Un croissant de lune brillait dans le ciel, et éclairait faiblement l’Efeltawar.

L’immense tour existait, disait-on, depuis bien avant Nonry. La légende disait que la ville s’était construite autour. Que ce soit vrai ou pas, ce qui était sûr était qu’on ne savait pas qui pouvait l’avoir construite, ni quand. Autre fait certain, elle était maintenant aux mains des mages, qui empêchaient jalousement toute personne d’y monter. Ce qu’ils faisaient à l’intérieur, personne — personne qui ne soit pas un mage, en tout cas — ne le savait exactement, même c’était en tout cas là que se trouvait leur école de magie.

On disait aussi que s’y trouvait la plus grande bibliothèque d’Erekh, et, en l’occurrence, c’était ce qui intéressait les deux silhouettes sombres accrochées au pilier nord.

Axelle attrapa le barreau métallique qui se trouvait au-dessus d’elle et monta de cinquante centimètres. Elle en profita pour reprendre un instant son souffle, et eut le malheur de regarder vers le bas.

Il fallait l’admettre, elle avait une vue magnifique sur Nonry. C’était le côté positif de se trouver à quatre-vingt-dix mètres au-dessus du niveau du sol.

Le côté négatif, c’était qu’au moindre faux-pas, elle se fracasserait par terre. Et, via la corde qu’elles portaient autour de leurs tailles, elle entraînerait sûrement Kalia avec elle. En effet, le cordon ombilical qui était censé les sauver en cas de chute servirait plus probablement à les entraîner ensemble vers la mort si l’une d’entre elles venait à glisser. Il était peu probable que l’elfe arriverait à tenir leurs deux poids.

Elle n’en était pas toute à fait sûre, cela dit. Elle avait cru que Kalia arriverait à grimper correctement parce qu’elle était une elfe, mais elle s’était trompée.

La plupart des elfes vivaient en hauteur, et s’arrangeaient du coup pour que l’ascension ne soit pas trop pénible, que ce soit avec des ponts de cordes, des échelles ou même des ascenseurs rustiques.

Kalia, elle, avait toujours vécu en bas, mais avait été amoureuse d’une princesse qui vivait tout en haut. Les ascenseurs, les échelles et les ponts lui étaient pour la plupart interdits, alors elle avait du passer par d’autres chemins.

La plupart des elfes étaient des grimpeurs corrects, mais Kalia paraissait se déplacer avec autant de facilité que si elle avait été à l’horizontale. Axelle avait été impressionnée tout le long de leur ascension. L’elfe était aussi à l’aise en grimpant que mal à l’aise en face de quelqu’un.

« Passe par la droite, c’est plus facile », chuchota cette dernière.

Axelle soupira, souffla dans ses mains et se remit à grimper.

« Attends-moi avant le premier étage. Il y a peut-être des gardes là-haut. »

En réalité, elle en doutait. Les mages surveillaient très bien leur ascenseur, ils surveillaient bien leurs escaliers, ils surveillaient vaguement les pieds de la tour, mais il était peu probable qu’ils aient des sentinelles à l’étage. Ils ne devaient pas penser que quelqu’un pouvait être assez motivé pour se taper les cent mètres d’escalade.

Les derniers furent les plus difficiles, et Kalia dut finalement aider son amie à passer la rambarde.

Il n’y avait personne en vue. Axelle et Kalia se détachèrent l’une de l’autre et se regardèrent un instant.

« Ça va ? chuchota Kalia.

— Ça ira mieux quand j’aurai à nouveau les pieds sur terre.

— On y va ?

— Une seconde, soupira Axelle. Laisse moi reprendre mon souffle. »

*****

Kalia surveillait avec anxiété les environs alors qu’Axelle crochetait la serrure de la bibliothèque.

« C’est bon », chuchota cette dernière.

Elles pénétrèrent à l’intérieur. Axelle alluma une bougie alors que Kalia s’extasiait devant les immenses rayonnages de livres.

