Après toute une journée et une bonne partie de la nuit passées à marcher, Kalia s’endormit rapidement, alors qu’Annabelle et Axelle continuaient à discuter.

« Alors, demanda finalement Annabelle, pourquoi est-ce qu’un démon cherche à mettre la main sur une épée tueuse de démons ? Envie suicidaire ?

— Je ne cherche rien, répliqua Axelle, je donne juste un coup de main à Kalia. Et ce n’est pas pour me tuer moi, mais un autre démon qui est apparemment à la tête des orcs et qui se verrait bien également à la tête d’Erekh.

— Ah, alors en gros, le sort d’Erekh est entre vos mains ?

— Un truc comme ça, ouais, répondit Axelle en souriant.

— Et c’est elle qui est envoyée pour sauver le monde ? demanda Annabelle en désignant Kalia, l’air légèrement sceptique.

— Pas le monde, corrigea Axelle. Erekh. Mais oui. Et ça m’étonne aussi. La reine aurait pu filer cette mission à un certain nombre de héros un peu plus grands et un peu plus costauds.

— Oui, admit Annabelle. Et puis, il y a autre chose.

— Quoi ?

— D’après ce que je sais, l’épée de Monkilla se trouve dans le château de Miya, à une journée de marche à l’est. Mais, je veux dire... je n’ai jamais entendu parler de votre histoire de l’Élu qui doit la porter.

— Bah, fit Axelle. La meilleure façon de savoir, c’est d’aller voir.

— Mais faites attention à vous. Tout ça me paraît plutôt bizarre. »

*****

« Kalia ? »

Kalia se retourna sans ouvrir les yeux.

« Kalia ? répéta Axelle.

— Hmmm ?

— Il faudrait que tu te lèves. »

Kalia parvint à ouvrir les yeux, ce qui lui demanda un effort conséquent.

« Déjà ? soupira-t-elle.

— Je préférerais arriver avant qu’il ne fasse nuit au château de Miya, expliqua Axelle.

— Le château de Miya ? demanda Kalia en se frottant les yeux.

— C’est là où se trouve l’épée que tu cherches. Il paraît qu’il est hanté, alors si on pouvait être reparti de là avant que le soleil ne se couche, ça m’arrangerait.

— Hanté ? répéta Kalia, inquiète. Comment ça, hanté ?

— Miya est morte il y a quelques siècles, expliqua Axelle. Mais des histoires circulent sur le château. Des fois, de la lumière serait visible la nuit, ce genre de choses.

— Hmmm, fit Kalia en fronçant un sourcil. Ce n’est pas, disons, des gens qui passent et qui profitent de l’abri ?

— Ça me surprendrait, répliqua Annabelle, qui était en train de boire une tasse de thé. Le château est situé au bout d’un chemin escarpé bordé par les falaises.

— Original, marmonna Axelle.

— En tout cas, il n’est pas sur le trajet de grand chose. Et puis, des gens prétendent avoir reconnu Miya.

— Tu veux dire qu’ils ont reconnu quelqu’un né plusieurs siècles avant leur naissance ? » objecta Kalia.

Annabelle haussa les épaules.

« Ça ne me paraît pas extraordinaire. Miya était une vampire, et la mort des vampires est toujours toute relative.

— Hmmm, fit Kalia, qui n’avait pas vraiment envie de se frotter avec une vampire, même morte. Et, elle était comment, cette Miya ? Plutôt gentille, ou... ?

— Pas vraiment. On dit qu’elle se baignait dans le sang de vierges, ce genre de choses.

— Uh, fit Kalia.

— Bah, il suffit de pas être vierge, répliqua Axelle. Mais j’aimerais mieux finir tout ça avant la nuit. Donc si tu pouvais te dépêcher un peu... »

Kalia hocha la tête, se leva, et enfila son manteau.

« N’oublie pas ça, fit Annabelle en lui tendant ses lunettes.

— Tu les as réenchantées ?

— Ouais. Tu devrais y voir un peu mieux dans le noir. Ce n’est pas l’idéal mais c’est le mieux que je sois capable de faire.

— Merci, dit Kalia en les attrapant.

— Pas de quoi, répliqua Annabelle en souriant. Ce n’est pas tous les jours que j’ai des visiteuses qui s’intéressent à la magie noire. »

*****

Le voyage vers le château de Miya fut loin d’être facile. Non seulement il faisait froid et il neigeait, mais en plus le vent s’était levé.

Heureusement, le chemin était bordé d’arbres, ce qui réduisait sa puissance, mais périodiquement la neige glacée venait lacérer le visage de Kalia, malgré son bonnet, son écharpe, et ses lunettes.

