Axelle transporta Kalia jusqu’à un salon énorme, tandis que les bougies continuaient à s’allumer lorsqu’elle s’approchait d’elles.

Lorsqu’elle étendit son amie sur un canapé, ce fut même les bûches présentes dans la cheminée qui s’embrasèrent. Ça l’arrangeait plutôt, elle n’avait rien pour allumer un feu et il ne faisait pas très chaud.

Les flammes réveillèrent Kalia, qui ouvrit les yeux, surprise, et dévisagea un instant la pièce.

« Ça va mieux ? demanda Axelle.

— Oui, répondit l’elfe. Ça fait du bien de ne plus sentir ce vent.

— Par contre, il vaudrait peut-être mieux enlever ces vêtements trempés. »

Kalia hocha la tête et commença à se déshabiller, ce qui prit un certain temps. Elle retira ses bottes, ses chaussettes trempées, puis enleva le manteau d’Axelle, puis le sien, puis finalement son pull, et ne garda que sa chemise, qui était presque sèche.

Finalement, elle retira aussi son pantalon, ainsi que son autre pantalon, qui étaient presque aussi détrempés l’un que l’autre, et alla s’asseoir à côté du feu pour se réchauffer.

Axelle, elle, avait tout retiré, à l’exception de ses sous-vêtements, et s’était entourée en échange d’un tissu qui traînait sur un fauteuil.

« Je dois dire, fit-elle en se vautrant dans celui-ci, qu’être au chaud et au sec, ça fait du bien. Je ne pensais pas qu’il ferait si froid. Comment ça se fait, on est presque en été ?

— On est en Transye Vanille, répliqua Kalia, les mains tendues vers les flammes.

— Oh, d’accord, admit Axelle, mais quand même. Comment les gens peuvent vivre ici ? Il leur faut bien de quoi manger, et avec ce froid je ne vois pas ce qui peut pousser.

— Il ne fait pas toujours aussi froid, expliqua Kalia. En fait, les saisons en Transye Vanille ne correspondent pas à celles du reste d’Erekh. On n’est pas en été, ici.

— Ah ? Et comment tu sais tout ça ?

— Je l’ai lu dans un livre, expliqua l’elfe. Mais j’ai quand même du mal à imaginer comment les gens du coin peuvent tenir tout un hiver.

— En évitant de sortir quand il y a du vent, j’imagine », répondit Axelle en souriant.

*****

Après un repas frugal constitué d’un pain acheté deux jours avant à Nonry et d’eau fraîche — comment aurait-elle pu ne pas l’être avec cette température ? — Axelle et Kalia se décidèrent à aller fouiller le château à la recherche de l’épée de Monkilla.

Mais avant cela, il leur fallait trouver de quoi se couvrir un peu car, s’il ne faisait pas aussi froid que dehors, leurs vêtements actuels n’étaient adaptés qu’à moins d’un mètre de la cheminée.

Elles trouvèrent une chambre au premier étage où traînaient quelques vêtements de femme. Kalia récupéra un manteau noir qui lui descendait jusqu’aux chevilles, tandis qu’Axelle enfila une robe rouge à dentelle, très jolie et très gothique mais qui ne devait pas la réchauffer beaucoup.

Une fois vêtues, elles purent commencer sérieusement leur exploration. En l’occurrence, cela consistait à déambuler dans les longs couloirs vides en jetant des coups d’œil par les portes pour voir si l’épée ne traînait pas dans une chambre ou une bibliothèque.

Les bougies et les torches continuaient à s’allumer sur leur passage, mais, à l’exception du bruit du vent qui pouvait ressembler aux hurlements d’un fantôme, elles n’avaient pas encore remarqué de véritable manifestation surnaturelle.

Kalia tenait tout de même son arbalète à la main, au cas où. Il était peu probable qu’elle soit utile contre un fantôme, mais son poids la rassurait.

Et puis soudain, alors qu’elles marchaient lentement dans le couloir du troisième étage, un homme aux cheveux blonds apparut quelques mètres devant elles.

Kalia sursauta et appuya instinctivement sur la détente de son arbalète ; mais Axelle avait déjà dévié son bras vers le haut et le carreau alla se planter dans le plafond.

« Tsss, fit-elle. On ne tue pas les inconnus qui ne nous ont rien fait. Pas si ça ne nous rapporte rien, en tout cas.

— Désolée, s’excusa Kalia. J’ai cru que c’était un fantôme.

— Peut-être que c’en est un, dit Axelle. Êtes vous le fantôme de Miya ? »

Kalia se donna un grand coup sur le front avec la paume de sa main.

