Axelle et Kalia regardaient d’un air méfiant le dragon que Ly dirigeait vers elles.

« Bon, fit Ly. Lui est plutôt costaud, il devrait pouvoir vous amener jusqu’en Transye Vanille. Mais vous allez devoir vous débrouiller pour le diriger.

— Parfait, répondit Axelle en fixant le dragon qui avait une drôle de couleur bleue.

— Le problème, fit Ly, est que diriger un dragon n’est pas simple. Il faut le diriger par la pensée.

— De la télépathie ? demanda Kalia en levant un sourcil.

— Pas vraiment, répondit Ly. Les dragons lisent dans les pensées. Mais ils ne sont pas humains.

— J’avais remarqué », répliqua Axelle.

Ly soupira nerveusement. Elle détestait être interrompue. Elle détestait devoir passer des heures à expliquer toujours les mêmes choses. Et elle détestait aider les gens, surtout les gens qu’elle détestait, c’est à dire tous.

Elle détestait aussi tout un tas d’autres trucs, évidemment, mais la liste serait un peu trop longue pour pouvoir être citée ici.

« Ce que je veux dire, expliqua-t-elle, c’est qu’il ne faut pas penser, disons, « monte », ou « descends ». Il faut penser au fait même de monter et de descendre. Et si on pense au mauvais truc au mauvais moment...

— Donc, demanda Axelle d’un air gêné, si je pense au goût que doit avoir un dragon rôti à la broche, il risque de ne pas trop m’apprécier ? »

*****

Axelle et Kalia finirent par s’envoler, et Ly insista pour que ce fût cette dernière qui dirigeât le dragon.

En effet, se disait-elle, Kalia était sage. Calme. Gentille. Quoiqu’elle n’était pas tout à fait certaine de sa gentillesse, en fin de compte, mais ce n’était pas vraiment important. Ce qui comptait, c’est qu’elle était capable de contrôler un dragon. Enfin, plus ou moins.

Axelle, c’était moins sûr. Ly doutait qu’elle fût capable de contrôler suffisamment ses pensées pour que le dragon n’interprête pas de la mauvaise façon une pensée soudaine. Ce qui pourrait être ennuyeux.

Bien sûr, devait admettre Ly, elle-même n’était pas franchement la mieux placée pour ça. Mais elle arrivait au moins à se concentrer le temps qu’elle était sur le dragon.

Le vol se déroula sans problème. Kalia, qui était morte de peur au début, avait fini par apprécier le décor et regardait le paysage alors que le dragon avançait lentement — enfin, il avançait vite, mais de si haut, à part le vent, elle avait l’impression de ne pas bouger — vers la Transye Vanille.

Elle s’inquiétait quand même un peu — mais pas trop, pour ne pas déconcentrer le dragon — pour la suite de la mission. L’idée qu’avait eu Axelle était bonne et leur permettrait d’arriver en Transye Vanille en un rien de temps, mais après ? Elle ne connaissait même pas l’emplacement précis de l’épée.

Et le pire, c’était que cela ne préoccupait absolument pas Axelle, qui avait l’air de penser que tout se résoudrait facilement avec un peu d’improvisation, et que la balade serait follement amusante.

*****

Le dragon finit par atterrir un peu avant la tombée de la nuit, devant une auberge qui se trouvait à la limite de la Transye Vanille.

Axelle et Kalia se partagèrent une chambre, et convainquirent à grand peine — et à grand renfort de l’or de la reine — le couple qui tenait le lieu de garder le dragon pendant qu’elles iraient faire un petit tour en Transye Vanille.

Lorsque l’aubergiste les prévint qu’il s’agissait d’un endroit dangereux, où, dès la tombée de la nuit, les vampires et les loups-garous vous tombaient dessus et vous vidaient de votre sang tout en vous croquant, Kalia ne put s’empêcher de remarquer le léger sourire sur le visage d’Axelle.

Cette fille était cinglée, il n’y avait pas de doute là-dessus.

