« Attends ! fit Axelle, courant derrière Kalia. Tu ne peux pas partir comme ça !

— Je n’ai pas vraiment le choix ! répliqua Kalia en continuant à avancer.

— Écoute », fit Axelle en se plaçant devant elle et en l’attrapant par les épaules pour la forcer à s’arrêter.

Kalia soupira et lui jeta un regard mauvais.

« Quoi ? demanda-t-elle.

— Je voulais te présenter des amies, commença Axelle.

— Ce sera pour une autre fois, rétorqua Kalia en se dégageant.

— Attends. Je te propose un marché.

— Comment ça ? demanda Kalia.

— Je te file un coup de main. Je te fais arrive en Transye Vanille dans la journée...

— Impossible ! objecta l’elfe. Même avec le meilleur cheval il faut...

— Dans la journée, répéta Axelle, et ensuite je t’aide à récupérer ton épée magique. En échange de quoi, tu écoutes mes amies.

— Il y a un piège ? demanda Kalia.

— Pas de piège », répondit Axelle.

*****

Axelle conduisit l’elfe chez elle. C’était un petit appartement situé non loin du Chaud Dragon et qui était à peine plus grand que celui de Kalia.

Des vêtements traînaient un peu partout ; elle ne devait pas être très portée sur le rangement.

« Et tes amies ? demanda Kalia.

— Elles ne devraient pas tarder, répondit Axelle. Tu peux poser tes affaires, tu sais ? »

Elle obéit, et s’assit sur une vieille chaise en bois.

« Et pourquoi tu veux que je vois tes amies ? demanda-t-elle.

— Elles te le diront elles-mêmes. En attendant, je vais faire du thé. »

Les amies en question arrivèrent juste après que l’eau du thé se soit mise à bouillir.

Elles s’appelaient Diane et Lili, et étaient toutes deux danseuses au Chaud Dragon.

« Voilà, fit timidement Diane après s’être présentées, il paraît que vous êtes garde...

— On pourrait peut-être se tutoyer, non ? » proposa Kalia en remuant son thé. Diane était probablement la première personne qui avait l’air de la considérer avec une certaine crainte. Ça la gênait. Le mépris ou la haine, au moins, elle y était habituée.

« Comme vous voulez », répondit Diane.

Kalia fronça les sourcils. Elle avait vraiment l’air mal à l’aise. Kalia aussi était mal à l’aise, bien sûr, mais c’était normal : elle était mal à l’aise partout. Elle était capable de s’adapter à la moindre situation banale pour s’y sentir aussi mal à l’aise qu’un poisson à l’air.

Mais là, Diane avait l’air d’avoir peur d’elle, ce qui était tout de même une nouveauté. Même les enfants n’avaient pas peur de Kalia, d’habitude.

« Ça va, fit doucement Axelle en posant sa main sur l’épaule de Diane. C’est une amie. Elle est là pour t’aider. »

Kalia enregistra ces derniers mots. Voilà. Il y avait donc bien un piège. Elle le savait. Il ne restait plus qu’à en découvrir la nature exacte.

« Voilà, fit Diane. Un soir, après le spectacle, il y a un type qui est venu me voir. Et il voulait... aller plus loin... Ce genre de choses, vous voyez ?

— Je vois, fit Kalia d’un air lugubre.

— Alors, j’ai refusé, continua Diane. Mais lui... »

Elle fondit en larmes, et Kalia n’eut pas besoin de plus de détails. Axelle lui tapota à nouveau l’épaule, ce qui parut la calmer un peu.

« Même chose pour moi », fit simplement Lili. C’était les premiers mots qu’elle avait prononcés depuis qu’elle était arrivée. Elle s’était tenue en retrait, adossée contre le mur depuis le début.

« D’accord, fit Kalia. Et vous voulez... porter plainte, c’est ça ?

— Oui, répondit Diane en relevant la tête.

— Il faudrait aller au poste de garde, répondit Kalia. C’était le même type ? »

Il y eut un silence.

« Elles sont déjà allées au poste de garde, expliqua Axelle. Et oui, c’est le même type. L’ennui, c’est que c’est un collègue à toi. »

Kalia baissa la tête pour contempler ses pieds. Pas tant parce qu’elle avait honte de cette révélation que parce qu’elle venait de comprendre la nature du piège.

« Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? demanda-t-elle.

— On pensait que vous pourriez peut-être... fit Diane, timidement.

— Non ! répliqua Kalia. Je ne peux rien faire, d’accord ? Je n’ai aucun pouvoir ! Je ne peux pas arrêter un garde ! »

Diane baissa la tête. Elle semblait à nouveau être au bord des larmes. Lili, elle, lui jetait un regard mauvais et lourd de signification.

Kalia se mordit la lèvre inférieure.

« Je ne peux rien faire, répéta-t-elle faiblement.

— Ouais, vous vous en foutez, plutôt, répliqua Lili.

— Non, répondit Kalia en baissant la tête. C’est au-dessus de ce que je peux faire, c’est tout.

— Vous vous en foutez, répéta Lili. Vous ne comprenez pas ce que ça peut faire. Tout ce qui vous intéresse, c’est de ne pas hypothéquer vos chances de promotion. »

Kalia releva la tête, et plongea son regard dans celui de Lili.

« Ce n’est pas vrai. Je comprends très bien. »

Il y eut quelques secondes de silence. Axelle, qui était restée silencieuse, leva un sourcil.

« Désolée, fit Lili en baissant la tête.

— Et je n’ai pas de chances de promotion, continua Kalia. C’est plutôt celles de garder ma tête sur les épaules que je ne voudrais pas hypothéquer.

— Bien », fit Axelle.

Kalia se tourna vers elle.

« Je suis désolée, dit-elle, je...

— Pas grave, fit Axelle. Ça ne laisse plus qu’une solution, c’est tout.

— Quoi ?

Je vais m’en occuper, répondit Axelle avec un sourire mauvais. Comme on dit, œil pour œil, dent pour dent. »

Il y eut quelques secondes de silence alors que Kalia réfléchissait aux implications de la dernière phrase.

« Mais tu ne peux pas vraiment... objecta-t-elle.

— Hé, fit Axelle. Je suis un Démon, tu te souviens ? Le Mal peut prendre de nombreuses formes, si tu vois ce que je veux dire. »