« Miya était une femme, souffla-t-elle en secouant la tête.

— Oh, fit Axelle. Je croyais que c’était un homme.

— Ben non.

— Bah, répliqua la jeune fille. Ça n’empêche pas. Annabelle était bien un homme, avant.

— Annabelle était un homme ? répéta Kalia.

— Ouais. On ne dirait pas, hein ? Comme quoi la magie noire peut...

— Je ne suis pas Miya, coupa l’homme. Miya est morte il y a près de quatre siècles, au cas où vous ne seriez pas au courant.

— Certes, admit Kalia, mais comme le château est hanté on pensait que... »

Elle ne put pas terminer sa phrase, car l’homme éclata de rire.

« Hanté ? répéta-t-il. Je suppose que c’est la première fois que vous venez ici ?

— Euh... oui, admit Kalia.

— Vous n’êtes pas des vampires ?

— Euh... non. »

L’homme leva un sourcil.

« Étrange. Normalement, la porte ne s’ouvre pas aux humains.

— Je suis une elfe », précisa Kalia.

Axelle, elle, préféra s’abstenir de mentionner qu’elle était un démon.

« Ah, c’est peut-être ça, reconnut l’homme. Alors, apprenez, jeunes demoiselles, que ce château n’est pas hanté, mais qu’il sert de... relais.

— De relais ?

— Disons que, pour un vampire, il n’est pas très... commode de s’arrêter dans une auberge, si vous voyez ce que je veux dire ? Ce château, comme certains autres, permet de s’abriter pour la journée.

— Ah ? fit Kalia.

— Et il n’est pas hanté. C’est juste... un sort. Une sorte de... commodité.

— Pratique, fit Axelle. Et dites moi, monsieur le vampire, vous comptez nous sucer le sang ?

— Je dois admettre que vous êtes appétissante, répondit le vampire en souriant. Mais ici, ce serait... malvenu.

— Et est-ce que vous sauriez où se trouve l’épée de Monkilla ? demanda Kalia.

— Monkilla ? répéta le vampire, visiblement troublé par ce nom. Bien sûr que je sais où cette maudite épée se trouve. Dans la tombe de Miya.

— Hein ? s’étonna Axelle.

— Monkilla a tué Miya il y a quatre siècles. C’était pendant la guerre entre Erekh et la Transye Vanille. Malgré notre défaite, nous avons pu récupérer son corps, et Miya repose maintenant en paix dans la crypte de ce château. Et l’épée qui l’a tuée est enterrée avec elle. »

Le vampire paraissait ému en évoquant cette vieille histoire, constata Kalia. Peut-être avait-il côtoyé Miya avant qu’elle ne meurt ?

« Mais évidemment, continua le vampire, vous n’êtes pas au courant. Ce ne sont pas des histoires qui intéressent les mortels.

— Je ne suis pas vraiment mortelle », rectifia Kalia.

Les elfes s’arrêtaient en effet de vieillir lorsqu’ils atteignaient l’âge adulte ; cependant Kalia savait très bien que, malgré ça, elle pouvait toujours être tuée par une flèche, une épée, le froid ou une maladie. Les vampires aussi pouvaient être tués, d’ailleurs. Parler d’immortalité était sans doute exagéré.

Mais en tout cas, l’histoire de ce type l’intéressait.

« C’est vrai, admit le vampire. Mais vous êtes trop jeune pour ces vieilles histoires, non ?

— Comment vous savez que je suis jeune ? demanda Kalia. Les elfes ne vieillissent pas.

— Allons, fit le vampire, vous n’avez même pas atteint votre taille adulte. »

Quelques secondes s’écoulèrent dans un silence pesant avant que Kalia ne réponde, glaciale :

« J’ai atteint ma taille adulte.

— Vraiment ? demanda le vampire. D’habitude, les elfes adultes sont plus... »

Il ne termina pas sa phrase, sentant qu’il s’aventurait sur un terrain glissant.

« Plus... ? répéta Kalia.

— Et bien... plus... grands. Et les femmes elfes sont plus... ont plus de... hum !

— Hum ? » demanda Kalia.

Ce n’était plus un terrain glissant, mais carrément des sables mouvants.

« Et bien plus de... » Il fit, avec ses deux mains, un geste en demi-cercle au niveau de sa poitrine.

Il y eut un nouveau silence, plus long que le précédent. Pendant un moment, il fit plus froid dans le couloir que dehors, et ce malgré la neige et la tempête.

