Il était une fois... un monde. Ce n'était pas un monde très évolué, où les gens étaient composés de cellules, où les cellules étaient composés de molécules, où les molécules étaient composés d'atomes et où même les atomes, faisant fi de l'origine de leur nom, étaient composés d'éléments encore plus petits. Ce n'était pas un monde où tout était bien réglé et ordonné, à l'exception de la lumière qui hésitait toujours entre onde et particule.

Non, c'était un monde beaucoup plus rudimentaire. Les gens étaient composés de gens, point. En réalité, les gens avaient autre chose à faire que de se demander de quoi ils étaient composés, et le monde ne s'était donc pas encore décidé à régler ce petit détail. Il envisageait certaines possibilités, plus ou moins intéressantes, mais il n'avait pas encore choisi celle qui serait retenue.

Bref, c'était un monde simple. Il n'y avait pas encore de lois compliquées qui empêchait à un photon de piquer une pointe à un million de kilomètres par seconde parce qu'il était en retard.

C'était aussi un monde plus ou moins tolérant, où on ne se faisait pas systématiquement rejeter en dehors de la réalité — pour autant que ce monde ait été réel, mais tout est relatif — parce qu'on avait des particularités non conventionnelles. Il y avait donc des dragons, des vampires, des elfes, des nains, des trolls, et, occasionnellement, des Démons.

L'un, en particulier, venait d'arriver sur Erekh, le monde en question. C'était sans doute la plus maléfique1 des créatures, et elle allait causer des troubles. Beaucoup de troubles.

*****

Le soleil se couchait sur la ville de Nonry. Dans les rues de la capitales, l'activité commençait à diminuer. Les gens rentraient chez eux ; les commerçants rangeaient leurs étals et fermaient leurs boutiques.

La Malsaine, qui traversait la ville du nord au sud, prenait des reflets rouges, ce qui changeait du maronasse qu'il y avait en journée.

Kalia laissa un moment promener son regard sur l'étendue d'eau. Pour une fois, songea-t-elle, il n'y avait pas de cadavre qui flottait à la surface.

Puis elle détacha son regard du flot boueux, et reprit sa marche.

Kalia était une elfe. Ce qui impliquait normalement les cheveux blonds, les oreilles pointues, une taille assez supérieure à la moyenne humaine, une beauté fascinante, une vision plus qu'efficace, et une agilité redoutable.

Kalia avait bien les cheveux blonds (et sales) et les oreilles un peu pointues (cachées par ses cheveux), mais elle n'avait pas hérité du reste. Bien sûr, un tiers, ce n'était déjà pas si mal. D'un autre côté, se disait souvent Kalia, elle aurait bien aimé pouvoir aimer choisir quel tiers.

En théorie, Kalia aurait été pratiquement impossible à différencier d'une humaine ordinaire. Mais la grande majorité des humaines ordinaires ne portaient pas l'uniforme de la Garde. En particulier dans le quartier du Déni, qui était réputé être le plus mal famé de toute la ville.

Kalia faisait sa ronde. Les quelques lumières de la ville avaient été allumées, mais il commençait cependant à faire vraiment sombre.

Elle croisa tout de même quelques personnes, qui, pour la plupart, rentraient à leur domicile. D'autres aussi commençaient à sortir à cette heure-ci.

Kalia n'avait jamais véritablement compris ce qu'elle était supposée faire dans ces rondes, exactement. Si elle avait strictement suivi la loi, elle aurait probablement du arrêter la moitié des gens qui se trouvaient encore dehors à cette heure-là. Ou peut-être plus de la moitié.

Bien sûr, en théorie elle était censée arrêter les criminels dangereux. Seulement, elle se demandait si son mètre cinquante et son épée courte seraient vraiment utiles contre un véritable « criminel dangereux ».

En pratique, lorsqu'elle faisait ça seule, elle se contentait de déambuler en espérant que les criminels auraient assez de respect envers la loi pour ne pas la prendre pour cible.

Kalia commençait à regretter de s'être engagée dans cette ruelle sombre et déserte et se demandait si elle n'allait pas faire demi-tour, bien que cela soit en contradiction avec son devoir. C'est alors qu'elle aperçut la porte fracturée.

Elle jeta un coup d'œil à la maison. Deux étages. Elle n'avait pas l'air spécialement luxueuse. Mais cela ne voulait rien dire.

Maudissant sa conscience professionnelle, elle poussa la porte, qui grinça légèrement, et tenta de monter les escaliers sans faire de bruit, tout en songeant qu'elle aurait pu rester dans une rue bien éclairée, en étant certes inutile, mais en sécurité.

Elle arriva au premier étage. Elle entendait un léger bruit. Apparemment, les cambrioleurs — si c'en était bien — étaient toujours là.

Elle continuait à avancer discrètement. D'une chambre à gauche provenait des ronflements. Elle tourna la tête à droite. Un couloir. Elle avança un peu. Puis se dit, trop tard, qu'elle aurait du réveiller la personne.

Elle pouvait maintenant apercevoir dans la pénombre deux silhouettes sombres manifestement en train de mettre des objets dans un sac. Des bijoux, apparemment. Une des deux silhouettes étaient manifestement beaucoup plus grande que l'autre. Le cœur de Kalia manqua quelques battements en réalisant de quoi il s'agissait.

