« Mais vous êtes bouchée ou quoi ? s’exclama le capitaine de la garde. Les elfes ne sont pas capables de comprendre un ordre ? »

Kalia se contentait de regarder ses pieds.

« Si, finit-elle par répondre d’une petite voix. Vous savez très bien que ça n’a rien à voir avec mon... espèce. »

Le capitaine se leva, furieux.

« Bon sang ! Je vous ordonne de tuer un dragon. Vous savez ce que c’est, un foutu dragon ? Et vous revenez en me disant que la mission est accomplie alors que ce dragon est toujours dans sa cave ? Vous vous foutez de moi ?

— En fait, répondit Kalia en continuant à regarder ses pieds, la mission ne parlait que de la libération d’une princesse. La princesse est libre, la mission est accomplie, non ? »

Le capitaine tapa du poing sur son bureau.

« Vous savez très bien que vous deviez la ramener à son père ! »

Kalia prit une profonde inspiration.

« Impossible, monsieur. Cela aurait été un enlèvement. »

Il y eut quelques secondes de silence. Puis le capitaine reprit, d’une voix plus calme.

« Une libération, corrigea-t-il.

— En fait, Monsieur, le terme libération n’est généralement pas employé lorsque la personne en question est là de son plein gré. Selon l’article L-436, un agent de la garde ne peut...

— Je me fous de vos définitions ! hurla le capitaine. Vous savez très bien que cette affaire avait une importance diplomatique, et vous avez délibérement choisi de ne pas faire votre travail. »

Kalia soupira.

« Je...

— Je vais vous dire, coupa le capitaine. La seule raison qui fait que vous êtes encore membre de la garde, c’est que la reine voulait qu’il y ait un elfe dedans et que je n’ai pas le choix. Compris ? »

Kalia déglutit. Voilà qui ne laissait rien présager de bon.

« Compris, » répondit-elle.

Le capitaine acquiesça de la tête.

« J’ai quelque chose d’autre pour vous, reprit-il, un peu plus calmement. Si, aujourd’hui, vous êtes capable de comprendre un ordre. »

L’elfe hocha la tête, et aperçut le léger sourire de son supérieur. Voilà qui n’augurait rien de bon pour elle.

« C’est à dire ? demanda-t-elle poliment.

— Apparemment, il y a une émeute au poste de garde du quartier Nain. Débrouillez vous pour la disperser. »

Kalia secoua la tête.

« Disperser une émeute toute seule ? C’est une blague ? »

Non seulement disperser une émeute toute seule lui était probablement impossible, mais, surtout, elle était une elfe. On n’envoyait pas une elfe pour disperser une émeute dans le quartier nain. À moins, peut-être, d’avoir envie de se débarasser de l’elfe en question. Kalia n’était pas idiote, et elle commençait à voir que son supérieur ne l’aimait pas du tout. Mais alors vraiment pas du tout. Le problème, c’est qu’un ordre, c’était un ordre.

« Ai-je l’air de plaisanter ? demanda le capitaine, manifestement outré. Tous mes autres hommes sont occupés. »

Kalia soupira.

« Bien monsieur. J’y vais sur le champ. »

En sortant du bureau de son supérieur, elle croisa deux autres gardes, en train de discuter des charmes de « Deux Fois Cent Livres ». Encore un souvenir douloureux pour Kalia.

Tous les hommes occupés, hein ?

Elle haussa les épaules, résignée, et sortit.

Elle marcha une quinzaine de minutes avant d’arriver sur le lieu de l’émeute. Il n’y avait pas énormément de monde, peut-être une cinquantaine de nains, pas plus. Mais ils encerclaient le poste de garde en brandissant des haches qui faisaient leur taille. Il y avait plus accueillant.

« Salut, fit Kalia d’un air nonchalant. Il se passe quoi, ici ? »

Puis elle se baissa pour esquiver le jet de pierres qui lui étaient destiné. Une seule d’entre elles la heurta, et son casque la protégea. Jusqu’ici, tout allait bien.

Ce n’est pas que les nains en avaient personnellement après Kalia ; cependant, en général, lorsque des émeutiers encerclent un poste de garde, ils n’ont pas un comportement des plus accueillants avec une garde qui, en plus, leur demande ce qu’il se passe ici. Bien sûr, ce n’est rien comparé à ce que c’est quand la garde en question est une elfe et les émeutiers des nains.

Cela dit, Kalia estima que la situation n’était pas encore désespérée : pour l’instant, ils s’étaient contentés de pierres et avaient laisser les haches au repos.

Pour l’instant.

« Je veux juste discuter ! fit Kalia.

— On ne discute pas avec les elfes ! rétorqua un nain.

— Ouais ! approuvèrent les autres.

