Route de Nuit
Par Nera, lundi 22 août 2005 à 15:37 :: Textes :: #27 :: rss
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Route de nuit
Je m'excuse de cette interruption prolongée qui va encore durer un peu plus. Pour patienter, une petite nouvelle qui n'a rien à voir que je ressors d'un tiroir.
En plus ça tombe bien, ça parle de zombies, avec Land of the dead qui vient de sortir, je vais pouvoir surfer sur la vague pour avoir plein de succès /o\
Et puis il y a des jours où on se dit qu’on aurait mieux fait de ne pas se lever. À la limite, on se dit qu’on aurait mieux fait de ne pas naître.
Pour Claire, c’était un de ces jours. Non seulement elle avait passé une journée pénible au boulot, mais ensuite elle avait du prendre la voiture pour se rendre au mariage de sa sœur.
Et maintenant, il faisait nuit, et elle était perdue, et elle n’avait qu’une envie : retourner dans son lit.
Elle soupira en garant, pour la enième fois, sa vieille 205 sur le bas-côté, alluma la lumière intérieure, et attrapa la carte qui traînait sur le siège du passager.
Elle l’examina quelques minutes, avec le peu de lumière que lui donnait la vieille ampoule de l’habitacle, mais elle dut se rendre à l’évidence : elle n’avait vraiment absolument aucune idée d’où elle était. Le dernier village qu’elle avait vu devait remonter à une dizaine de kilomètres, et elle était maintenant entourée d’arbres, sombres silhouettes qui se détachaient sous la pleine lune. Et elle ne trouvait même pas le nom de ce village sur la carte. Sans doute un bled trop perdu.
Elle jeta un coup d’œil à l’horloge de la voiture : deux heures du matin. Entre ses heures de boulot et la route, elle commençait à être vraiment fatiguée. Tout ça pour aller assister à un mariage.
Elle soupira une nouvelle fois, éteignit les phares et coupa le contact, décidant qu’elle avait assez roulé pour aujourd’hui et qu’elle arriverait bien mieux à se repérer après un peu de repos et, accessoirement, à la lumière du jour. Et tant pis si elle n’arrivait pas vraiment à l’heure le lendemain.
*****
Claire se retourna, essayant de trouver une position moins inconfortable sur son vieux siège pourri. Sans succès. Elle retira ses chaussures. Elle essaya de baisser son siège, mais il l’était déjà au maximum.
Trois heures du matin, et elle ne dormait toujours pas. Dire qu’elle aurait pu être dans son lit, confortablement, en train de dormir tranquillement, sans avoir à chercher vainement une position qui réduise un peu les courbatures qu’elle aurait le lendemain.
Elle se retourna une nouvelle fois. Puis une autre. Elle redressa un peu, et hésita à reprendre le volant. Au moins, elle ferait quelque chose.
C’est alors qu’elle aperçut une silhouette devant la voiture. Quelqu’un s’approchait d’elle.
Claire sentit une vague de panique s’emparer d’elle, mais elle parvint à se calmer. Il n’y avait rien de bien anormal. Un type qui se baladait.
Un type qui se baladait sans rien pour l’éclairer, à trois heures du matin. Rien d’anormal.
Elle prit une profonde inspiration, espérant faire taire les battements de son cœur. Sans grand succès. Surtout qu’elle devinait, derrière la silhouette qu’elle avait vue, et qui était maintenant à quelques mètres de la voiture, d’autres ombres qui se déplaçaient, lentement.
Mais peut-être qu’elle rêvait ? Peut-être n’était-ce que les arbres qui projetaient des ombres qui faisaient jouer son imagination ?
Il n’y avait qu’un moyen de savoir. Elle alluma les phares.
Claire poussa un cri d’horreur en découvrant ce qu’avait révélé la lumière jaune des phares : devant elle se trouvaient une demi-douzaine de personnes, hommes et femmes, aux vêtements déchirés, aux regards de drogués, qui se dirigeaient vers la voiture d’une démarche hésitante, trébuchant régulièrement.
Des années d’expérience en films d’horreur et en jeux vidéo déclenchèrent un petit rouage dans son cerveau, et elle réalisa ce qu’elle avait devant les yeux.
Des zombies.
« Oh mon Dieu », murmura Claire d’une voix faible en espérant halluciner.
