Armand déposa avec révérence l’épée de Lumina sur le bureau de la reine, en la tenant par le fourreau.

Ly était vautrée derrière lui. Elle avait commencé par s’asseoir sur une des chaises sans demander l’autorisation. Cela avait légèrement dérangé la reine, mais elle avait préféré ne rien dire : après tout, elle et Armand revenaient d’une mission capitale, et elle pouvait pardonner un tel écart.

Mais elle ne s’était pas contentée de s’asseoir. Elle s’était ensuite balancée, puis avait fini par poser ses deux pieds, avec ses bottes sales, sur un coin du bureau de la reine. Cette dernière lui avait lancé un regard lourd de signification, mais Ly n’avait pas paru s’en rendre compte.

La reine abandonna et tourna la tête pour regarder l’épée.

« Bien », dit-elle en se tournant vers son conseiller. « C’est celle que vous cherchiez ?

— On va voir », répondit Gérald en tendant la main vers la poignée de l’épée.

Il poussa un petit cri de douleur et recula sa main au moment même où ses doigts touchaient l’arme.

« C’est chaud, hein ? demanda Ly. On s’est fait avoir pareil.

— Bien sûr, répondit Gérald en se caressant le bouc. Seul l’Élu au cœur pur peut porter l’épée de Lumina.

— Ça veut dire que, l’Élu au cœur pur ? demanda Ly. Je veux dire, pur en quoi ?

— Pur, répliqua Gérald. Nous avons l’épée, nous devons maintenant trouver l’Élu. Ensuite, nous pourrons vaincre les orcs.

— Et comment on est censé le trouver ? demanda Armand.

— Je vais aller consulter la prophétie, expliqua Gérald. Ça doit être marqué.

— Il y a intérêt, répliqua la reine.

— Ouais, ajouta Ly. Ça serait dommage qu’on ait perdu deux jours pour aller chercher une épée si personne ne peut s’en servir.

— Ouais, fit une voix derrière elle. Ou si elle n’a rien de spécial. »

Ly tourna la tête, surprise, et aperçut Axelle, adossée contre le mur, qui faisait des grands cercles avec l’épée de Monkilla. À côté d’elle, Kalia regardait ses pieds.

« Comment vous êtes rentrées ? demanda la reine en fronçant les sourcils.

— Avec votre laisser-passer, mademoiselle, expliqua William en sortant de l’ombre. Vous vous rappelez ? Vous me l’aviez donné.

— Ah, Wolf, soupira la reine. Vous êtes là aussi. Fermez la porte, s’il vous plaît. »

Axelle envoya un coup de pied dans la porte, qui se ferma en claquant.

« Voilà. Maintenant qu’on est tranquille, tu vas pouvoir nous expliquer à quel jeu de merde tu joues avec nous.

— J’essaie de sauver le royaume, répliqua la reine.

— Et en quoi mettre en danger la vie de Kalia pour récupérer une épée dont personne n’a besoin va sauver le royaume ? J’ai du mal à comprendre.

— Nous avons besoin de l’épée de Lumina, soupira la reine. Et pour cela, il fallait une équipe qui ne soit pas trop surveillée. Donc, une diversion.

— Ouais, soupira Kalia. Sacrifier un pion sans importance, c’est ça ?

— Ne le prends pas personnellement, répondit la reine. C’est juste que, sans vouloir te vexer, le sort d’Erekh est plus important que le tien.

— Vous auriez au moins pu prévenir, répliqua Kalia en regardant ses pieds.

— C’était risquer d’éventer le stratagème. Je suis désolée, Kalia, mais je devais faire ça.

— Et maintenant que vous avez l’épée, le monde est sauvé ? railla Axelle. C’est bien, c’était pas trop compliqué.

— Non, expliqua Gérald. Il faut maintenant trouver l’Élu...

— Élu par qui ? demanda Axelle.

— L’Élu, continua Gérald en l’ignorant, qui aura un cœur pur... »

Il s’arrêta un instant, attendant d’être interrompu. Mais personne ne prit la parole — à l’exception d’Angèle, qu’il n’entendit pas — et il continua.

« ... et donc, qui pourra porter l’épée de Lumina et sauver le monde de la menace des orcs.

— Ce n’est pas un peu excessif ? demanda Axelle. De parler du monde, je veux dire. Finalement, il n’y a qu’Erekh qui est menacé.

— Et encore ajouta Kalia. »

Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle se mordit la lèvre.

« Je veux dire, Erekh et le Darnolc ont été en guerre pendant des siècles, et la frontière n’a jamais beaucoup changé, hein ?

— Cette fois-ci, c’est différent, expliqua Gérald. Ils ont des armes inconnues jusqu’ici.

— C’était aussi différent les dernières fois, répliqua Kalia. La fois où ils ont eu les catapultes, et puis la fois où on — enfin façon de parler, je n’étais pas là — a eu la magie. Et finalement, la frontière passe toujours par le mont Aulmar. »

Il y eut un instant de silence.

« Tu es sûre que tu n’étais pas là ? demanda Axelle, le sourire aux lèvres.

— Quoi ?

— Les elfes ne vieillissent pas, alors rien ne nous dit que tu n’as pas plusieurs siècles. Et tu as l’air drôlement calée.

— J’ai juste lu des bouquins, répliqua l’elfe à l’âge inconnue en haussant les épaules. Et je n’ai pas plusieurs siècles.