Mais d’un autre côté, pour un Démon, c’était peut-être normal.

*****

Afin de ne pas se faire repérer de trop loin, et parce qu’atterrir au milieu des arbres n’était pas facile, Axelle et Kalia laissèrent le dragon aux bons soins des aubergistes et se dirigèrent à pied vers la Transye Vanille.

« Tu crois que les vampires vont nous attaquer ? » demanda Kalia sur le ton de la conversation, en espérant qu’il suffirait à masquer sa réelle inquiétude.

Axelle se tourna vers elle. Elle ne put voir que le nez et les yeux de son amie, le reste étant cachée derrière un manteau trop grand pour elle et un bonnet. Mais cela lui suffit pour se rendre compte que Kalia était bien inquiète.

« Ne t’en fais pas, répondit-elle en réajustant le lourd sac qu’elle avait dans le dos. Ils ne sortent pas avant la nuit.

— On aurait peut-être pu... je ne sais pas, recruter des guerriers. Quelque chose comme ça.

— On aurait perdu l’avantage de la discrétion, répliqua Axelle. Et de l’argent. »

*****

Dans le village de Téruh, le tavernier jeta un nouveau coup d’œil au soleil qui commençait à s’approcher lentement des montagnes. Il annonça aux quelques clients qui étaient assis à une table ou accoudés au bar qu’il n’allait pas tarder à fermer.

« Foutus vampires, marmonna un type en avalant un grand verre de l’alcool local. On peut même pas rester picoler un verre de trop, sinon, vlan !, ils t’égorgent. »

La porte s’ouvrit. Tout le monde se tourna vers le nouveau venu.

Qui, en réalité, s’avérait être une femme. Elle était bien légèrement vêtue, étant donné la neige et le vent : son manteau paraissait plutôt fin, et sa robe ne descendait pas en dessous des genoux. Ses cheveux noirs courts étaient couverts de neige.

Axelle put voir l’ensemble des regards la suivre alors qu’elle se dirigeait vers le bar.

« Salut, fit-elle au tavernier. Je cherche l’épée de Monkilla. »

*****

Sur la place du village, Kalia, assise sur un banc, attendait en grelottant. Il faisait — encore — plus froid en Transye Vanille qu’elle ne s’y était attendue.

Le soleil était en train de passer derrière les montagnes lorsqu’Axelle la rejoignit.

« Alors ? demanda Kalia en regardant les jambes nues d’Axelle.

— Ils ne savent pas où est l’épée.

— Étonnant.

— En revanche, ils m’ont parlé d’une espèce de sorcière qui vivrait en dehors du village et qui pourrait en savoir plus. On dit qu’elle ne sort pas la journée.

— Et que la nuit, compléta Kalia qui avait discuté avec deux vieilles dames sur la place, elle rôde.

— Et qu’elle offre son corps à Satan, termina Axelle en soupirant. Voilà une piste prometteuse. »

Kalia jeta un coup d’œil en direction du soleil. Et elle soupira.

« Je ne voudrais pas t’alarmer, mais, il fait nuit, non ?

— Et alors ? demanda Axelle. Ça tombe bien, notre sorcière ne sort que la nuit. Avec un peu de chance, on va la trouver.

— Et si c’est une vampire ?

— C’est une sorcière, répliqua Axelle. Qui s’offre à Satan. Pas une vampire. Ne mélangeons pas tout.

— Mais, si on croise des vampires ?

— Alors tu n’auras pas trimballé ton arbalète pour rien », rétorqua Axelle en se dirigeant vers les bois sombres.

*****

En règle générale, lorsque des héros ou des héroïnes partent dans un bois sombre à la poursuite d’une sorcière, lorsqu’ils peuvent à tout moment tomber sur un vampire ou un loup-garou, et qui plus est lorsque le sort du monde est entre leurs mains, une pleine lune éclaire les lieux, ce qui, d’une part, ajoute au côté fantastique de la scène, et, d’autre part, empêche les héros de se cogner aux arbres toutes les trente secondes.