Elle lacérait sans doute aussi celui d’Axelle, mais cela ne paraissait pas déranger outre mesure cette dernière, qui continuait à avancer avec de grandes enjambées.

Kalia, elle, manquait de trébucher à chaque pas. Elle avait les pieds gelés, ou du moins encore plus gelés que le reste du corps, et elle tremblait des dents depuis une heure, qui paraissait avoir duré une éternité.

Elle finit par tomber à genoux.

« Je... je n’en peux plus », dit-elle faiblement.

Axelle se retourna et alla s’agenouiller en face d’elle.

« Ça ne va pas ? demanda-t-elle.

— J’ai froid. J’ai faim. J’ai sommeil. Je n’arrive plus à marcher. Je crois que je n’arriverai pas jusqu’au bout.

— Vraiment ? demanda Axelle en levant un sourcil gelé.

— Continue, dit Kalia. Sans moi. L’essentiel... c’est d’accomplir la mission...

— Ne dis pas de bêtises, soupira Axelle. Tu crois vraiment qu’une épée vaut plus que ta vie ?

— Le sort d’Erekh vaut plus que ma vie, répliqua Kalia.

— Hmmm, ça se discute. »

Axelle se releva, et retira son manteau, qu’elle posa sur les épaules de l’elfe. Puis elle lui tendit la main et l’aida à se relever.

« On n’est plus très loin, d’accord ? Appuie toi sur moi. »

Kalia enfila le manteau et plaça son bras autour de l’épaule d’Axelle.

« Tu ne vas pas avoir froid ? demanda-t-elle.

— Ça ira. Je ne suis pas frileuse, répondit Axelle en commençant lentement à repartir, soutenant Kalia.

— Pourquoi tu fais tout ça pour moi ? demanda cette dernière.

— Tout quoi ?

— M’accompagner ici, te geler, ce genre de choses.

— J’en avais marre de Nonry, ça me fait des vacances.

— J’ai connu plus sympa, comme vacances.

— Hé, je suis un démon, tu te souviens ? L’enfer, tout ça. Alors les forêts enneigées, ça me change un peu. »

*****

Malgré le soutien d’Axelle, Kalia avait de plus en plus de mal à continuer.

Cela ne s’améliora pas lorsqu’elles sortirent de la forêt et entamèrent la dernière ligne droite, qui n’en était, à vrai dire, pas une, puisqu’il s’agissait du traditionnel chemin sinueux bordé de précipices qui menait vers tout château vampirique digne de ce nom.

« Je n’en peux plus », souffla Kalia, qu’Axelle empêcha de s’écrouler.

Avec le vent qui n’était plus freiné par les arbres, sa voix était pratiquement inaudible.

« On est presque arrivée », fit Axelle avait une voix qui se voulait encourageante.

Elle se maudissait intérieurement pour ne pas avoir réalisé plus tôt dans la journée que les elfes, comme la plupart des gens, ne résistaient pas aussi bien aux variations de température que les démons.

*****

À quelques mètres du château, Axelle réalisa que Kalia avait perdu conscience. Elle dut la traîner pour atteindre l’édifice.

Il était immense, surtout lorsqu’on était habitué à vivre dans une chambre sous les toits à Nonry. Et, bien évidemment, il était gothique.

Un écriteau immense au dessus de la porte proclamant, avec des lettres en néons clignotants, « ICI VIT UN VAMPIRE » n’aurait pas été plus explicite.

La porte en question, comme le reste, était énorme, et, surtout, fermée. Axelle tenta de la pousser, mais elle était solidement verrouillée.

Elle décida de tenter sa chance en frappant, même si c’était plutôt stupide étant donné que le château était abandonné. Il y eut pourtant un cliquetis métallique, et la porte s’ouvrit lentement, dans un grincement lugubre.

Il n’y avait personne derrière.

Axelle ne se posa pas de questions et traîna Kalia à l’intérieur pour la mettre à l’abri du vent.

Une fois qu’elle fût entrée, la porte se referma derrière elle dans un nouveau grincement.

Axelle ne put s’empêcher d’arborer un léger sourire.

« Et dire que je me demandais pourquoi des gens croyaient qu’il était hanté... »

Malgré tout son sang-froid, elle ne put s’empêcher de sursauter lorsque toutes les bougies du hall s’allumèrent en même temps.

À vrai dire, elle fut tellement bouleversée qu’elle ne fit pas remarquer qu’ils ne manquaient plus que les orgues et le tonnerre.