« Je n’ai jamais vu une telle collection, murmura-t-elle.

— Il y en a sans doute un tas qui sont très chiants, répliqua Axelle. Il n’y a pas un plan quelque part ?

— Là », montra Kalia en désignant une affiche sur le mur. Mais elle retourna rapidement à la contemplation des étalages. « C’est quand même dommage que les mages ne recrutent pas de femmes. Je pourrais passer des jours ici.

— Tu n’as qu’à en prendre quelques uns, proposa Axelle en examinant le plan.

— Ce n’est pas très légal, objecta l’elfe.

— Au point où on est... Et puis, ils n’avaient qu’à pas être sexistes. » Axelle fronça les sourcils en regardant son amie. « Si tu ne comptais rien prendre, pourquoi tu as apporté ton sac à dos ?

— Ben, fit Kalia, j’avais juste envisagé la possibilité que tu me convainques.

— D’accord, lâcha Axelle en souriant. Tu voudras bien attendre qu’on ait fini ce qu’on a à faire avant d’être convaincue, cela dit ?

— Ça dépend de ce que je vois au passage. »

Elles se promenèrent entre les rayonnages pendant plusieurs dizaines de minutes avant de trouver ce qu’elles cherchaient.

« C’est là, fit Axelle. Toutes les prophéties. »

Il y en avait un sacré paquet. Les parchemins s’étalaient sur des mètres d’étagères. Kalia en sortit un autre de son sac. Elle s’était donnée beaucoup de mal pour lui donner un aspect authentique et ancien. C’était plutôt convaincant : l’encre était à peine sèche, mais le parchemin paraissait avoir quelques siècles.

« Bon, il faut trouver comment c’est classé, chuchota-t-elle.

— Non, répliqua Axelle. Mets-la au hasard. Sinon, il se demandera pourquoi il ne l’a pas trouvée plus tôt.

— Comme tu veux, répondit Kalia en insérant sa prophétie parmi les autres.

— Parfait, dit Axelle.

— Ouais. Maintenant, tu veux bien finir de me convaincre ? J’ai un sac à dos à remplir. »

*****

« Kalia...

— Une seconde. »

Axelle soupira. Depuis qu’elle avait commencé à regarder les livres, Kalia semblait avoir oublié qu’elles se trouvaient dans l’Efeltawar, et qu’elles auraient de sérieux ennuis si on les y repérait. Cela faisait près d’une heure qu’elle regardait les titres de livres, les feuilletait, et en mettait occasionnellement un ou deux dans son sac.

« Kalia, il faut vraiment y aller.

— Une seconde », répéta une nouvelle fois l’elfe en s’engageant dans un nouveau rayonnage.

Axelle soupira, et allait la suivre lorsque la bougie s’éteignit. Ce n’était pas spécialement étonnant, étant donné qu’elle était déjà consumée pratiquement jusqu’au bout. Axelle dut fouiller à l’aveuglette dans son sac pour y trouver une allumette. Ce ne fut pas trop difficile, étant donné qu’il était presque vide. Elle supposait que ça ne durerait pas longtemps, et que Kalia s’empresserait de le remplir de bouquins une fois que le sien serait plein.

Lorsqu’elle parvint enfin à gratter une allumette, Axelle s’aperçut que Kalia n’était pas là ; ce qui était pour le moins étrange, étant donné qu’elle s’était engagée dans ce qui ressemblait plutôt à un cul-de-sac. Elle fronça les sourcils, et commençait à s’inquiéter lorsque l’allumette s’éteignit à son tour.

Elle en alluma une nouvelle, et pensa cette fois à rallumer la bougie au passage. Elle aperçut alors Kalia en face d’elle, une pile de livres dans les bras.

« Où est-ce que tu étais passée ? chuchota-t-elle.

— Dans une salle, derrière, expliqua Kalia. Elle était éclairée. »

Axelle fronça les sourcils.

