Au dessus de Nonry, poussé par le vent, un nuage s’écarta, laissant la place à un rayon de soleil, qui tomba sur la ville, passa à travers une vieille lucarne et finit par atterrir sur le visage de Kalia.

Cette dernière se réveilla, ouvrit les yeux, les referma immédiatement à cause de l’intensité lumineuse, se retourna et trouva refuge dans son oreiller.

Puis son cerveau acheva de se remettre en marche et commença à analyser la situation.

La présence familière de l’oreiller, de la lucarne, ainsi que du lit laissaient supposer qu’elle était dans le grenier qui lui servait d’appartement — et qui lui coûtait tout de même la moitié de son salaire.

Il y avait aussi une odeur nettement moins familière : celle de la viande en train de cuire. Kalia n’en avait pas mangé depuis des semaines.

« Hmphrf ? » fit-elle.

Axelle s’arrêta un instant de remuer le contenu de la poêle pour regarder Kalia.

« Bien dormi ? demanda-t-elle.

— Hmphrf », répondit Kalia, qui, certes, était en meilleur état qu’avant de s’écrouler, mais aurait encore eu besoin de quelques heures de sommeil en plus pour pouvoir réussir à aligner deux pensées cohérentes sans effort de volonté surhumain.

Accessoirement, elle avait toujours cette impression désagréable et déroutante qu’Axelle avait quelque chose de mauvais en elle, mais elle décida de l’ignorer : si elle lui avait voulu du mal, elle aurait pu profiter de son sommeil pour faire des choses bien pires que la cuisine.

« C’est quoi ? demanda-t-elle à ce propos, l’estomac gargouillant.

— Des steaks que j’ai pris au marché », répondit Axelle, préférant ne pas mentionner précisément la manière dont elle les avait obtenus. « Et des pommes de terre. Tu préfères la cuisson comment ?

— Hmphrf, fit Kalia en s’asseyant au bord du lit. Manger de la viande, pour une elfe, c’est mal vu.

— Et avoir une arbalète automatique trafiquée au lieu d’un arc traditionnel, c’est bien vu ? » demanda Axelle.

Kalia se demanda furtivement comment elle connaissait son arbalète, en déduit qu’elle avait du fouiller un peu sa chambre, et se contenta de hausser les épaules.

« Saignant », répondit-elle finalement.

Axelle hocha la tête et servit deux assiettes.

« Et voilà pour l’elfe carnivore », fit-elle en en tendant une à Kalia, qui l’attrapa d’un geste prudent.

Devant l’absence totale de chaises dans la pièce, Axelle décida de s’assoir sur le lit, à côté de Kalia.

Elle ne put s’empêcher de remarquer qu’une fois encore, elle se mordait la lèvre, et avait l’air à peu près aussi à l’aise avec elle qu’un agneau au milieu d’une meute de loups.

« Tu n’as pas l’air très bien », fit remarquer Axelle.

Kalia ne répondit pas, et se contenta de regarder l’assiette qu’elle avait sur les genoux.

« Tu sais, continua Axelle, s’il y a quelque chose qui ne va pas, tu peux le dire. Je ne vais pas te manger. »

Kalia resta silencieuse un moment, se mordit la lèvre une enième fois, et se lança :

« Je... fit-elle.

— Tu ? l’encouragea Axelle.

— J’ai... Enfin je... balbutia Kalia. C’est juste une impression. C’est idiot.

— Quelle impression ? » demanda Axelle.

Kalia soupira, et ferma les yeux.

« Le mal, lâcha-t-elle finalement. J’ai l’impression que... tu irradies le mal. »

Axelle resta silencieuse, manifestement surprise.

« C’est idiot, s’empressa d’ajouter Kalia, je...

— Non, répondit doucement Axelle. Ce n’est pas idiot. »

Kalia se tourna vers elle et déglutit.

« Tu es dans le vrai, poursuivit Axelle en souriant. Je suis un Démon. Ceci explique peut-être cela. »

Kalia sourit à son tour, le cœur léger. Maintenant, elle n’avait plus peur. Elle savait qu’elle n’était pas folle, qu’elle ne s’était pas trompée et qu’elle allait mourir.

Puis elle réalisa que c’était idiot. Axelle était un démon depuis le début, et le fait qu’elle le sache n’allait pas la transformer brusquement en tueuse à sang froid.

Probablement pas, en tout cas.

« Ce que tu disais à propos de ne pas me manger, ça tient toujours ? demanda-t-elle.

— Bien sûr, répondit Axelle. Je vais me contenter de te violer et de te découper en rondelles. »

Kalia éclata de rire. Ce n’était pas un rire très naturel ; il semblait à mi-chemin entre nerveux et forcé. Mais il eut néanmoins le mérite de faire un peu redescendre la tension.

« Alors, demanda Axelle, soulagée ? Tu n’as plus peur du Mal ? »

Kalia haussa les épaules.