— En même temps, fit lentement un nain à la barbe grise, c’est Kalia. »

S’il est, en effet, vrai que les nains ne peuvent supporter les elfes, il s’agit d’un cas général. Dans le cas particulier de Kalia, c’était un peu différent : les nains étaient des fanatiques de la mécanique, de l’horlogerie, et, en général, de tout ce qui impliquait du métal. Kalia, elle, était une de leur meilleure cliente. Enfin, d’une certaine façon : un certain nombre de gens venaient commander des mécanismes complexes ou des tas d’armes et payaient une petite fortune pour ça. Kalia, elle, avait à peine de quoi se payer une chambre pourrie. En revanche, elle venait souvent traîner, regarder les mécanismes, discuter technique, proposer des idées.

Bref, la majorité des émeutiers finit par réaliser que Kalia n’était pas vraiment une garde elfe, mais une personne qui venait régulièrement discuter ou boire un coup avec eux. Comme quoi, un passe-temps pouvait parfois vous sauver la vie, songea-t-elle.

« Alors, il se passe quoi ? redemanda-t-elle.

— C’est Grimmel, répondit le nain à la barbe grise. Ils disent qu’il a cambriolé une boutique. »

Grimmel. Kalia se souvenait vaguement de lui : elle l’avait rencontré une ou deux fois à la taverne. Elle aurait bien aimé pouvoir se dire « pas une tête de voleur » ou, alternativement, « sale gueule de délinquant », mais elle ne s’estimait pas douée pour juger les gens. Encore moins après avoir bu quelques chopes de bière.

« Ils l’ont arrêté quand ? demanda-t-elle.

— Hier.

— Avec des preuves ?

— Évidemment que non ! répondit avec virulence un des émeutiers. Ils l’ont arreté parce que c’était un nain, c’est tout !

— Hmmm », fit Kalia.

Elle n’était pas certaine de pouvoir se fier à la foi des émeutiers. D’un autre côté, elle savait que ce n’aurait pas été la première fois qu’un cas de ce genre serait arrivé. Un certain nombre de gardes avait tendance à arrêter les gens parce qu’ils n’avaient pas la bonne tête — ou, en l’occurrence, pas la bonne taille. La reine avait bien, à une époque, essayé de régler le problème en engageant des « minorités ethniques » dans la garde, mais le succès était plus que mitigé. En général, les « minorités ethniques » en question étaient envoyées sur des missions indispensables comme mourir en essayant de tuer un dragon, choper la crève en faisant le planton sous la pluie, ou aller disperser une émeute seul. À bien y réfléchir, Kalia devait être la seule de la « fournée » à ne pas avoir démissionné. En tout cas, la seule qui survivait.

Et bien, pour une fois, elle accomplirait sa mission. Ça lui en ferait deux de suite. Elle allait disperser cette putain d’émeute.

Elle se dirigea vers le poste de garde, écartant les nains sur son passage, et frappa.

Au bout d’une petit minute, on la laissa entrer.

C’était un petit poste de garde assez classique : une salle pour le public, qui donnait sur une petite salle de détente d’un côté, et sur une cellule de l’autre. Dans la cellule, elle reconnut Grimmel. Dans la salle principale se trouvaient quelques gardes, qui tenaient nerveusement leurs armes réglementaires.

« Salut, fit Kalia à la cantonnade. Ça va ? »

Un des gardes se dirigea vers elle.

« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’ils attendent pour disperser ça ? Qu’ils nous chargent ? »

Kalia sourit légèrement.

« Apparemment, il n’y a personne de disponible. Tout ça, c’est à cause de lui ? demanda-t-elle en montrant Grimmel du doigt.

— Ouais. Ils veulent le faire libérer. Si on devait laisser sortir toutes ces racailles de nains, la ville serait dans un état...

— Techniquement, j’ai peur qu’ils n’aient raison », répondit Kalia en regardant le plafond.

Le garde la dévisagea, l’air mauvais.

« Pardon ? » demanda-t-il.

Kalia se mordit les lèvres, avant de répondre :

« Et bien, l’article B-323 stipule qu’au bout de vingt-quatre heures, sans preuve réelle de culpabilité, vous devez libérer le suspect.

— Cet article n’était sûrement pas censé s’appliquer aux nains, rétorqua le garde d’un air hautain.

— Peut-être pas, répondit Kalia, en regardant pour la première fois son interlocuteur dans les yeux. Si ça peut vous rassurer, leurs haches ne sont pas non plus censées être faites pour le combat. Juste des outils de travail.

— Insinueriez vous, mademoiselle, demanda le garde d’un air mauvais, que nous devrions libérer ce criminel parce que quelques uns de ses complices crient dehors ? »

Kalia lutta pour ne pas détourner son regard, et réussit à se contenter de se mordre la lèvre.