« Il n’y a pas de salle derrière toi. »

Kalia se retourna, et s’aperçut qu’il n’y avait en effet qu’un mur de livres derrière elle.

« C’est bizarre, constata-t-elle en haussant les épaules. Il y en avait une, il y a un instant.

— Je n’aime pas cette endroit, souffla Axelle.

— Bah, c’est une tour magique, non ? Une salle qui est là et qui n’est plus là, ça ne me paraît pas si surprenant, du coup.

— Ouais, ben je préférerais qu’on se tire d’ici.

— D’accord, concéda Kalia. Tu pourrais me prendre quelques bouquins ? Mon sac est plein. »

*****

Axelle ouvrit la porte de son appartement et fit entrer Kalia avant elle. Elles posèrent leurs deux sacs par terre, à côté du reste de leurs affaires.

Depuis qu’elles étaient revenues à Nonry, dans l’après-midi, elles s’étaient en effet contentées de les déposer chez Axelle avant d’aller voir la reine.

Kalia bâilla longuement alors que la démone était en train de se déshabiller.

« Bon, je vais y aller », annonça l’elfe.

Axelle fronça les sourcils.

« Il est quatre heures du matin, et tu es à l’autre bout de la ville.

— Ce n’est pas si loin...

— Kalia... », soupira Axelle en s’allongeant dans son lit. « Il faut une bonne demi heure de marche, et c’est pour ça qu’on avait laissé les affaires ici. Alors tu vas dormir ici et tu rentreras demain. »

L’elfe regarda ses pieds un long moment tandis qu’elle hésitait. Puis elle réalisa qu’elle n’avait en effet aucune envie de faire le chemin jusqu’à chez elle, et elle se décida finalement à retirer ses bottes et son pantalon et s’allongea à coté de son amie.

« Bonne nuit, dit-elle.

— ’nuit », répondit Axelle en soufflant la bougie.

Kalia resta un certain temps immobile, dans le noir, sans réussir à dormir. Elle en profita pour faire un point sur sa situation. Elle récapitula ce qu’elle savait sur les relations entre Erekh et le Darnolc, l’importance de l’épée, la localisation de l’Élu, les prophéties, sa manipulation par la reine et leur accrochage avec elle. Lorsqu’elle allait aborder le point le plus compliqué, c’est à dire sa relation avec celle qui dormait à cinq centimètres d’elle, elle était déjà à moitié insconsciente et sombrait dans les bras de Morphée.

*****

La première chose que vit Kalia en se réveillant, ce fut le visage d’Axelle. Elle était agenouillée à côté du lit, en train de lui caresser l’oreille.

« Hmphrf, fit Kalia.

— Bien dormi ?

— Hmphrf. Quelle heure il est ?

— Midi.

— Et tu me tripotes l’oreille depuis combien de temps ?

— Une demi heure, répondit Axelle en souriant. »

Kalia leva les sourcils.

« Et tu n’en as pas marre ?

— Non. Ça m’a toujours fascinée, les oreilles des elfes. Tu veux manger quelque chose ? »

Kalia secoua la tête.

« Laisse moi au moins le temps de sortir du lit.

— J’ai des croissants et du thé. Tu peux manger au lit.

— Dans ce cas, alors... »

Axelle se leva et alla chercher le petit-déjeuner alors que Kalia s’efforçait au moins de passer en position assise.

« Tu t’es levée tôt ? demanda-t-elle.

— Pas franchement, répondit Axelle en s’asseyant en tailleur au pied du lit. Bon appétit.

— Merci. »

Kalia attrapa un croissant, et commença à le manger en silence. Axelle était pensive aussi, comme si elle voulait dire quelque chose mais ne savait pas trop comment s’y prendre.

« Tu sais..., commença finalement Kalia.

— Quoi ? »

Kalia grimaça. Elle s’engageait sur un terrain qu’elle ne maîtrisait pas vraiment.