Un troll. Oh merde.

Malgré une partie d'elle qui lui hurlait de faire demi-tour, Kalia obéit à son devoir et avança vers les deux formes. Elle parvenait à mieux les distinguer, maintenant. La plus petite était une femme qui portait une sorte de large chapeau pointu. La grande silhouette était bien un troll. Il mesurait plus de deux mètres, et avait une vague forme humanoïde, quoique avec ses longs poils, dans l'obscurité, il ressemblait plutôt à un ours (contrairement à certaines croyances, les trolls n'étaient pas faits de pierre... du moins, pas au sens propre). Comme seul vêtement il portait une sorte de pagne. Très esthétique.

« Heu... Au nom de la loi... »

Kalia réalisa que c'était elle qui parlait, et s'arrêta net. Mais trop tard.

Les deux voleurs se retournèrent vers elle. Kalia se sentit stupide.

La femme sourit.

« Mon dieu, fit-elle sur un ton sarcastique. Une garde. Aymak's Rock, tu t'occupes d'elle ? »

La femme attrapa le sac et se glissa avec agilité par la fenêtre qui se trouvait derrière elle.

Le troll sourit en voyant l'expression de la jeune elfe.

« D'accord... marmonna cette dernière. Euh, on pourrait peut-être discuter ? Pas la peine de faire appel à la violence.

— Je n'ai rien contre la violence », répondit Aymak's Rock d'une voix sourde.

Kalia recula de trois pas, avant de cogner contre le mur. Elle soupira.

« Je ne savais pas qu'il y avait des elfes dans la garde, continua le troll. Cela dit, je croyais les elfes plus grands.

— Je n'ai pas été gâtée par la nature », répondit Kalia en tentant d'analyser la pièce. Les escaliers étaient loin. Mais il y avait une fenêtre à quelques mètres d'elle. Ils n'étaient qu'au premier étage.

« Je suppose que c'est pour ça que tu es dans la garde, alors ? demanda le troll. Si ça peut te rassurer, je te trouve moins pénible que les autres elfes, pour l'instant. Je n'ai encore reçu aucune flèche.

— Ça va me permettre de m'en sortir en vie ? demanda Kalia avec une once d'espoir.

— J'en doute. »

Kalia soupira. Puis elle courut vers la fenêtre, mit ses mains en avant et sauta dans le vide, alors que les éclats de verre écorchaient ses bras et sa joue droite.

Elle aterrit, ou plutôt s'écrasa au sol quelques fractions de seconde plus tard.

Elle était en train de se relever lorsqu'elle aperçut Aymak's Rock tomber à son tour, et, chose étonnante pour un troll, aterrir avec une certaine agilité.

Kalia soupira.

« Oh, et puis merde, fit-elle, résignée. Vas-y, tue moi. Vu ma vie minable, ça ne sera pas une grosse perte. »

Le troll se contenta de lui tordre le bras et de la pousser devant lui. Kalia avança sur une dizaines de mètres avant de trébucher et de s'écrouler à genoux. Lorsqu'elle releva la tête, elle aperçut la voleuse au chapeau. Elle avait les cheveux noirs qui lui arrivaient jusqu'aux épaules et des yeux verts. Sans trop savoir pourquoi, Kalia sentait qu'il y avait quelque chose de profondément... mauvais dans cette femme. Comme si elle irradiait le mal. Peut-être un sixième sens elfique. Ou peut-être juste une impression, en fait.

La voleuse se pencha sur l'elfe et lui retira un bout de verre qui était resté accroché dans son bras.

« Tu t'attaques seule à un troll ? demanda-t-elle. Tu es suicidaire ? Ou tu vas m'annoncer qu'il y avait un piège ? »

Kalia ne répondit pas, se contentant de se mordre la lèvre.

« Je vois, fit la voleuse. Tu sais qui je suis ? »

Et Kalia réalisa avec une certaine horreur qu'effectivement, elle savait qui elle était.

Il s'agissait d'Axelle « Deux Fois Cent Livres », la danseuse nue la plus connue de la ville. Kalia n'était pas une adepte de ce genre de spectacles, mais la plupart des autres gardes si, et elle y avait accompagné des collègues avec qui elle ne s'entendait pas trop mal une fois. Sans grande surprise, elle avait été l'unique femme dans le public.

« Je vois, répéta la voleuse-danseuse. Tu sais », ajouta-t-elle en posant un doigt sur la lèvre inférieure de Kalia, « je ne suis pas certaine que te mordre jusqu'au sang arrangera ta situation.

— Vous allez me tuer ? demanda Kalia.

— Je pourrais, admit Axelle. Mais ça veut dire cacher un cadavre. Tandis que si tu oubliais tout ça, ça nous arrangerait toutes les deux.

— Oublier quoi ? »

*****

« Ce n'est pas risqué, de l'avoir laissée partir ? demanda Aymak's Rock.

— Si, admit Axelle.

— Tu aurais pu cacher ton visage.

— J'aurais pu.

— Et ne pas prononcer mon nom.

— Exact.

— Pourquoi ? demanda le troll. Tu tiens vraiment à ce qu'elle nous attire des ennuis ? »

Il y eut un court instant de silence, pendant lequel Axelle parut réfléchir.

« Ouais, répondit-elle finalement. Ça se pourrait. »


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