Lucie de Guymor était seule dans son bureau. Enfin, presque seule : un garde du corps se trouvait avec elle, mais il restait immobile et silencieux, et elle en avait fini par oublier la présence.

Elle était pour l’heure en train de rédiger un courrier au roi d’Arkor pour le féliciter du mariage de son troisième fils, qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle n’avait absolument rien à faire, mais cela faisait partie du métier de la reine.

Alors qu’elle en arrivait à la dernière phrase, elle entendit frapper à la porte.

« Entrez, fit-elle sans se retourner, griffonnant sa signature.

— Bonjour, majesté », fit l’homme qui était entré en se courbant.

Il portait une cape blanche ainsi qu’un chapeau pointu, blanc lui aussi, qui témoignaient de son statut de mage.

Il n’avait, en revanche, pas le visage classique des mages. Il était en effet beaucoup plus jeune que la majorité de ses collègues, et, en lieu et place de barbe blanche, il portait un petit bouc blond.

« Ah, Gérald, fit la reine. Quelles sont les nouvelles ? »

Gérald, en plus d’être un mage, était en effet un conseiller de sa majesté. C’était notamment lui qui s’occupait du contact avec les autres nations du monde, par le biais de pigeons dressés et de messages cryptés.

« Mauvaises, j’en ai peur, majesté. »

Il s’interrompit, regardant le garde du corps d’un air interrogateur.

« Continue, fit la reine.

— C’est à propos de Wolf, reprit Gérald. Apparemment, il a été exécuté. »

La reine grimaça. Encore un espion qui disparaissait au Darnolc. Les orcs ne tenaient apparemment pas à ce que leurs petits secrets soient découverts.

« Il va encore falloir trouver quelqu’un à envoyer, alors ?

— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gérald. Apparemment, avant de mourir, Wolf a fait le boulot à votre place.

— Comment ça ? demanda la reine.

— Il a convaincu un autre orc de continuer son travail à sa place. C’est lui qui a envoyé la dernière lettre.

— Bien, fit la reine. Mais il vaudrait mieux prendre ses informations avec des pincettes. Qui dit qu’on peut lui faire confiance ?

— Certainement, admit Gérald. Et il y a autre chose. Nops dit que...

— Nops ? demanda la reine.

— Le nom de l’orc, expliqua Gérald. Nops dit que leur roi est un démon. »

Il y eut un court moment de silence.

« Un démon ? répéta la reine, le visage sans expression.

— Oui, comme...

— Comme notre reine il y a deux ans, coupa Lucie. On dirait que c’est à la mode.

— Toujours d’après Nops, le roi aurait des vues sur Erekh. Les armes sont produites en grande quantité, et il a levé une armée...

— Je vois, fit la reine, lugubre.

— Je me suis permis de faire une recherche rapide dans la bibliothèque de l’Efeltawar... » commença Gérald.

L’Efeltawar était l’énorme tour métallique qui se trouvait au centre de Nonry, et qui, disait-on, était là depuis bien avant que la ville n’existe. C’était aussi l’endroit qui servait de bâtiment aux mages ; et c’était là que se trouvait la plus grande bibliothèque d’Erekh.

« Et ? demanda la reine.

— J’ai trouvé une vieille prophétie qui avait l’air de s’appliquer à ce cas. »

La reine hocha la tête. On pouvait toujours compter sur les prophéties. Quelle que soit la situation, il y en avait toujours une prophétie pour l’avoir prévue et pour expliquer comment est-ce qu’il fallait agir.

« Et que dit-elle ? demanda la reine.

— Je n’ai pas encore lu tous les détails, répondit Gérald. Mais apparemment, il va y avoir une guerre ; seule la mort du roi démon pourra sauver Erekh ; seule une épée sacrée pourra tuer ce démon ; et seul l’Élu pourra porter cette épée.

— Très original, comme prophétie », maugréa la reine.

Gérald parut blessé par la remarque.

« C’est sérieux, majesté ! répliqua-t-il.

— Oh, je n’en doute pas, fit la reine. C’est juste que... et bien, si le roi du Darnolc lève une armée pour conquérir Erekh, avoir une guerre n’est pas très surprenant. Et puis, il y a toujours un Élu.

— Majesté ! protesta Gérald.

— D’accord, admit la reine, il y a l’histoire de l’épée. Je vais prendre les mesures nécessaires. »

Gérald parut soulagé, comme si, par cette simple déclaration, le nuage noir qui pesait sur l’avenir d’Erekh avait été définitivement écarté.

« Bien, majesté. Je vais continuer mes recherches. »

Et il s’en retourna à ses prophéties, laissant la reine seule avec ses sombres pensées.