Ni Kalia, ni Axelle n’étaient apparemment de vrais héroïnes, car il faisait nuit noire.

Axelle trébucha une nouvelle fois sur une racine et heurta Kalia qui, grâce à ses lunettes magiques, parvenait à marcher sans trop de mal.

Ce qui n’empêchait pas qu’elle avançait à pas de fourmis et qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elles se trouvaient.

« Je crois, dit-elle, qu’on devrait abandonner. Revenir demain. Avec des torches. Et des manteaux en plus.

— Tu saurais rentrer ? » demanda Axelle.

Kalia soupira.

« J’imagine que tu n’a pas de quoi faire un feu ? demanda-t-elle.

— Non », répondit Axelle.

Au loin, un loup se mit à hurler.

« Je sens que la nuit va être longue », soupira Kalia.

*****

Annabelle se cacha derrière un arbre en entendant les bruits de pas.

Ça y est, songea-t-elle. On l’avait repérée. Des types venaient l’arrêter. On ne faisait pas de magie noire sans en payer les conséquences un jour ou l’autre.

Elle jeta un coup d’œil à la forêt à travers son morceau de verre enchanté qui lui permettait de voir en pleine nuit.

Elle vit deux types.

Puis, en plissant les yeux, elle se rendit compte qu’il s’agissait de deux femmes. Elles ne ressemblaient pas à l’idée qu’elle se faisait de mercenaires ou d’inquisiteurs.

Elle décida de tenter le tout pour le tout.

« Bonsoir, mesdemoiselles, dit-elle. Vous cherchez quelque chose ?

— Vous n’auriez pas une allumette ? demanda Axelle. On n’y voit rien.

— Non, répondit Annabelle. Qu’est-ce que vous voulez ?

— On cherche l’épée de Monkilla, répondit Kalia. On nous a dit que vous pourriez nous aider.

— Et vous êtes ? demanda Annabelle, méfiante.

— Je m’appelle Kalia, répondit Kalia. En mission pour la reine.

— Je m’appelle Axelle, dit Axelle. En mission pour Kalia. »

Annabelle hocha la tête. Elles ne paraissaient pas bien dangereuses, malgré le fait que la plus petite se disait en mission pour la reine. Pas dangereuses, sauf elles. Si elle les laissait là, elles mourraient probablement de froid durant la nuit.

« Enchantée, fit Annabelle. Je suis Annabelle, magicienne noire. »

*****

Annabelle accompagna les deux jeunes filles vers une caverne où elle avait élu domicile.

Elle alluma quelques bougies, ce qui soulagea énormément Axelle. Elle était fatiguée de trébucher tous les trois pas. Et elle pouvait enfin voir à quoi ressemblait Annabelle.

Elle était grande et mince, avait des cheveux noirs longs et lisses, et un visage pâle. Pas étonnant, si elle ne sortait que la nuit.

Annabelle regarda Kalia, qui était en train d’enlever ses lunettes.

« C’est du verre enchanté ? demanda-t-elle.

— Euh, oui », répondit Kalia.

Annabelle attrapa les lunettes et regarda à travers le verre.

« Mauvaise qualité, fit-elle. Si tu me les laissais, je pourrais t’arranger ça.

— Euh... ce serait gentil, fit Kalia. Mais on venait pour...

— L’épée de Monkilla, termina Annabelle. Je sais. La question est : est-ce qu’une envoyée de la reine voudra m’arrêter au passage ou pas ? »

Annabelle fixait Kalia, et cette dernière n’eut comme seul recours que de fixer ses pieds.

« Pourquoi on vous arrêterait ? demanda Axelle.

— La magie noire est interdite, répondit Annabelle en regardant toujours Kalia.

— La magie noire est interdite, répéta Kalia, fixant toujours ses pieds. Sa pratique peut être punie de la peine de mort. Article E-231 du code de lois. »

Axelle se demanda une fraction de seconde si Kalia connaissait vraiment les numéros ou si elle les inventait.