Après être restée pétrifiée quelques instants, elle se décida à faire démarrer la voiture. Qui cala. Était-ce à cause du froid, ou avait-elle, elle aussi, vu un certain nombre de films d’horreur, pour adapter son comportement en conséquence ? Toujours est-il qu’il fallut quatre essais avant que Claire ne parvienne à la faire partir.
Les zombies — car il s’agissait bien de mort-vivants, il n’y avait pas de doutes là-dessus : il manquait même de la peau sur certains d’entre eux — étaient maintenant au contact avec la voiture.
« Merde ! » hurla Claire, à la limite de l’hystérie, en manquant de renverser un des morts-vivants. Elle ne pouvait quand même pas les écraser. Et puis, elle réalisa le ridicule de la situation : ils étaient déjà morts, de toute façon.
Tremblante, Claire appuya sur l’accélérateur. Elle renversa un mort-vivant, qui roula sur le capot avant de tomber au sol.
Elle put voir un instant son regard mort la fixer, ce qui la révulsa encore plus. Elle avait envie de vomir. Elle avait envie d’être ailleurs. Elle avait envie de se réveiller de ce cauchemar horrible.
Elle roula une ou deux minutes, en essayant de se calmer un peu. Elle se demandait ce qu’elle devait faire. Elle ne pouvait tout de même pas rouler toute la nuit... Et il était hors de question qu’elle s’endorme dans la voiture alors que des zombies pouvaient être n’importe où. Mais est-ce que c’était vraiment des morts-vivants ? N’était-ce pas une hallucination ? Peut-être que tout le stress qu’elle avait accumulé au boulot avait fini par la rendre complètement cinglée ?
Claire aperçut alors, à quelques centaines de mètres, une maison éclairée. Maison était sans doute un peu léger pour désigner l’endroit. Manoir aurait été plus exacte, mais Claire préférait évacuer ce terme de son esprit. C’était juste une grande maison.
*****
À son grand soulagement, Claire arriva au manoir — ou, du moins, à la grande maison — sans encombre, et sans rencontrer de nouveaux monstres. Elle arrêta la voiture à quelques mètres de la porte.
Elle déverrouilla sa portière et se préparait à sortir lorsqu’elle s’interrompit. Elle avait un mauvais pressentiment. Bien sûr, il y avait de la lumière, mais... qu’est-ce qui lui disait que la maison n’était pas déjà pleine de mort-vivants ?
Elle se décida que le mieux était de klaxonner. S’il y avait des gens à l’intérieur, ils finiraient bien par venir voir ce qu’il se passait. Elle espérait juste que les morts-vivants, s’il y en avait, ne réagiraient pas de la même façon.
Une minute passa et rien ne se produisit. Puis une autre minute.
Finalement, la porte s’ouvrit. Claire retint son souffle, se demandant qui était derrière. Zombie ou pas ?
Il ne s’agissait pas d’un zombie. Pas au sens propre, en tout cas. Cétait un jeune type d’une vingtaine d’années, aux cheveux longs et au visage boutonneux. Il avait un tee-shirt qui disait « I see fragged people », des lunettes, et un caleçon.
Il n’avait pas l’air très réveillé, peut-être même ahuri, mais en tout cas, il n’avait pas un regard de zombie et n’avait rien d’effrayant. Quoiqu’il y avait quelque chose dans ses yeux verts qui donnait une impression étrange. Mais ce n’était définitivement pas des yeux de mort-vivant. En fait, ils étaient plutôt jolis. Mais ils n’allaient pas vraiment avec le reste du corps.
Claire sortit de la voiture, et se demanda un moment comment expliquer la situation.
« Vous voulez quoi ? demanda le garçon avec une voix aiguë.
— Je peux entrer ? demanda Claire. Je me suis perdue, et dehors il y a des... »
La phrase mourut dans sa bouche. Elle ne pouvait pas prononcer le terme « zombie » sans se sentir un peu ridicule. « Mort-vivant » ne sonnait pas beaucoup mieux.
« Ça roule », fit le garçon, en entrant dans le man... dans la grande maison.
Claire le suivit, mal à l’aise. Elle referma la porte derrière elle. Et elle la verrouilla.