« Ça ne peut pas être bien pire que le Bien. »

Elle parlait en connaissance de cause : que ce soit le Bien elfe ou le Bien humain, elle en avait toujours été à la marge. Pas assez pour être brûlée vive, mais juste ce qu’il fallait pour en subir les remontrances quotidiennes.

« Non, répondit Axelle en souriant. Mais certains pourraient s’étonner d’entendre une telle phrase sortant de la bouche d’une garde.

— Il faut bien vivre, répondit Kalia en avalant un morceau de viande.

— Bien sûr », admit Axelle en tournant la tête vers l’étagère où se trouvaient les livres de l’elfe. Elle en avait, en effet, une collection assez admirable, en tout cas comparée à la moyenne d’Erekh, et qui contrastait avec la pauvreté de sa chambre. L’ensemble était plutôt hétéroclite, allant de l’encyclopédie au recueil de poésie vampire. Axelle semblait plus particulièrement admirer les trois gros ouvrages qui traînaient au centre : « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1728 », « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1732 », « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1735 ».

Kalia haussa une nouvelle fois les épaules.

« Quoi ? protesta-t-elle. Il faut bien que je connaisse les lois que je suis censée faire respecter. Ça ne veut pas dire que je les aime toutes. Et d’ailleurs, il n’y a pas de loi contre les démons.

— Je ne te reproche rien, répondit Axelle en souriant. Je te trouve bien consciencieuse, c’est tout. Je doute que tes collègues se préoccupent de la loi autant que toi.

— Ouais, admit amèrement Kalia. Je suis naïve. Au départ, je pensais même qu’en m’engageant dans la garde, j’allais améliorer le monde.

— Tu n’as pas à t’en vouloir. Moi, je croyais le faire en devenant reine, ce n’est pas vraiment mieux. »

Il fallut quelques secondes à Kalia pour digérer la phrase et qu’elle réalise qu’en effet, la reine précédente était un Démon — ce qui n’avait pas été sans causer de sérieux problèmes à l’époque. Mais elle était morte il y avait deux ans.

En tout cas, c’était ce que tout le monde croyait.

« Vous... vous êtes... demanda Kalia.

— J’étais la reine, répliqua Axelle. C’était il y a un bout de temps. Et j’ai changé depuis. Ce n’est pas un passage de ma vie dont je sois très fière, pour être honnête.

— Je comprends, fit Kalia en baissant la tête. Comme vous voulez.

— Et arrête de me vouvoyer », ajouta Axelle en souriant.

*****

Après avoir mangé, Axelle insista pour regarder la course de dragons depuis le toit. Kalia n’en avait aucune envie, et aurait préféré aller se recoucher, mais elle n’avait pas le cœur à mettre Axelle à la porte. Ou peut-être que ce n’était pas juste une question de cœur, mais aussi un calcul froid menant à la conclusion que, si Axelle était pour l’instant un Démon on ne peut plus sympathique et civilisé, il n’était peut-être pas forcément très bienvenu de lui donner des raisons de ne plus l’être.

Bref, Axelle était montée sur le toit en passant par la lucarne et avait aidé Kalia à en faire de même, puis elle avait regardé les forme lointaines des dragons faire la course entre les bâtiments de la ville, alors que l’elfe s’était allongée sur les tuiles et somnolait au soleil.

À quelques centaines de mètres de là, au-dessus du centre-ville, Armand, pour sa première course de dragons, était en tête. Même de là où elle était, Axelle arrivait à le reconnaître : il fallait dire qu’il était le seul à avoir des longs cheveux blonds qui flottaient derrière lui.

« Tu sais que je suis sortie avec lui, à un moment ? demanda-t-elle à Kalia.

— Hmmmm », répondit cette dernière.

Ce n’était pas la première question dans ce genre que lui posait Axelle : elle avait en effet passé une bonne partie de la course à lui raconter des choses qui étaient entrées par une oreille et ressorties par l’autre.

« Il est gentil, il a bon fond, et il est mignon... » fit Axelle avant de s’arrêter.

Sentant qu’elle attendait quelque chose, les quelques neurones de Kalia qui n’étaient pas en train de dormir tentèrent une réponse :

« Hmmm ?

— Mais le problème, reprit Axelle, je crois que c’est qu’il ne m’a jamais vraiment acceptée tel que j’étais.

— Hmmm.

— Je veux dire, j’avais un peu l’impression qu’il aurait fallu que je m’excuse perpétuellement, que je passe ma vie à expier le pêché d’être née Démon.

— Hmmm ?

— Bien sûr, il ne l’a jamais dit comme ça, mais ça pesait.

— Hmmm.

— Et puis, être un héros, vaillant combattant au cœur pur, tout ça, c’était pas mon truc.

— Hmmm.

— Je veux dire, partir à l’aventure, ça va cinq minutes.

— Hmmm.

— D’ailleurs, si ce n’est pas indiscret, je me demandais pourquoi tu étais partie de ton village pour venir à Nonry ?

— Hmmm.

— Tu écoutes ce que je dis ?

— Hmmm ?

— Tu n’écoutes pas ce que je dis », constata Axelle.

