Le Chaud Dragon était une taverne qui n’avait, à vrai dire, pas grand chose de « dragonesque », excepté le dessin sur son enseigne. En revanche, l’ambiance était effectivement plutôt chaude.

En effet, sur la scène se succédaient les danseuses, exécutant, à quelques variations près, toujours la même danse : arriver sur scène, jeter un à un ses vêtements en tournant autour d’un poteau situé au centre, et finir par aller faire un petit tour dans le public récupérer quelques pièces[1].

Autour de la scène, des tables étaient disposées, où les gens mangeaient, buvaient et discutaient en regardant le « spectacle ».

La clientèle était, étrangement, essentiellement masculine.

Ce fut finalement au tour de la très attendue Axelle « Deux Fois Cent Livres » — on disait que le nom venait de sa poitrine généreuse, mais cela devait sans doute être faux, ou du moins passablement exagéré.

Parmi les habitués, elle était connue comme le loup blanc. C’était, selon la majorité de la clientèle masculine, la plus belle créature qui ait jamais existé sur Erekh[2]. Les autres danseuses en étaient jalouses. Un des sujets de conversation récurrents de la taverne tournait autour de ce qu’elle acceptait de faire pour une certaine somme d’argent. La réponse la plus couramment admise était : « n’importe quoi, mais c’est au dessus de tes moyens ».

Bref, la très attendue « Deux Fois Cent Livres » monta sur scène sous un tonnerre d’applaudissements. Elle était incontestablement attirante : elle avait de magnifiques cheveux noirs et courts (ils lui allaient tout de même pratiquement jusqu’aux épaules, mais, pour les standards féminins de Nonry, c’était plutôt court), des yeux verts à se damner, une peau blanche et lisse idéale, et des formes... et bien, finalement pas si obscènes que ne le laissait suggérer son surnom. Enfin, juste assez pour faire descendre les fonctions cérébrales de quelques dizaines de centimètres chez près de la moitié de la population — et pas n’importe quelle moitié, la moitié qui comptait, pas la moitié qui faisait le ménage et la cuisine.

Axelle commença à danser. Toute la clientèle était fascinée par le spectacle.


*****

Axelle « Deux Fois Cent Livres » s’était maintenant débarassée de tous ses vêtements, et se trémoussa un moment en passant entre les tables des spectateurs, provoquant un grand émoi sur son passage. Après quelques minutes, elle finit par retourner dans les vestiaires, allégée de ses vêtements et alourdie d’une quantité de monnaie. D’après ses calculs, elle y gagnait au change.

Lorsque, après s’être rhabillée, elle sortit dans la rue, la demi lune éclaira une demi douzaine de formes. Tous des hommes, constata la jeune femme sans s’étonner outre mesure.

« Bonsoir », fit l’un d’eux, un grand type costaud au visage couvert de cicatrices, en dévoilant une bourse pleine d’or. « Joli spectacle. Combien demanderiez-vous pour avoir le plaisir d’aller... un peu plus loin ? »

Axelle sourit. Ah, voilà donc ce qu’ils voulaient. Elle jeta un coup d’œil a la bourse d’un air dédaigneux.

« Plus que ce que tu peux me proposer », répondit-elle avec un léger sourire, et elle s’avança entre les hommes.

Deux d’entre eux attrapèrent ses bras.

« Dommage pour toi, fit l’homme qui lui avait proposé la bourse. Mais, tu vois, on tient vraiment à aller plus loin. »


*****

Axelle termina de compter les pièces d’or dans la bourse, avant de l’accrocher à sa ceinture. Finalement, elle devait admettre qu’il y avait plutôt pas mal. Pour quelques acrobaties, c’était plutôt bien payé, à vrai dire.

« Bien », fit-elle en remettant son chapeau pointue qui lui donnait une allure de croisement entre un magicien et un cow-boy. « Ravie d’avoir fait votre connaissance. Et si vous avez envie d’aller encore plus loin avec moi, n’hésitez pas. »

Et elle s’en alla, sans jeter un regard vers les hommes à terre qui étaient occupés à faire le compte de leurs membres cassés.


Épisode suivant : Pression, répression

Notes

[1] Les billets, bien que mis en place par feu le dernier roi, ne s’étaient jamais démocratisés : les gens préféraient les pièces, qui leur semblaient plus concrètes. Cela n’arrangeait en revanche pas vraiment les danseuses, car placer un certain nombre de pièces de monnaie dans un morceau de tissu de trois centimètres carré n’était pas une tâche facile.

[2] Ce qui, là aussi, était passablement exagéré. La plus belle créature qui ait jamais existé sur Erekh était un papillon absolument magnifique, qui était né par hasard dans un duel entre magiciens à la suite d’un sort perdu. N’importe qui aurait été immédiatement envoûté par ce papillon, mais le sort voulut qu’il terminât avalé par un caméléon insensible qui ne rentrait, apparemment, pas dans la catégorie « n’importe qui ».