« Moi, c’est Ludovic », dit le garçon en s’asseyant à côté d’une antique table en bois sur laquelle était posé un ordinateur portable beaucoup moins antique et beaucoup moins en bois.
« Claire, fit Claire.
— Enchanté, répondit Ludovic, l’air absent, en se mettant à taper sur le clavier de son ordinateur portable.
— Ça va vous paraître fou, commença la jeune femme, mais dehors il y avait des... » La situation lui paraissait idiote, à présent qu’elle était au chaud, à la lumière, en face d’un type qui pianotait sur un ordinateur. Peut-être que s’ils passaient la nuit là, à discuter, le matin tout serait fini ?
« Des quoi ? demanda Ludovic. On croirait que vous avez vu un fantôme.
— C’était des zombies, répondit Claire d’une voix faible.
— Ah, fit Ludovic, sans trésaillir.
— Je suis sérieuse ! ajouta Claire.
— Oh, je n’en doute pas, répondit le jeune homme. J’ai lu les news. »
Claire fronça les sourcils.
« Les news ?
— Sur Internet, expliqua le garçon. Il paraîtrait que les morts se relèvent. »
Claire essaya de digérer l’information. Ce n’était donc pas une hallucination. Ce n’était pas non plus, a priori, un phénomène localisé. Et ce stupide garçon boutonneux qui paraissait s’en moquer !
« Mon Dieu, lâcha-t-elle. Il faut faire quelque chose.
— Parlez-en à ma sœur, répliqua le garçon. C’est elle qui est accro à ce genre de trucs. Moi, c’est plus les ordis.
— Votre sœur ? demanda Claire. Où est-elle ? »
Ludovic fit un geste vague de la main.
« Quelque part à l’étage, répondit-il. Elle va adorer cette histoire. Maintenant, excusez moi, mais ce morceau de code ne va pas s’écrire tout seul, si vous voyez ce que je veux dire.
— Mais votre vie est en danger, bon sang ! s’exclama Claire.
— On vit dans un monde dangereux, répliqua calmement Ludovic. Mais ça n’empêche pas que le code ne s’écrit pas tout seul. Moi, tant que les ordinateurs morts ne se relèvent pas... »
Claire haussa les épaules, et décida qu’il valait peut-être mieux laisser ce boutonneux asocial à son ordinateur et partir à la recherche de sa sœur.
Elle se dirigea vers les escaliers, mais attrapa au passage un bâton de randonnée qui traînait contre le mur. Ça pouvait toujours être utile.
*****
Alors que Claire montait les vieux escaliers en bois avec précaution — ce qui ne les empêchait pas de grincer abominablement, elle sentit quelque chose contre sa jambe.
Son cœur manqua quelques battements, mais lorsqu’elle baissa les yeux, elle put se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un chat noir qui se frottait contre elle.
Soulagée, elle se baissa pour le caresser. Juste un chat ordinaire, se dit-elle alors que son cœur se calmait. Pas de quoi paniquer.
Elle se remit à grimper les escaliers, et posa le pied sur le parquet du premier étage. C’était vraiment une grande maison. Le couloir partait à gauche et à droite, et elle ne savait pas trop où aller.
Quelques mètres en dessous d’elle, Ludovic pianotait toujours sur son ordinateur, sans paraître le moins du monde se soucier de sa visiteuse, ni du fait que les morts-vivants étaient peut-être en train de prendre le contrôle de la planète.
« Comment s’appelle votre sœur ? lui demanda Claire.
— Lise, répondit Ludovic après un petit moment.
— Et où est-elle ?
— Je vous l’ai dit, au premier étage.
— Ça a l’air grand.
— Elle est peut-être dans la salle de bains. Vers la droite », répondit-il finalement, comme à contrecœur. Et peut-être pas, ajouta-t-il en marmonnant.
Claire se dirigea donc vers la droite, en brandissant son bâton d’un air menaçant. Ou, plus exactement, d’un air pathétique qui se voulait menaçant.
« Lise ? appela Claire. Lise ? »
Pas de réponse. Tout cela lui paraissait bizarre. D’abord les zombies, puis cette maison, puis ce type...
Enfin, c’était toujours mieux que d’être dehors. Mais elle espérait que Lise prendrait cette affaire au sérieux. Ça ne résoudrait pas vraiment le problème, mais au moins, elle ne serait plus seule à paniquer.