« Ces derniers temps... on a passé pas mal de temps ensemble, toutes les deux...

— Ouais.

— C’était de bons moments... » Elle secoua la tête. « Enfin, non, pas vraiment de bons moments en soi, mais, je veux dire... »

Axelle leva un sourcil, interrogative. Kalia se mordit la lèvre et rougit légèrement.

« J’ai bien aimé être avec toi.

— Moi aussi, répondit Axelle en hochant la tête.

— Je veux dire...

— Hmmm ?

— Je me disais... qu’on pourrait peut-être...

— Coucher ensemble ? » compléta Axelle.

Le visage de Kalia, qui était d’habitude plutôt pale, devint écarlate.

« Non ! protesta-t-elle. Je ne pensais pas à ça... je...

— Tu ?

— Je voulais dire... On s’entend pas mal et on pourrait...

— On pourrait ?

— Avoir un appartement ensemble ? »

Axelle fronça les sourcils.

« Je veux dire, la plus grande partie de mon salaire part en loyer, et... »

Kalia se mordit la lèvre. Axelle souriait.

« Bien sûr, continua l’elfe, on pourrait aussi coucher ensemble. »

Axelle éclata de rire.

« Ouais, dit-elle une fois qu’elle eut repris sa respiration, on pourrait. » Elle baissa les yeux. « Mais non. »

Kalia fronça les sourcils, sans comprendre.

« Non ? demanda-t-elle. Pourquoi ?

— Parce qu’il y a un type », commença Axelle, lugubre, « à quelques centaines de kilomètres de là, qui fait sa loi au Darnolc. Un type qui va peut-être déclarer la guerre entre ce pays et Erekh. Et ce type, il est, comme le faisait remarquer le conseiller de sa majesté, comme moi. Un collègue. Un frère, un peu. Alors il faut que je fasse quelque chose.

— Écoute, protesta Kalia, tu n’as pas à faire ça parce que c’est un démon...

— Non, c’est vrai. Mais si je peux éviter des morts, il faut que je le fasse.

— Toute seule ?

— Je peux peut-être faire quelque chose... Je vais aller là-bas.

— Alors, je viens avec toi.

— Non. Trop dangereux.

— Je ne veux pas te perdre ! » protesta Kalia.

Elle pleurait doucement. Axelle secoua la tête.

« Je reviendrai, dit-elle. Promis. »

Elle se leva, se dirigea vers une table sur laquelle traînaient divers papiers, déchira un morceau de feuille, écrivit quelque chose dessus, et le tendit à Kalia.

« Et si je ne reviens pas, ajouta-t-elle, sers toi de ça.

Ynëevgu svyyr qr Yhpvsre sbexér pbzzr Nkryyr ? lut Kalia.

— Il y a encore un petit effort de prononciation à faire, remarqua Axelle en souriant, mais c’est l’idée. C’est mon nom véritable. Mon nom de démon. Avec ça, tu devrais pouvoir m’invoquer. Si je venais à mourir.

— Et je fais ça comment ?

— Je croyais que tu t’y connaissais un peu en magie noire ?

— Un peu, et la magie noire, ce n’est pas l’invocation de démons.

— Tu trouveras bien un bouquin pour t’expliquer comment faire, répliqua Axelle en souriant. Allez, je te promets qu’on se reverra. »

Kalia essuya les larmes qui avaient coulé sur ses joues et soupira.

« J’espère que ça ne sera pas trop long.

— Ne t’en fais pas. Il s’agit juste de libérer quelqu’un, et je reviens. »

Kalia hocha la tête, sortit finalement du lit et attrapa son arbalète et ses lunettes de vision nocturne, et tendit le tout à Axelle.

« Prends ça. Tu en auras plus besoin que moi, j’imagine.

— D’accord », accepta Axelle, le sourire aux lèvres, en l’attrapant. « Avec ça, je ne vois pas trop ce qui pourrait m’arriver. »