— Et tu oublies un détail, ajouta la reine. Les dernières fois, il n’y avait pas de démon à la tête du Darnolc.

— Putain de démons, lâcha Axelle. Toujours à foutre la merde, hein ? »

Armand eut un léger sourire. Elle croisa son regard, et ils restèrent les yeux dans les yeux quelques instants.

« Tu veux essayer ? demanda-t-il. Voir si tu as le cœur pur ?

— Pourquoi pas ? demanda Axelle en s’approchant du bureau. Un démon au cœur pur, ce serait amusant. C’est quoi le test ?

— Essayer de l’attraper. Ça fait un peu mal, mais ça ne laisse pas de traces. »

Axelle approcha sa main, toucha l’arme, et retira sa main en la secouant.

« Bon, ben, je ne suis pas l’Élue, constata-t-elle.

— C’est peut-être mieux », ajouta Gérald.

Il y eut quelques secondes de silence, pendant lesquelles tous les regards se tournèrent vers le conseiller de sa majesté. À l’exception de celui de William, qui se roulait une cigarette avec une grande concentration.

« C’est à dire ? » demanda Axelle en le regardant dans les yeux avec un regard particulièrement mauvais. Gérald déglutit.

« Je veux dire... commença-t-il en grimaçant, qu’il serait compréhensible qu’en tant que démon vous soyez tentée de...

— De détruire Erekh ? compléta Axelle.

— Ce que je veux dire, c’est que c’est aussi un démon, et que vous aussi...

— Alors, je vais lui livrer Erekh ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire ! se défendit Gérald en rougissant. C’est juste que... Vous pourriez être tentée d’avoir envie de l’aider... Ce serait juste humain...

— Démoniaque, corrigea Axelle. Je comprends l’idée. Alors, en tant que démone tentée d’idée un collègue, je vais vous laisser tranquille. Ciao. »

Sur ces mots, elle sortit de la pièce à grandes enjambées. Il y eut un silence pesant.

« Et après, lâcha Ly en souriant, c’est moi qui ne suis pas diplomatique.

— Je vais aller la rejoindre, commença Kalia. Elle...

— Attends, coupa Ly. Tu ne veux pas essayer ?

— Je doute que je sois l’Élue, répliqua l’elfe. Il n’y a que pour les missions dangereuses mais inutiles qu’on me choisit.

— Tu as peut être le cœur pur, répliqua la reine. Viens essayer. »

Kalia hocha la tête et s’approcha du bureau à contrecœur. Elle tendit la main avec appréhension, toucha la garde de l’épée et poussa un cri de douleur.

« Perdu, fit Armand.

— Comme quoi, ajouta Ly, on peut être naïve sans avoir le cœur pure. »

Kalia lui jeta un regard mauvais.

« Je ne suis pas naïve ! répliqua-t-elle.

— Ah non ? Ça ne te surprenait pas qu’on envoie une elfe incompétente récupérer une épée pour sauver Erekh.

— Je ne suis pas incompétente ! »

Kalia baissa la tête et se mordit la lèvre.

« Bon, d’accord, reprit-elle, je suis un peu incompétente. Mais pas naïve. »

Elle se dirigea vers la porte, la tête baissée.

« Je suis vraiment désolée, dit la reine avant qu’elle ne parte. Je ne voulais pas te mettre en danger, ni te manipuler. Mais c’était nécessaire, tu comprends ?

— Pas franchement, non, répliqua Kalia en sortant de la pièce.

— On a prend tous des risques, ajouta la reine sans savoir si elle l’entendait encore. Même moi. Il y a pas mal de types qui aimeraient bien m’éliminer.

— Ouais, ajouta William en allumant sa cigarette. Mais je doute que vous soyez payées pareil. »

La reine soupira et le regarda méchamment.

« C’était Angèle qui disait ça, ajouta William en tournant les yeux. Je ne faisais que transmettre. »

*****

Quand Kalia la retrouva, Axelle était assise, pensive, sur un petit muret au bord de la Malsaine, les pieds au dessus de l’eau.

« Je suis sûre qu’il ne pensait pas ce qu’il disait, commença Kalia. On te fait confiance.

— Je n’en ai rien à faire, qu’il me fasse confiance ou pas, répliqua Axelle en souriant. Et puis, il n’a pas tort. Qu’il soit un démon ou pas, ça ne change rien, mais je n’ai aucune envie de massacrer des orcs.

— Moi non plus », ajouta Kalia en s’asseyant à côté d’elle.

Elle posa sa tête sur l’épaule de son amie. Depuis les abords du Palais Royal, la vue était plutôt jolie, et avec le soleil qui se couchait et les jolies couleurs qu’il projetait sur l’eau, on pouvait presque oublier les quelques ordures et poissons morts qui traînaient à la surface.

Axelle passa un bras autour des épaules de Kalia. Elle approcha son visage du sien. Kalia se mordit les lèvres, sans trop savoir quoi faire. Elle aurait voulu l’embrasser, mais elle n’osait pas. Au moment où elle allait se décider, Axelle posa un doigt sur ses lèvres.

« Non, dit-elle doucement. Il ne faudrait pas qu’on nous arrête pour crime sexuel.

— Non », admit Kalia en baissant la tête.

Axelle posa sa main sur la sienne.

« Et puis, j’ai quelque chose de plus amusant à faire avec toi. »