Claire avança lentement — elle faisait bien attention à activer systématiquement tous les interrupteurs qu’elle voyait : le mieux ce serait éclairé, le mieux elle se sentirait — pendant plusieurs minutes, suivie par le chat qui se frottait régulièrement aux meubles ou à ses jambes, dans ce couloir qui commençait à lui sembler interminable. Lise ne répondait pas.
Peut-être qu’elle dormait. Mais était-ce possible, avec tout le boucan qu’elle avait fait ?
Soudainement, un cri lui glaça le sang. Il semblait provenir d’un peu plus loin dans le couloir.
Elle se précipita vers l’origine du bruit, qui semblait venir d’une chambre, ouvrit la porte d’un geste brusque, et resta pétrifiée devant ce qu’elle vit.
*****
La fenêtre de la chambre avait été brisée. Il y avait des éclats de verre dans la moitié de la pièce. Au milieu de ceux-ci, à genoux, se trouvait celle qui devait être Lise, la tête en sang, assaillie par une demi-douzaine de gros corbeaux qui paraissaient bien décidés à faire d’elle leur dîner.
Claire parvint à sortir de sa stupeur, et alla agiter son bâton au milieu du tas de corbeaux, qui se dispersèrent. Elle attrapa ensuite le bras de la jeune fille et la tira vers le couloir, fermant brusquement la porte derrière elles.
« Merci », fit Lise en essuyant la trace de sang qui lui coulait du front.
La première chose que remarqua Claire, c’est que, contrairement à ce qu’elle avait cru en l’apercevant, la blessure était plutôt légère : le front de la jeune fille était bien un peu abîmé, mais à part ça, elle était indemne.
La seconde chose que remarqua Claire, c’est que Lise ressemblait trait pour trait à son frère. Bien sûr, elle était plus féminine, mais elle avait le même visage, les mêmes yeux verts étranges, les mêmes cheveux noirs. Un moment, elle se demanda si elle était aussi socialement inadaptée que lui.
Niveau tee-shirt, c’était le même genre : « I see fragged people » était remplacé par un plus politique « One solution, Revolution » — Claire se demanda d’ailleurs furtivement pourquoi une fille qui portait un tel tee-shirt vivait dans un gigantesque man... une gigantesque maison. En revanche, Claire nota que Lise portait, elle, un pantalon. Il y avait donc du progrès.
C’était plutôt bizarre, cela dit. Pourquoi étaient-ils tous les deux debout à trois heures et demi du matin ?
« Mais qui êtes vous ? demanda Lise en levant un sourcil.
— Je me suis perdue, répondit Claire. J’allais à un mariage... je me suis endormie dans la voiture, et j’ai été attaquée par des zombies... et je suis venue me réfugier ici. »
Il y eut un court moment de silence, le temps que la jeune fille digère la phrase.
« Des zombies ? dit-elle finalement. Cool. »
*****
Claire expliqua toute l’histoire avec moultes détails à Lise, qui l’écoutait beaucoup plus sérieusement que son frère. Mais plutôt que de se mettre à avoir peur, comme elle s’y était attendue, elle paraissait surexcitée : il fallait barricader la maison, fabriquer des armes, aller au garage chercher de quoi faire des cocktails molotov.
« Du calme, répliqua Claire, qui ne l’était pas vraiment. Si on tient jusqu’au lever du soleil, je pense que tout ira bien.
— Ah, fit Lise, manifestement un peu déçue de l’avortement prématuré de la première guerre vivants/zombies.
— Il faudrait trouver un endroit où on soit en sécurité, ajouta Claire.
— Hmmm, réfléchit Lise. La cave ? On pourrait se barricader dedans.
— Mais on serait coincées.
— C’est vrai, admit Lise. Hmmm. On pourrait demander à mon oncle.
— Votre oncle ? s’étonna Claire. Où est-il ?
— Qu’est-ce que j’en sais ? La baraque est plutôt grande, si vous n’avez pas remarqué. »
Claire soupira. Malgré la gravité de la situation, cette fille commençait à lui taper sur les nerfs, avec sa façon de tout prendre à la légère.
« Bon, fit-elle. Il n’est apparemment pas au premier. On va voir au rez-de-chaussée. »
Les deux jeunes femmes se dirigèrent donc vers le bout du couloir, Claire avançant prudemment en tête, poursuivant sa quête obsessionnelle des interrupteurs, et Lise fermant la marche, criant régulièrement « Tonton ? Tonton ! ».