« Je ne sais pas, répondit-elle finalement. Bien sûr, si vous me montrez une preuve de sa culpabilité, je changerai d’avis, mais je crois que, si vous ne respectez pas les lois, ils risquent de ne pas les respecter non plus. Et ils sont plus armés que vous. »

Le garde lui jeta un regard mauvais.

« Ce serait peut-être le plus simple, fit remarquer un garde. Je veux dire, après tout, on n’a rien qui nous dit que....

— Silence ! répondit l’autre garde, qui devait être le supérieur. Ce nain est un criminel, et il restera dans cette cellule. Je n’ai rien à foutre de cet article B-truc.

— Bien, fit Kalia en se tournant vers la porte. Comme vous voudrez. Je me demande juste s’ils seront du même avis que vous. »

Il y eut un silence gêné dans la salle.

« Écoutez, capitaine, fit un autre garde. Peut-être qu’elle a raison.

— Ouais, renchérit un autre. J’ai une femme et un gosse, moi. »

Nouveau silence.

« Très bien, fit le capitaine, le visage rouge de colère. Vous pouvez sortir avec votre criminel. Mais je vous garantis que vous aurez de mes nouvelles. »


*****

« Merci, fit Grimmel après avoir été libéré de sa cellule. Heureusement que vous connaissez la loi sur le bout des doigts.

— Ouais », répondit Kalia, l’air gêné.

Bien sûr, techniquement, elle était bien l’une des seules à avoir lu les lois en entier et à les connaître pratiquement par cœur. C’était vrai.

Ce qui était, en revanche, moins vrai, c’était l’article B-323. Kalia était à peu près sûre qu’il n’existait pas. Ou, en tout cas, qu’il ne disait pas ça. Mais il aurait pu. Il aurait du, même.


*****

Le groupe de nains commençait déjà à se disperser. Kalia fit un geste à Grimmel, qui s’écartait avec quelques amis, sans doute pour fêter sa libération en allant boire une bière.

Alors qu’elle allait partir, l’elfe aperçut une silhouette qui se tenait à l’ombre, appuyée contre un mur. Avec un chapeau pointu.

Kalia s’approcha lentement d’elle, la main sur la garde de son épée. Elle commençait à avoir la même sensation que la première fois qu’elle l’avait rencontrée... cette impression que cette suintait le mal par tous les pores de sa peau.

Ou peut-être que c’était juste elle qui se faisait des idées. Elle espérait que c’était le cas.

« Félicitations, fit Axelle sans lever la tête, le visage caché par son chapeau. Quelle diplomatie.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Kalia, sur la défensive.

— Tu n’avais pas oublié quelque chose ? » demanda Axelle en relevant la tête, et plongeant ses yeux verts dans ceux de Kalia.

Dans les yeux aussi, il y avait quelque chose de bizarre, songea Kalia. Peut-être que c’était une vampire ? Mais elle n’avait pas eu ces sensations bizarres en croisant celui qui était enfermé au poste de garde.

« Je... bafouilla Kalia en se réfugiant dans la contemplation de ses bottes. J’ai tenu parole. Je n’ai parlé de vous à personne. »

Axelle sourit, se décolla du mur et s’avança vers Kalia, jusqu’à ce que leurs visages se touchent presque.

L’elfe releva la tête et se mordit la lèvre une nouvelle fois.

« En fait, je ne parlais pas de ça », fit Axelle en attrapant la main de Kalia.

Celle-ci ne put s’empêcher de sentir une drôle d’impression sur sa peau. Les battements de son cœur se mirent à accélérer.

« Ça ne va pas ? demanda Axelle. Je ne vais pas te manger, tu sais. »

Kalia dégagea sa main et recula d’un pas, alors que la voleuse soupirait.

« Je voulais juste te rendre ça », dit-elle, un brin vexée, en sortant la bourse en cuir de Kalia de son manteau. « Maintenant, si tu as vraiment peur, je peux aussi te la poser par terre. »

Kalia se mordit la lèvre une nouvelle fois, et tendit la main.

« Et arrête de te mordre la lèvre, ajouta Axelle en lui tendant la bourse.

— Merci, bafouilla Kalia en l’attrapant.

— Bon ben, à la prochaine, fit Axelle en se retournant et en commençant à s’écarter.

— Une seconde, l’interrompit Kalia. Je... Il n’y avait pas autant.

— Et bien, répondit Axelle en souriant, disons que c’est une compensation. »

Kalia regarda la voleuse partir sans trop savoir quoi faire.

Bon, elle avait retrouvé sa bourse, c’était toujours ça de pris.


Épisode suivant : La 21ème porte