L’elfe finit par relever la tête et regarda timidement Annabelle.

« Je suis en Transye Vanille. Je n’ai pas de mandat pour vous arrêter.

— De toutes façons, fit Axelle, on ne sait même pas à quoi correspond la magie noire. Rien ne nous prouve que vous la pratiquez.

— Ça ne me surprend pas, fit Annabelle. Les Démons ne s’intéressent pas beaucoup à la magie. »

Axelle ne put s’empêcher de sourire en se sachant démasquée.

« Et les elfes préfèrent la magie blanche, ajouta Annabelle en se tournant vers Kalia. Sauf certains elfes noirs.

— Les elfes noirs ? répéta Axelle. Je croyais qu’ils n’existaient pas vraiment ?

— Ah, on ne parle probablement pas des mêmes elfes noirs. Mais asseyez-vous donc. »

Kalia et Axelle obéirent, et s’assirent sur des morceaux de bois qui devaient être prévus pour faire office de sièges.

« Au départ, expliqua Annabelle, les elfes noirs étaient un groupe de marginaux. Des voleurs, des hors-la-loi. Lorsqu’ils étaient arrêtés, ils étaient marqués par un tatouage sur leur poitrine.

— C’est une sentence relativement courante, expliqua Kalia. La première fois, si le crime n’est pas trop grave, on finit par te laisser sortir, mais avec un tatouage. Et si tu récidives, tu n’as pas droit à autant de clémence.

— Voilà, fit Annabelle. Le tatouage était noir. Alors ces marginaux ont fini par se nommer « elfes noirs ».

— Ah, mais ils n’avaient pas la peau sombre et tout ce qu’on dit sur les elfes noirs ? demanda Axelle, manifestement déçue.

— Non, admit Annabelle. Mais si ça peut te consoler, ça leur arrivait de se noircir la peau avec du charbon pour ne pas être repérés dans la nuit.

— Et la magie noire, alors ? demanda Axelle.

— La magie noire, répéta Annabelle. La magie noire concerne certains enchantements, certains maléfices, et la guérison.

— La guérison ? Ce n’est pas de la magie blanche ?

— Non, répondit Kalia. La magie blanche, c’est tout ce qui est boules de feu, éclairs, ce genre de choses.

— Connaisseuse ? demanda Annabelle.

— J’ai lu un ou deux trucs dessus, répondit Kalia en haussant les épaules.

— Mais pourquoi permettre la guérison est-il interdit ? demanda Axelle.

— Parce que dans certains cas... et bien, c’est une insulte à Dieu.

— Je ne comprends pas.

— La magie noire permet la manipulation du corps humain. Elle permet par exemple de guérir une blessure. Ça, ce n’est pas gênant. Mais elle permet aussi d’interrompre une grossesse ou de transformer un homme en femme ou réciproquement. Et ça, c’est gênant. »

Il y eut un instant de silence.

« Je crois que je comprends, fit Axelle, lugubre.

— Le simple fait d’avoir un livre sur la magie noire ou un objet enchanté par magie noire est passible de prison, ajouta Annabelle. C’est pour ça que je suis un peu étonnée de voire une envoyée de la reine utiliser des verres enchantées. »

Kalia regarda ses pieds un moment.

« C’est de la magie noire ? demanda Axelle.

— Beeeen, un peu, répondit Kalia.

— Et vu la piètre qualité, soit ce sont de très vieux verres, soit ce n’est pas un mage qui a fait l’enchantement, hein ? »

Kalia continuait à regarder ses pieds.

« Il n’y a pas de honte à avoir, dit Annabelle en souriant.

— Elle veut dire que c’est toi qui as enchanté tes verres ? demanda Axelle, qui avait un peu du mal à suivre la discussion.

— Beeeen, fit Kalia. On a tous nos passe-temps.

— Mais comment tu as appris ?

— Disons que mon exemplaire du Code de Lois d’Erekh de 1732 ne contient pas vraiment les lois d’Erekh telles qu’elles étaient en 1732. »