Elles finirent pas trouver les escaliers, et redescendirent au rez-de-chaussée, toujours avec précaution, toujours lentement, le chat noir toujours à côté d’elles.
Claire sentit un vent froid la parcourir alors qu’elle allumait l’interrupteur du bas. Elle se tourna, craignant ce qu’elle allait voir, et elle aperçut effectivement que la porte qui menait vers le jardin était ouverte.
« Merde, fit-elle.
— Oh, c’est normal, répliqua Lise, elle a toujours mal fermé.
— Mais ils ont pu rentrer ! hurla Claire, au bord de la crise de nerfs.
— Zen, répondit Lise, inébranlable. Rien ne dit qu’ils l’ont fait. Allons chercher mon oncle. »
Claire inspira et souffla profondément, tentant, d’une part, d’enrayer le sentiment de panique qu’elle éprouvait et, d’autre part, de ne pas s’énerver contre Lise, surtout que cette dernière était tout de même blessée, même si c’était plutôt léger et qu’elle n’y prêtait aucune attention.
Et puis, au moins, même si la jeune fille était plutôt pénible, cela l’empêchait d’être toute seule, livrée à sa panique.
Elle rattrapa Lise, qui était entrée dans une autre pièce, apparemment la cuisine.
« Je ne sais pas vous, fit-elle joyeusement en ouvrant le réfrigérateur, mais moi, les films d’horreur, ça me donne faim. »
Continuant sa manie, Claire se précipita vers l’interrupteur, et en quelques secondes les néons s’allumèrent, illuminant toute la cuisine.
Et, accessoirement, le couple de morts-vivants qui se tenaient juste derrière Lise, les bras tendus vers elle.
Claire poussa un cri d’horreur.
Lise, avec une rapidité surprenante, plongea dans le réfrigérateur, en ressortit avec un carton de jus de pomme dans une main et une barquette de steacks hachés dans l’autre, puis fit un petit pas en arrière juste à temps pour éviter le bras d’un zombie.
Elle tendit le carton à Claire, qui l’attrapa, médusée, et elle se mit à déchirer fébrilement le plastique qui enveloppait les steacks. Elle les lança finalement devant les morts vivants, qui, comme elle l’avait espéré, se précipitèrent dessus.
« Si c’est pas malheureux », râla-t-elle alors qu’elle sortait de la cuisine, toujours un steack haché à la main, et que Claire fermait la porte et la bloquait, « gâcher de la nourriture comme ça.
— Tu t’en es gardé un ? demanda Claire, atterrée, en désignant le steack qu’elle avait à la main.
— Je me disais, plutôt que ce soit le chat qui le bouffe qu’une de ces bestioles », répondit-elle en tendant la viande au chat, qui s’en empara en ronronnant.
Claire secoua la tête, alors que ses mains tremblaient.
« Tu te rends compte qu’ils auraient pu te tuer ? demanda-t-elle. Que ce sont des putain de mort-vivants ? On n’est pas dans un film !
— Cool, répondit Lise en attrapant le carton de jus de pomme. J’aurais aussi pu me faire violer par un tas de tentacules, mais ce n’est pas le cas. Je suis en vie, et j’ai soif et faim. »
Claire dut faire plusieurs exercices de respiration, pendant que Lise buvait bruyamment à la bouteille, pour ne pas s’énerver.
« Bon, dit finalement Lise, je pense qu’il faudrait aller dans le garage.
— Le garage ? demanda Claire.
— Par là, répliqua Lise en montrant une porte. Ça amène au garage. Léonard y est peut-être.
— Léonard ?
— Mon oncle, répondit Lise en levant ses étranges yeux verts au ciel.
— Et tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? » demanda Claire, toujours à deux doigts de la crise de nerfs.
Lise se contenta de hausser les épaules.
« Je ne savais pas que son nom était si important pour vous.
—- Je veux dire, qu’il était au garage !
— Je n’en suis pas certaine. Mais il travaille souvent là-bas. Il n’y a pas de voiture, ça lui sert d’atelier.
— Il travaille à quatre heures du matin ?