Et puis le silence fut rompu par Axelle, qui éclata de rire devant le regard assassin de Kalia et la mine déconfite de l’homme.

« Je suis adulte, fit Kalia.

— Désolé. Je ne voulais pas vous offenser.

— C’est raté.

— Comment pourrais-je me faire pardonner ? »

Kalia garda quelques instants son air mauvais, puis elle se décida à sourire.

« Et bien, dit-elle, vous pourriez commencer par me parler un peu de cette guerre. Je n’ai jamais réussi à trouver d’informations intéressantes là-dessus... »

Le visage de l’homme s’éclaira.

« Une seconde », dit-il, et il se précipita dans la chambre voisine.

Il en ressortit au bout de quelques instants, un vieux livre à la couverture en cuir à la main.

« Ce sont mes notes sur cette guerre, expliqua-t-il. À l’époque, on n’avait pas d’imprimerie, alors il n’y en a pas beaucoup d’exemplaires... »

Il le tendit à Kalia, la main tremblante.

« Tenez, continua-t-il, prenez-le comme cadeau, pour me faire pardonner mon indélicatesse. »

Kalia attrapa le livre et examina un moment sa couverture. Sur le cuir noir usé était simplement écrit, en lettres d’or à moitié effacées par le temps :

Gil De Relly
1340 - 1342 : Chroniques d’une guerre perdue d’avance

« Vous... bafouilla Kalia. Vous êtes monsieur De Relly ?

— Vous connaissez mon nom ? s’étonna le vampire.

— Bien sûr ! C’est vous qui avez écrit Vérités et contre-vérités sur les vampyres ! » s’exclama Kalia.

Elle en avait presque les larmes aux yeux. De Relly aussi était tout émoustillé de voir qu’une inconnue avait lu son livre et semblait l’apprécier.

Axelle, qui ne comprenait pas comment quelques bouts de papiers jaunis par le temps et un peu d’encre séchée pouvaient déchaîner autant de passion, dut prendre son mal en patience tandis que le vampire dédicaçait son livre à l’elfe et qu’ils se mettaient à parler de vieux bouquins et de types morts depuis longtemps.

Elle finit tout de même par réussir à rappeler à Kalia qu’elles n’étaient pas venues dans ce château pour parler de livres mais pour récupérer une épée.

*****

La crypte était moins éclairée que le reste du château : il n’y avait que quelques bougies et les fenêtres, si elles étaient indéniablement jolies, étaient étroites et ne laissaient pas passer beaucoup de lumière, surtout avec la tempête de neige qui sévissait toujours dehors.

Ça ne ressemblait pas beaucoup à une crypte de château vampirique, cela dit. Elle manquait de toiles d’araignées, de crânes et de cercueils.

Il n’y avait qu’une tombe, au centre, devant laquelle traînaient quelques fleurs.

Sur la pierre tombale était simplement écrit :

Ici repose Elisabeth Miya
Morte pour la liberté
1123 - 1151
1151 - 1342

« Morte pour la liberté ? lut Axelle. Je croyais qu’elle prenait des bains de sang, ce genre de choses ?

— Ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire, répliqua Kalia. Et elle a perdu.

— Mais c’était une vampire, non ? Avec un château, et les villages de gens pratiquement en esclavage autour ? C’est comme ça que ça marche, ici, que je sache... »

Kalia soupira.

« Tu sais, dit-elle, je ne connais rien sur elle. On ne parle pas beaucoup de la guerre entre Erekh et la Transye Vanille. Mais d’après ce que m’en a dit monsieur De Relly, et tu le saurais si tu avais écouté, elle voulait que les hommes et les vampires vivent ensemble. Mais son rêve est mort avec elle.

— Hmmm, fit Axelle en tournant autour de la tombe. Si tu le dis. Bon, comment on ouvre ce truc ?

— Je n’aime pas trop ça, fit Kalia en se mordant la lèvre.

— Quoi ?

— Je ne sais pas... on ne devrait peut-être pas... je veux dire, on viole une sépulture... »

Axelle soupira.

« Kalia, on a volé un dragon, on s’est tapé des journées de marche à pied dans le froid, et il reste encore tout le retour à faire, tout ça pour récupérer une épée, alors maintenant qu’on est là, on va peut-être la récupérer, non ?

— Mais...

— Je ne sais pas si Miya prenait des bains dans du sang de vierges ou si c’était quelqu’un de bien, mais ce que je sais, c’est qu’actuellement, il me semble qu’on a plus besoin de l’épée qu’elle.

— D’accord, admit Kalia en baissant la tête.