Kalia rouvrit les yeux, à contrecœur.

« Mais si, protesta-t-elle. « Partir à l’aventure, ça va cinq minutes. »

— Alors ? Pourquoi est-ce que tu es venue ici ? » demanda une nouvelle fois Axelle.

Kalia prit appui sur ses mains, repassa en position assise et bâilla.

« C’est compliqué, répondit-elle finalement.

— La soif de l’aventure ? proposa Axelle.

— Un peu, je suppose, répondit Kalia avec un léger sourire aux lèvres. J’étais vraiment naïve, à l’époque. » Puis le sourire s’effaça. « Mais la vraie raison, reprit-elle, c’est que je ne supportais plus de vivre là-bas.

— Pourquoi ? demanda Axelle.

— Pas mal de choses, répondit Kalia en haussant les épaules. Je n’avais pas le bon physique, déja. Pas assez grande, pas une assez bonne vue, pas assez habile. Ma mère était une pute et je n’ai jamais connu mon père, il y a mieux comme statut social. Et puis, je n’aimais pas les bonnes choses : ni les bonnes activités, ni la bonne nourriture, ni la bonne façon de vivre... »

Il y eut un court moment de silence, alors que Kalia hésitait à poursuivre.

« Ni, surtout, ajouta-t-elle ensuite avec amertume, la bonne personne.

— La bonne personne ? répéta Axelle. Tu veux dire, un chagrin d’amour ? »

Il y eut un nouveau moment de silence, pendant lequel Kalia parut réfléchir intensément. Puis elle baissa la tête, et répondit :

« Je suppose qu’on peut dire ça.

— Je vois », fit Axelle, qui, en réalité, ne voyait pas aussi bien que ça, mais jugea préférable de ne pas trop insister là-dessus.

Nouveau silence.

« Et tu es mieux ici ? demanda finalement Axelle. Je veux dire, ça ne doit pas être facile d’être une elfe chez les humains.

— Je ne sais pas, répondit Kalia. Au moins, c’est une grande ville. La plupart des gens ne me connaissent pas. Il suffit que j’enlève mon uniforme et que je me mette les cheveux sur les oreilles, et je passe pour une fille comme les autres.

— C’est dommage, fit Axelle en souriant. J’aime bien tes oreilles. Tu ne devrais pas les cacher.

— C’est déjà assez pénible d’être une femme à la garde, répliqua Kalia. S’il n’y a que ceux qui me connaissent qui savent que je suis une elfe, ça fait déjà ça de moins à gérer. Toi, tu ne te balades pas avec de grandes ailes noires dans le dos.

— Non, admit Axelle. Mais c’est plus pour des questions de garde-robe. »

Il y eut un nouvel instant de silence.

« On dirait que ça se termine », fit Axelle. En effet, les dragons s’étaient arrêtés de voler depuis quelques minutes. « Je vais aller « travailler » un peu.

— Pourquoi ? demanda Kalia.

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu te déshabilles sur scène et pourquoi tu voles des trucs ? Je veux dire, l’un des deux suffirait pour vivre, non ?

— Je ne sais pas, répliqua Axelle. La vie est chère.

— Oui mais... je veux dire, tu es la danseuse la plus connue du « Chaud Dragon », non ? Tu dois quand même gagner un minimum d’argent ?

— Bien sûr. C’est le but.

— Mais pourquoi voler en plus ? Tu as besoin de tant d’argent ? »

Axelle soupira.

« Pour acheter un troll, répondit-elle finalement.

— Quoi ? s’étonna Kalia.

— C’est que ça coûte cher.

— Mais pourquoi faire ?

— C’est pour Aymak’s Rock. C’est le troll qui me file un coup de main, de temps en temps. Il travaille au « Chaud Dragon », aussi.

— Je crois qu’on s’était croisés, répondit Kalia. Grand, costaud, poilu ?

— Ouais », approuva Axelle sans faire remarquer que la description devait correspondre à plus des neuf dixièmes des trolls adultes. « Sa sœur est esclave. Elle travaille dans une mine. Et comme il est un peu crétin, il n’a pas envie de la sortir de là par la force. »

Kalia sourit en comprenant où Axelle voulait en venir.

« Alors, tu veux la racheter ?

— Ouais, répondit Axelle.

— Tu es un démon au grand cœur, alors », fit Kalia en riant.

Axelle soupira.

« C’est ça, c’est ça, fous toi de moi.

— Il n’y a pas de mal à avoir un bon fond. »

Il y eut un court instant de silence glacial.

« Je suis quelqu’un de sensé, commença lentement Axelle. Je ne tue pas les gens sur un coup de tête, non pas parce que ça me répugne, mais parce qu’irrémédiablement, ça m’attire des ennuis. Mais il y a tout de même des limites à ne pas franchir. Si tu continues à insinuer que j’ai bon fond, c’est celui de la Malsaine que tu risques de contempler. Avec une grosse pierre aux pieds. Si tu vois ce que je veux dire.