— Aucune idée, je n’ai pas de montre. »
Lise avala quelques nouvelles gorgées de jus de pomme pendant que Claire essayait de se calmer. Lorqu’elle eut fini de boire, elle annonça :
« Bon, il faudrait aussi aller chercher mon frangin. Pour qu’on soit plus efficace, je propose qu’on se sépare.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, répliqua Claire, horrifiée. Ça me paraît la meilleure façon qu’on y passe toutes les deux.
— Mais non », répondit Lise en commençant à avancer dans le couloir, sans prendre la peine d’allumer la lumière. « Ils font toujours ça dans les films d’horreur, et ils ont de l’expérience dans le domaine. »
*****
Claire dut se contenter de regarder, hallucinée, Lise s’éloigner dans le couloir sombre.
Elle n’aurait pas du la laisser partir seule.
Elle n’aurait surtout pas du la laisser l’abandonner, en fait. Enfin, le chat était toujours là, en train de finir de manger son steack, mais Claire ne misait pas énormément sur son potentiel protecteur.
Bon, d’un autre côté, peut-être que l’oncle serait moins cinglé que ses deux neveux. Peut-être qu’il ne s’agissait que d’un problème d’âge.
Claire ouvrit donc la porte menant vers le garage, et se précipita vers l’interrupteur, le bâton prêt à la défendre. Elle commençait à être habituée à ce manège.
Elle descendit les escaliers de pierre avec précaution, le bâton de randonnée tenu comme une arme ultime contre les morts-vivants.
Lorsque, arrivée en bas, elle actionna l’interrupteur, elle fut surprise de ce qu’elle vit.
Vu le nom, elle se serait attendue à voir une ou des voitures, si Lise n’avait pas mentionné le fait qu’il n’y en avait pas. Du coup, elle s’était attendue à voir un joyeux foutoir, avec éventuellement un « oncle Léonard » travaillant au milieu.
Elle ne s’était pas attendue à voir un avion. Pas un Boeing, évidemment, un vieux modèle à hélice, mais cela faisait tout de même incongru.
Elle s’approcha un peu, impressionnée.
« Monsieur Léonard ? » appela-t-elle.
Elle eut le temps d’entendre un petit bruit, d’apercevoir un mouvement flou, et elle se retrouva nez à nez avec le canon d’un fusil à pompe.
De l’autre côté, se tenait un type à l’allure étrange : il portait une espèce de chapeau de cow-boy, un vieux blouson d’aviateur, et des lunettes de soleil. Mais le pire, c’est que les traits de son visage, à l’exception d’une épaisse moustache qui descendait de part et d’autre de sa bouche, étaient les mêmes que ceux de Lise et Ludovic.
« Monsieur Léonard ? répéta Claire, un peu plus nerveuse.
— Ah, fit Léonard, vous n’êtes pas un de ces foutus zombies. »
Sa voix sonnait mal. Elle avait un côté viril, mais il paraissait artificiel, comme s’il se forçait. Et malgré ça, elle était trop aiguë, comme la voix de Ludovic. Le résultat ressemblait plus à une fille qui essayait de parler comme un cow-boy qu’à un type qui se prenait vraiment pour un cow-boy. Malgré le chapeau et le fusil à pompe, qui ajoutaient tout de suite à l’authenticité.
« Lise ? ne put s’empêcher de demander Claire, tellement Léonard lui rappelait la jeune fille.
— Ah, fit l’oncle en baissant son arme, vous avez vu ma nièce. Beau brin d’fille, hein ? Ravi de savoir qu’elle va bien. »
Claire ne répondit pas. Elle ne fit pas remarquer qu’elle n’avait pas dit qu’elle allait bien. De toutes façons, après ses dernières minutes passées en présence de cette fille, elle n’était plus certaine que cette dernière soit celle à plaindre si elle venait à croiser une meute de zombies.
« Vous êtes au courant, pour les zombies ? demanda Claire.
— Évidemment. L’un d’entre eux a essayé de me croquer. Mais c’est à mon Remington qu’il a goûté ! »
Il éclata de rire en terminant sa phrase, alors que Claire se mordait nerveusement les lèvres. Léonard ne s’annonçait pas plus facile à vivre que sa nièce.
« D’où est-ce que vous venez ? demanda-t-il.
— J’étais perdue, répondit Claire. J’allais à un mariage, et...