— Bien. Viens voir, je crois qu’il faut soulever cette pierre. »

Kalia approcha et s’agenouilla à côté d’Axelle. La pierre paraissait en effet pouvoir être soulevée, mais elle semblait aussi être plutôt lourde.

« Il faudrait un levier.

— Je pense que je pourrais la lever », répliqua Axelle en essayant de trouver une prise pour ses doigts. « Si seulement j’arrivais à l’agripper correctement... »

Elle parvint finalement à trouver un début de prise, ferma les yeux, grogna, et parvint à lever la pierre d’un ou deux centimètres. Elle put alors passer ses doigts dessous et la soulever un peu plus.

« Tu peux soulever plus ? demanda Kalia.

— Je ne crois pas », grogna Axelle, le visage rouge sous l’effort.

Kalia soupira et essaya de passer la main à l’intérieur.

« Ça a l’air profond. »

Elle attrapa ses lunettes enchantées et prononça les mots qui activaient la vision nocturne, puis s’allongea à côté de l’ouverture.

« Si tu veux y aller, fit Axelle, dépêche toi, je ne vais pas tenir éternellement. »

Kalia obéit et se glissa dans l’ouverture la tête la première. Ce qu’elle aperçut ne l’enchanta guère : la tombe avait un peu moins d’un mètre de profondeur et, surtout, l’épée se trouvait de l’autre côté.

Au moins, elle était bien là. Elle glissa contre le sol et se retrouva contre le squelette de Miya. La tête gisait séparée du reste du corps.

Kalia ferma les yeux et respira lentement pour essayer d’oublier ce qu’il y avait à côté d’elle, et l’odeur étouffante, et la poussière, et le fait que si elle ne se dépêchait pas un peu, Axelle, qui respirait de plus en plus bruyamment, finirait par lâcher prise.

Finalement, elle préféra ne pas oublier ce dernier fait, rouvrit les yeux, et glissa son bras par dessus le cadavre. Ses doigts touchèrent d’abord la lame glacée, puis elle parvint à localiser la poignée et à saisir l’arme.

Elle fit glisser l’épée par l’ouverture, à côté d’Axelle.

« Je remonte », annonça-t-elle.

Elle se préparait à le faire lorsqu’elle entendit un claquement étourdissant.

Axelle avait lâché.

Le cœur de Kalia s’emballa.

« Axelle ? » demanda-t-elle.

Comme toute réponse, elle n’entendit qu’un rire, qui lui parvenait étouffé.

« Axelle ? répéta-t-elle plus fort. Axelle ! Ce n’est pas drôle !

— Oh, si, c’est drôle, répliqua Axelle. Tu t’imaginais vraiment que j’allais te laisser ramener cette épée à la reine ? »

Kalia se mordit la lèvre, paniquée.

« Qu’est-ce que tu racontes ? Sors moi de là !

— Je crois que tu n’as pas bien compris, fit Axelle. Je suis un Démon, tu te souviens ? Je ne vais pas te laisser récupérer la seule arme capable d’empêcher un de mes amis de conquérir Erekh. »

Kalia ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas comment son amie pouvait la trahir comme ça. Elle ne comprenait comment elle avait pu jouer la comédie tout le long.

Mais elle comprit qu’elle allait mourir, dans cette tombe. Une mort lente, probablement de faim ou de manque d’air.

Il y eut un grincement alors que la pierre était à nouveau soulevée.

« D’accord, fit Axelle. Ça n’était pas drôle.

— Espèce de sale...

— Sors, grogna Axelle. Tu m’insulteras après. »

Kalia obéit et se glissa dehors aussi vite qu’elle le put. Une fois sortie, elle respira à pleins poumons de l’air qui lui paraissait tellement frais.

Axelle lâcha une nouvelle fois la pierre.

« Espèce de sale... reprit Kalia, cherchant ses mots. De sale... »

Elle n’était pas très douée pour les insultes, et elle était au bord des larmes, ce qui ne l’aidait pas à trouver l’inspiration.

« Ça va, fit Axelle. C’était une blague. Tout va bien.

— Comment tu as pu faire ça ? C’est cruel !

— Au moins, répliqua Axelle avec un léger sourire, après ça, tu éviteras de dire que j’ai bon fond. »

Kalia soupira, et se redressa en position assise.

« Tu sais, dit-elle, pendant une fraction de seconde, j’ai vraiment cru que tu allais me laisser là-dessous.

— Moi aussi, répliqua Axelle. J’ai bien cru que je n’allais pas réussir à relever la pierre. »