitaine va me tuer.

— Tu nous as convaincus ! ajouta le nain enthousiaste. Il faut qu’on s’organise !

— Je vais me faire virer, marmonna l’elfe.

— Ce n’est pas dramatique, répliqua Grimmel. De toutes façons, ce n’est pas un boulot pour toi. »

Kalia ouvrit la bouche pour protester, mais ne le fit pas. Le nain n’avait pas tort : en effet, elle n’était pas faite pour ce métier.

« Il a quand même l’avantage de me payer mon loyer, répliqua-t-elle.

— Trouve un autre métier ? suggéra Grimmel.

— Quoi ? Je me vois mal être danseuse.

— Je pourrais voir s’il y a une possibilité pour toi à la forge ? »

Kalia fronça les sourcils. La forge Durfer s’était effectivement beaucoup développée ces dernières années, et elle employait maintenant la grande majorité des nains de la ville. Les nains étaient réputés pour leur travail sur le fer. Kalia se débrouillait un peu, mais elle avait du mal à se voir un marteau à la main à taper sur du fer toute la journée.

« Je ne crois pas non plus que je sois faite pour ce métier.

— Pourquoi ? Pour le travail précis, tu te débrouilles bien. Enfin, pour une elfe, évidemment. »

*****

L’idée d’une action collective avec les nains fut plus dur à faire admettre aux danseuses. Une des raisons était que Kalia n’était plus sous l’effet de l’alcool, mais qu’elle était au contraire fatiguée à cause de la soirée de la veille et de la journée de travail qu’elle avait du mener dans la foulée.

Une autre raison était peut-être aussi que la dizaine de danseuses avec qui elle discutait n’étaient pas, non plus, sous l’effet de l’alcool.

« Je refuse qu’on fasse quelque chose avec ces types, déclara catégoriquement l’une d’entre elles. Ils passent leur temps à boire de la bière. Et puis, il n’y a que des hommes.

— Techniquement, objecta Kalia, la moitié d’entre eux sont des femmes. Enfin, il me semble. »

C’était un fait connu qu’il était pratiquement impossible de différencier « un » nain et « une » naine. C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Kalia s’entendait bien avec eux : ils ne la considéraient pas différemment d’un homme et ne lui demandaient donc pas toutes les deux minutes ce qu’elle faisait dans une taverne ou dans une forge alors qu’elle aurait pu être en train de faire le ménage ou de préparer le repas pour son mari.

« Certes, admit la danseuse, mais j’ai du mal à les considérer comme des vraies femmes. La barbe, pour commencer.

— Et c’est quoi, une vraie femme ? » demanda Kalia.

Il y eut un instant de silence. Personne ne se risqua à proposer une définition.

« Je comprends ta réticence, reprit l’elfe en regardant ses pieds. Vous avez toutes subi des... disons, des pressions, parce que, d’une, vous êtes des femmes, deux, vous êtes danseuses. Les nains ne sont pas dans le même cas, y compris s’ils sont de sexe féminin. Mais il y a tout de même un point commun : les gardes vous emmerdent, vous parce qu’ils veulent coucher avec vous et les nains parce qu’ils ne les aiment pas. »

Il y eut quelques hochements de tête, qui rassurèrent légèrement Kalia. Elle n’était pas habituée à parler devant tant de monde. Surtout à jeun.

« Diane et Lili ont porté plainte contre un agent pour viol, reprit-elle à nouveau avec un peu plus d’assurance. Si j’ai bien compris, d’autres sont dans le même cas qu’elles. Je vais faire ce que je peux pour que ces plaintes aboutissent, mais je crois qu’il y a peu d’espoir. Alors ma proposition, c’est qu’on fasse un regroupement, avec des nains, et avec d’autres gens, pour dire qu’on en a marre que les gardes soient au-dessus des lois. Est-ce que ça, ça vous va ? »

Il y eut un silence, quelques regards, et quelques hochements de tête. Ça avait l’air d’être accepté.

« Et toi ?, demanda Diane. Tu ne vas pas avoir des ennuis ?

— Sûrement, répondit Kalia en souriant. Mais c’est mon problème. »

Elle arrivait presque à faire croire que ça ne la préoccupait pas, qu’elle ne se demandait pas si elle allait finir à la rue ou derrière les barreaux d’une cellule.

Presque.