— C’est ce qui s’appelle une pleine lune de miel », coupa Léonard, avant d’éclater de rire une nouvelle fois.
Non seulement sa blague était totalement nulle, mais en plus son rire sonnait faux. Claire commençait sérieusement à se demander si ce n’était pas Lise déguisée qui lui faisait une blague. Mais elle n’aurait pas pu revenir aussi vite. En tout cas, la ressemblance était troublante.
« Et vous êtes venue en voiture ? demanda Léonard, redevenu sérieux.
— Ouais, répondit Claire. Vous n’avez pas entendu les coups de klaxon, tout à l’heure ?
— Non. Faut croire que le garage est bien isolé. Peu importe. Vous voulez mon avis ? »
Claire ne répondit pas, se demandant si elle le voulait vraiment, mais de toute façon Léonard n’avait pas l’air d’attendre de réponse.
« ’Faudrait repartir en voiture. À cinquante à l’heure, les zombies nous emmerderont pas. Je sortirais bien l’avion, mais j’crois pas qu’ils nous laisseraient le temps de décoller.
— D’accord », répondit Claire, sans objecter que, pour elle, il s’agissait plutôt d’un retour au point de départ. Mais elle y avait quand même gagné : elle était toujours vivante, et le lever de soleil était maintenant un peu plus proche. Et même si ce type était aussi cinglé que les deux autres phénomènes, elle n’était pas seule.
C’était déjà ça.
*****
Le retour vers le hall principal aurait pu se faire sans encombre si Léonard n’avait pas subitement décidé, comme sa nièce, de faire un brusque détour par la cuisine.
Il ne parut que légèrement surpris lorsqu’il se retrouva nez à nez avec les deux morts-vivants.
« Crénom de Dieu », lâcha-t-il en levant son Remington calibre 12.
Il y eut une détonation assourdissante et des éclaboussures de sang lorsqu’il tira en plein ventre du mort-vivant le plus proche, qui vacilla sous le choc, mais reprit immédiatement sa marche.
Nouvelle détonation, cette fois-ci dans les jambes de la créature, qui s’écrasa par terre, mais continuait à ramper vers Léonard.
« La tête, bon sang ! hurla Claire, les larmes aux yeux et les mains sur les oreilles. Tout le monde sait qu’il faut viser la putain de tête !
— Ah ! répliqua Léonard. C’est la tradition. La tête, c’est pour les dernières balles. »
Et, comme il ne lui restait plus que deux balles dans son fusil, il les utilisa pour faire exploser dans des grande gerbes de sang les têtes des deux morts-vivants, ce qui parut le satisfaire pleinement, et fit vomir Claire.
Léonard parcourut la cuisine à grande enjambées, marchant avec ses grandes bottes dans le sang des deux cadavres qui ne se relèveraient plus, alluma le gaz au maximum, et ressortit, donnant au passage une tape dans le dos de Claire pour qu’elle se reprenne, miss, fallait y aller.
« Vous avez fait quoi, avec le gaz ? demanda nerveusement Claire en s’essuyant la bouche, et en essayant de suivre Léonard qui se dirigeait vers le couloir où avait disparu Lise quelques minutes plus tôt.
— Ah ! fit joyeusement Léonard. Tout va sauter ! Finis, ces putain de zombies !
— Et nous avec, marmonna Claire.
— Pas si on se dépêche, miss. »
Et, en effet, le retour vers le hall principal fut plus rapide que l’aller. Mais lorsque le trio — le chat, en effet, les suivait toujours, même si personne ne lui prêtait vraiment attention — débarqua dans le hall, il n’y avait ni trace de Lise, ni de Ludovic. L’ordinateur portable de ce dernier était maintenant éteint.
« Merde ! fit Claire. Et l’autre con qui a allumé le gaz à fond !
— Restez polie, miss, répliqua Léonard avec une voix qui semblait toujours aussi peu naturelle. Allez donc démarrer la voiture, je me charge de mes neveux.
— Mais..., protesta faiblement Claire.
— Pas d’objections, répliqua Léonard d’une voix autoritaire. Allez-y. Maintenant. »
Claire obéit, sans trop savoir pourquoi — peut-être quelque chose dans le ton de Léonard, et se précipita vers la voiture, après un bref coup d’œil pour vérifier qu’il n’y avait pas de zombies sur le chemin.
Derrière elle, un coup de vent fit claquer la porte.
Léonard sourit en entendant le moteur démarrer après quelques essais infructueux. Il plongea sa main dans une poche de son vieux manteau, et en sortit un cigare. Puis il plongea son autre main dans une autre poche, et en sortit une boîte d’allumettes.
Il alluma le cigare et le mit dans sa bouche. Rangea les allumettes. Caressa distraitement le chat qui se frottait à ses pieds.
Puis il tira une longue bouffée sur le cigare, avant de le jeter, d’un geste théâtral, vers le couloir par lequel ils étaient revenus et qui était maintenant plein de gaz.
*****
Malgré la distance, l’explosion secoua la voiture. Claire eut le temps de se demander si Lise, Léonard et Ludovic étaient morts. Puis elle s’écroula, inconsciente.
*****
Léonard s’approcha un peu de la voiture, et jeta ses lunettes de soleil sur le sol, révélant des yeux verts à l’intensité étrange.
Puis il s’assit sur un petit muret en pierres qui se trouvait juste à côté, et retira sa fausse moustache, avant d’ouvrir son vieux blouson d’aviateur et de défaire la bande qui lui comprimait la poitrine.
Lise — ou quel que fut son nom — conserva néanmoins le chapeau de cow-boy. Elle trouvait qu’il lui allait bien.
Le chat sauta à son tour sur le muret et s’allongea à côté de la jeune fille.
« Alors ? demanda cette dernière. Tu en penses quoi ? J’ai mon examen ?
— Je ne sais pas trop quoi penser. D’accord, tu as atteint l’objectif, admit le chat. Mais les méthodes...
— Quoi, les méthodes ? demanda la jeune fille en souriant. Tant qu’à faire un boulot, autant le faire avec style.
— Je trouve que tu as fait ça avec beaucoup de légèreté.
— Légèreté et subtilité, c’est ma devise, répliqua la demoiselle. Mais ça a marché, non ? J’ai pourri le cauchemar jusqu’à la moelle, et, demain, quand elle se réveillera, tout ça aura disparu et elle se dira qu’elle a fait un mauvais rêve. Ce qui ne sera pas tout à fait faux, n’est-ce pas ?
— Ça a marché, admit le chat. Mais tout de même. Les méthodes...
— On ne peut plus efficaces.
— Mais pas très académiques. Tu étais censée lui faire prendre confiance en elle, lutter contre l’adversité, ce genre de choses. C’est comme ça qu’on fait, d’habitude.
— Elle avait besoin d’apprendre à se contrôler, répliqua Lise. Et de se décoincer un peu. Je suis sûre que ça lui sera bénéfique, plus tard. Elle stressera moins.
— D’accord, dut admettre le chat. Tu es qualifiée pour le boulot. C’est indéniable.
— Cool, fit la jeune fille. Me voilà enfin flic onirique.
— Je t’ai déjà dit de ne pas utiliser ce terme. Ça n’a rien à voir avec la police.
— D’accord, d’accord, admit Lise. Pompier onirique, si tu préfères. »
Il y eut un silence, pendant lequel le chat comme la jeune fille regardèrent le manoir, qui brûlait toujours.
« Peut être pas pompier, d’accord, admit-elle. Allez viens, on va voir s’il reste des trucs à grailler dans la cuisine. »
Elle laissa tomber son regard sur deux morts-vivants, au loin, qui semblaient en train de manger quelque chose. Était-ce un cadavre d’humain ? Vu la distance, c’était dure à dire.
« La prochaine fois, observa la jeune fille, je crois que je viendrai en zombie. Eux, au moins, ils mangent.
— Ce n’est pas un jeu, objecta le chat.
— Ouais, ben ça veut pas dire qu’ont doit forcément crever de faim, hein ? »
Et pendant que Ludovic-Lise-Léonard, suivie du chat, faisait le tour du manoir en flammes afin de voir s’il n’y avait pas de quoi se faire un petit repas à la bonne flambée, ou éventuellement d’en partager un avec des morts-vivants, dans la vieille 205, éclairée par le clair de lune, Claire dormait.
Paisiblement.
Commentaires
1. Le mercredi 28 septembre 2005 à 11:50, par kimou et nadou
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